Itinéraire à vif et à coeur ouvert

Autres informations / 06.10.2007

Itinéraire à vif et à coeur ouvert

LE GRAND PORTRAIT : CHRISTOPHE SOUMILLON

Il faut lire Insoumis, le livre qui pourrait

s’appeler Soumillon par lui-même. Il faut le lire car on y trouve les clefs du

mystère Soumillon. On y découvre une histoire qui relève de la psychanalyse,

qui explique les multiples aspects contradictoires de notre jockey vedette.

Entre ses exploits et ses humeurs, entre ses facéties et ses provocations, on

devinait le personnage pas banal, mais nul ne pouvait entrevoir ce qu’ont été l’enfance

et l’adolescence de cet écorché vif.

Pour les Français, il se passe peu de choses en

Belgique, un petit pays paisible et froid, presque hors de l’Histoire. Et

pourtant on y découvre, dans ce Nord, des humains incandescents, aux histoires

familiales tourmentées, à l’image de Justine Henin. Ni la n°1 du tennis

mondial, ni Christophe, ne présentent le profil physique et environnemental du

champion, mais tous deux sont le produit de la souffrance, et de la dureté

qu’elle engendre. La vie de Christophe en Belgique entre une mère décidée et un

père inconstant et batailleur qui se déchirent violemment, relève des romans

qui ont fait pleurer le peuple. Quand le petit Christophe, accompagnant

forcément son père dans ses frasques nocturnes, confesse qu’il finissait

parfois par s’endormir, passé minuit, à même le sol des tavernes enfumées, on

perçoit mieux l’apprenti indiscipliné et doué qu’il est devenu au Moulin à

vent, l’école des jockeys de Chantilly. C’est le poney qui a sauvé et extirpé

Christophe d’un destin chaotique, ce sont ses victoires à 11ans au « poneydrome

» de Boyschot qui ont forgé le rêve mythique du fils qui sera ce que le père

n’a pu être : un très grand jockey.

Toutes ces péripéties qui balisent l’enfance de

Christophe, ses grands-parents, l’internat de Waterloo, ses cousins, ses

victoires-poneys du dimanche qui payaient l’essence pour acheminer la tribu

Soumillon accompagnant son héros en herbe, décryptent l’adulte impossible et

insaisissable. On comprend mieux le rôle du mythe structurant d’un père

inaccompli et vénéré, image qui fait que le fils crack jockey n’en finit pas de

régler ses comptes à la terre entière. Pour preuve, l’enseignement du père que

le fils évoque le plus souvent : « Si tu dois te battre, cognes le premier ! ».

Inutile de s’étendre : le tempérament de Christophe Soumillon, excessif,

totalement irréfléchi, profondément réactif, provient de cette histoire lourde,

que nous révèle l’Insoumis.

Le parcours professionnel de Christophe est

celui d’un lutteur, d’un bagarreur, d’un obsédé de la gagne.

« Je suis naturellement beaucoup moins doué que

Peslier, nous a-t-il confié, du coup je dois compenser par une volonté

supérieure, par une force intérieure ». En un mot, Soumillon a la rage. Et comme

il est expansif, cela transparaît quand il franchit le poteau où son exubérance

n’a pas d’égale dans le monde, ralliant les spectateurs ravis, se mettant à dos

pas mal d’observateurs. Il est un artiste solitaire : rien ne le définit mieux

professionnellement que sa propension à inventer son propre chemin dans une

course quand il décide de venir tout seul à l’extérieur pour trouver le bon

terrain qui le fera gagner ! Combien de fois a-t-il ainsi perturbé le peloton à

Saint-Cloud, à Compiègne, à Deauville, en venant chercher la lice extérieure,

comme si on était dans les terrains lourds de novembre ? Le parallèle n’a pas

été évoqué, mais Christophe nous rappelle l’immense Lester Piggott, à ceci près

que Lester est aussi impassible que Christophe est expressif. Ils ont la même

morphologie, trop « grande », la même vista, le même talent, et surtout tous

deux sont animés d’une volonté de fer, d’une propension à se faire mal pour

parvenir au sommet. Ces deux-là mènent le même combat, à leur façon. Et ils ont

gagné.

Surprise, Christophe nous assure qu’il a

changé. Il nous raconte qu’à l’occasion de sa « retraite » de l’hiver 2004 à

Hongkong, isolé dans une ville où il découvre une certaine solitude, il en

profite pour réfléchir : introspection salvatrice. Il a un stock de cassettes

de ses courses avec lui et il se regarde, seul dans sa chambre d’hôtel, et se

dit : « Ce

jockey sur l’écran, c’est moi ! Ce jeune type

arrogant, sûr de lui et désagréable, c’est moi ! » Le choc est salutaire : pour

la première fois de sa vie, il a pris du recul. Et, ce fonceur décide : « Je

dois changer ! ». Celui qui affichait fièrement son mauvais caractère, qui

rompait avec les êtres aimés, qui traitait plus ou moins bien les tiers, qui ne

supportait que les copains de bringues, a décidé qu’il devait cesser de passer

pour un fou incontrôlable, imbu de lui-même. Il épouse la grande Sophie, voit

naître Charlie la merveille, recueille son père dans une aile de leur maison,

signe avec l’Aga Khan. Autour de lui s’installe un environnement plus pacifié.

La conversion est-elle sincère ? Certainement. Mais le travail est profond :

c’est le moi intérieur qui doit trouver un équilibre. Or Christophe est en

guerre depuis toujours, et s’il était capable de prendre du recul, il n’aurait

pas géré ainsi sa carrière, il n’aurait pas ces rapports délicats avec André

Fabre, un autre tempérament, avec qui il aurait pu former un tandem magique,

basé sur l’estime réciproque. Christophe, le dur va-t-en guerre doit accepter

l’autre Christophe, le tendre écorché vif. La fin de son livre, qu’il faut lire

tant il est « vrai » et passionnant, nous incite à penser que telle est

désormais sa voie. Le mauvais garçon peut-il retrouver l’intelligence que sa

réactivité naturelle repousse ? Un nouveau défi pour l’homme. Mais sur les

pistes, comme à ses débuts sur son poney, ne doutons pas qu’il restera toujours

celui qu’on aime, la vedette du show : Soumillon-la-rage.