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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Bookmakers/longchamp :  le récit complet d’une « très grosse » affaire

Autres informations / 17.10.2007

Bookmakers/longchamp : le récit complet d’une « très grosse » affaire

Dimanche 7, à Longchamp, quatre bookmakers

anglais sont arrêtés par la Police des Jeux en plein business : ils prenaient

des paris, en liquide et à cote fixe, au vu et au su de tous ! L’affaire,

révélée par JDG, a fait grand bruit. Le contexte de l’ouverture du marché des

jeux en Europe donne, il est vrai, un relief particulier à cet événement, dont

voici, pour la première fois, le récit complet. Lorsqu’il arrive à Longchamp le

dimanche 7 octobre, en fin de matinée, Victor Chandler est un peu comme chez

lui. L’industriel a ses habitudes sur le champ de courses parisien. Le jour de

l’Arc, il reçoit ses meilleurs clients et amis dans une loge qu’il a

spécialement réservée pour le grand week-end du plat français. Depuis des

années, les affaires de cet Anglais à peine sexagénaire ont été florissantes,

notamment grâce aux courses de chevaux : Victor Chandler est bookmaker. Un des

plus grands bookmakers du monde. L’entreprise à laquelle il a donné son nom a

fait de lui la 125e fortune d’Angleterre. Chandler n’est pas le seul

Britannique à se sentir en terre anglaise ce jour-là au Bois de Boulogne. Le

premier dimanche d’octobre, les sujets de Sa Gracieuse Majesté représentent

entre quasiment un tiers du public. On les trouve en particulier dans la

Tribune dite « des Anglais ». Il s’agit de l’un des plus vieux vaisseaux de

Longchamp, situé au début de la ligne droite. Cette tribune ne sert d’ailleurs

qu’une fois par an. Là, on parle anglais, on rit anglais, on s’habille anglais.

Mais il est deux choses qui demeurent en français dans le texte : la

gastronomie et le pari mutuel. Jusqu’à preuve du contraire, cette tribune est

sur le sol français et ne jouit d’aucun statut d’extraterritorialité : seul le

PMU a donc le droit d’y enregistrer des paris.

Christophe Q. (*) est guichetier au PMH depuis

plusieurs années. Il connaît son métier sur le bout des doigts.

Cette année, il est une nouvelle fois affecté à

la Tribune des Anglais. Le guichet qu’il occupe encaisse en général 25.000€

dans l’après-midi. Pourtant, alors que les premières courses se succèdent, sa

caisse est loin de tinter au rythme attendu. Le guichetier observe la situation

par-dessus sa caisse. Il voit un groupe de trois hommes, qui échangent des

contremarques de la taille d’une demipage contre des billets de banque, et

vice-versa. Parfois même, l’un des trois hommes interpelle carrément les

parieurs dans la queue du guichet PMH, et les fait venir à lui. Recommence

alors le manège de l’échange entre contremarques et billets. Plus fort encore,

le guichetier refuse plusieurs fois d’enregistrer des jeux parce que le parieur

est un mineur. Le jeune homme est alors immédiatement aspiré par les trois

hommes qui, faisant fi de sa date de naissance, font entrer le gamin dans leur

jeu. Pour le guichetier français, pas de doute : ces hommes sont des bookmakers

en train de prendre des paris clandestins. Il prévient alors discrètement le patron

du PMH à Longchamp, lequel avertit à la fois le patron de la Police des Jeux,

son adjoint chargé des Courses et un commissaire divisionnaire de la Police

Judiciaire, alors que sur la piste, l’Arc va bientôt partir. Epaulés par des

membres du service de sécurité, les trois policiers appréhendent les trois

bookmakers… ainsi qu’un quatrième homme dont le guichetier a jugé l’attitude

suspecte : assis à une table, non loin du cercle des parieurs clandestins, le

sexagénaire semble donner des ordres aux trois books. C’est Victor Chandler

lui-même. Même devenu milliardaire, il a gardé la passion de son métier !

Jusqu’à se faire attraper en flagrant délit ! Quand les policiers lancent leur

coup de filet, les books tentent de s’enfuir. Certains de leurs collègues ont

d’ailleurs peut-être pris la poudre d’escampette. Dans un premier temps, les

policiers ont du mal à trouver le lieu idoine pour mener leur interrogatoire.

Il faut à la fois un lieu discret… et vide, ce qui, le jour de l’Arc, est une

rareté. Ils s’installent finalement dans le bureau du directeur de réunion.

Hasard : dans la pièce d’en face, où délibèrent les commissaires, se joue le

destin de l’Arc 2007 ; on y étudie le possible distancement de Dylan Thomas.

Dans cette petite pièce sombre, cachée sous un escalier, les policiers français

et les books se font face de part et d’autre de la table en « L ». Le patron de

la Police des Jeux mène l’échange, debout, les poings posés sur la table. Le

commissaire de la PJ prend quelques notes, et demande qu’on lui apporte une

grande enveloppe. Le troisième policier, de la Police des Jeux, se tient dans

un coin, silencieux. La discussion est animée. Victor Chandler alterne sourires

(voire rires) et grimaces. On sent une atmosphère curieuse, où les deux parties

sont chacune plus étonnée que l’autre. Les policiers tout surpris de l’ampleur

de leur prise, et des bookmakers toujours incrédules d’avoir été appréhendés.

Les policiers finissent par saisir pièces d’identité et passeports, placés dans

une grande enveloppe. Ils y rejoignent les dizaines de contremarques logotées «

Victor Chandler », qui prouvent l’existence des paris (on y lit le nom des

chevaux, la cote, la somme misée et la mention « Cash » - argent liquide). Le

ton monte. Les policiers exigent que les books vident leurs poches. Ils

saisissent alors 16.000€, en partie dans la devise européenne et en partie en

livres sterling. Victor Chandler ne rit plus, même si la somme est ridiculement

faible pour lui. L’argent, c’est sacré, et il n’est pas homme à se laisser «

faire les poches ». Les bookmakers quittent Longchamp libres. Mais il sont

convoqués le lendemain au siège de la Police des Jeux, au 8 rue de Penthièvre,

dans le même carré que le Ministère de l’Intérieur. De son côté, Victor

Chandler regagne sa chambre de l’hôtel George V, un palace à côté des Champs-

Elysées. Il n’aura que quelques centaines de mètres à faire pour se rendre à la

convocation. Finalement, il n’a pas fait une si mauvaise affaire car, si le

Procureur l’avait souhaité, il aurait pu être placé en garde à vue – voire être

jugé en comparution immédiate.  A la fin

de la journée, le guichetier du PMH compte sa caisse : 3.000€. On est loin des

25.000 habituels… Le lendemain, policiers et books se retrouvent à l’heure

convenue. Comme le prévoit la loi, l’audition a lieu en présence d’un

interprète agréé par le Ministère de l’Intérieur. Il faut être précis car,

devant un tribunal, un mot n’en vaut pas un autre. L’audition dure plusieurs

heures. Manifestement, le milliardaire n’a pas une grande estime pour les

hommes qu’il a en face de lui : sa vision du flic made in France, ce serait

plutôt l’inspecteur Clouzot dans la Panthère rose. Un ahuri à moustaches et

chapeau ridicules. D’ailleurs, au cours de son audition, il répètera à

plusieurs reprises que « si on [lui] avait dit qu’un jour, un policier français

[l’]arrêterait… » Comme si cette éventualité était de l’ordre du surnaturel ou

de la plaisanterie. Cela étant, l’homme est un seigneur et se laisse volontiers

interroger. Il en fait même parfois trop. Fort d’une audace sans limites, il

explique aux policiers qu’il ne comprend pas pourquoi on l’a arrêté puisqu’il

prend des paris à Longchamp chaque année ! Drôle de ligne de défense… Les

infractions à la loi ne font heureusement pas jurisprudence. Le téléphone sonne

et resonne. Chandler a mis ses (nombreux) avocats sur le coup. Les hommes en

noir cherchent à en savoir plus : où sont les sommes saisies ? va-t-on les

rendre à leur client ? où peut-on consulter le dossier ? Etc, etc. Il faut bien

justifier de ses honoraires. Depuis l’audition de Chandler, la Police des Jeux

a transmis le dossier au Parquet. Désormais, le Procureur a deux possibilités.

Ou bien il opte pour une poursuite directe, estimant en savoir assez sur le

dossier. L’affaire peut alors être transmise au Tribunal correctionnel dans les

trois semaines. Chandler sera jugé rapidement. Ou bien, hypothèse la plus

probable, le Procureur transmet les pièces au Juge d’instruction, lequel va

ouvrir une commission rogatoire qui permettra d’étayer le dossier. Les

policiers des Jeux seront alors amenés à apporter des compléments

d’information. Cette procédure peut prendre 6 à 8 mois. Le Juge d’instruction

ordonnera, ou bien un non lieu, ou bien une poursuite de l’instruction. Si tel

est le cas, le dossier reviendra au Parquet qui renverra vers le Tribunal

correctionnel ! Et enfin, Chandler et ses agents pourront être jugés. Par

prudence, ils ne devraient pas assister eux-mêmes au procès mais envoyer leurs

avocats. Car d’après les spécialistes du dossier, ils seront certainement

condamnés à plusieurs mois de prison. Tous les gens qui ont eu connaissance du

dossier disent à l’unisson qu’il s’agit d’une très grosse affaire. La plus

grosse dans les courses depuis au moins quinze ans. Si Chandler est condamné à

de la prison ferme, la peine ne sera applicable que s’il remet les pieds sur le

sol français, car on voit mal l’Angleterre extrader sa 125e fortune pour lui

offrir un aller simple vers La Santé. Donc, tant que Chandler restera at home,

il ne risque pas grand-chose. Mais le jour de l’Arc, il devra désormais

regarder la course à la télévision.

(*) Le nom du guichetier a été changé par nos

soins.