Etalons : (ultra) concentration en question aux etats unis

Autres informations / 19.02.2008

Etalons : (ultra) concentration en question aux etats unis

 

Dans

son édition de samedi dernier, le TDN a publié des opinions fortes et

courageuses dans le cadre de sa « question

du mois ». Cette question avait trait au nombre toujours croissant des

juments saillies par les étalons en vue. Les chiffres rappelés par le TDN

parlent sans détours : au Kentucky, le nombre moyen de juments saillies par les

102 étalons leaders (ceux qui couvrent plus de 100 juments) est de 131 juments.

Donc les 102 meilleurs étalons locaux captent 13.300 juments, qui engendreront

environ 10.000 yearlings.

Au

vu de ces chiffres, comparables à ceux des étalons de tête en Europe, les

questions posées par le TDN étaient les suivantes : est-ce qu'une telle

concentration est positive pour l'élevage et son marché ? Comment tout cela

doit évoluer dans les prochaines années ?

 

Nous

reproduisons ici les réponses les plus significatives.

Arthur Hancock (Stone Farm), une des grandes figures

de l'élevage américain :

« Seulement

20% des yearlings présentés ont atteint des prix adéquats qui autorisent une

certaine rentabilité de l'élevage. Les

seuls opérateurs qui gagnent de l'argent sont les propriétaires des étalons.

Un éleveur qui, en moyenne, ne place qu'un seul de ses yearlings parmi les 80

tops des ventes ne peut pas s'en sortir. La

conclusion incontournable est qu'un nombre excessif de juments saillies par

étalon va à l'encontre de l'intérêt élémentaire des éleveurs-utlisateurs qui

sont lésés par cette politique.

Selon

mon grand-père et mon père [le célèbre « Bull » Hancock de Claiborne

Farm, ndlr], le nombre idéal de sauts par étalon serait d'une centaine. Ce qui

signifie, en étant large, qu'un étalon

devrait être limité à environ 80 juments. Le prix de saillie serait en

rapport et tout le monde s'y retrouverait. Hélas, nous suivons des pratiques

inverses qui apportent le mal dans notre système. Cette évolution à la

croissance du nombre est injuste vis-à-vis des éleveurs et de l'élevage. »

 

Ric Waldman (Overbrook Farm), un manager chevronné

qui est passé de EPTaylor (Northern Dancer) à M. Young (Storm Cat).

« En

un mot, je suis défavorable à cette évolution qui tend à augmenter le nombre de

juments saillies par étalon. Mais que voulez-vous, un étalon est catalogué

comme populaire par le fait d'avoir franchi la barre des 100 juments saillies !

Et la concentration sanguine est le prix à payer pour l'élevage. Ajouter

quelques juments « en plus » à un étalon est difficile à refuser par

ceux qui le gèrent.

En

principe, je suis un vrai libéral, favorable au marché. Mais dans le cas

présent, quel vecteur du marché va se

charger à l'avenir du stud-book? Qui va se charger de réfléchir au futur de

l'élevage? Personnellement, je ne vois aucun éleveur ou étalonnier, aucun

organe capables de promouvoir une vision responsable de l'avenir de l'élevage

dans son ensemble.

Mon

sentiment est que le nombre d'étalons devrait diminuer dans les prochaines

années, et que les étalons de tête devraient voir leur nombre de juments

augmenter. »

 

John Sikura (Hill'n Dale Farm), à la tête de cette

entreprise familiale qui devient leader à Keeneland.

« Cette

question est complexe et elle nous amène bien au-delà du nombre précis de

juments saillies par étalon. Désormais, les

éleveurs souhaitent tous aller aux mêmes étalons, plutôt confirmés, et de

surcroît, ils n'ont plus la patience d'attendre les résultats en course des

produits d'un jeune étalon. Cette situation veut qu'il est difficile de

nous priver des ressources des étalons très demandés en limitant leur book de

juments, alors que dans le même temps, il nous faut vivre avec des jeunes

étalons qui n'ont guère plus de 40 juments à saillir. L'avenir est sans doute entre une limitation organisée par les

étalonniers et une plus grande loyauté des éleveurs-utilisateurs. »

 

Mike Akers (Dapple Bloodstock).

« Tout

dépend de votre point de vue. Si vous êtes étalonnier, plus vous vendez, plus

vous êtes satisfait. Si vous êtes propriétaire de juments, vous souhaitez un

marché avec compétition moins rude. Un point me préoccupe, c'est la disponibilité

de l'étalon : avec environ 150 juments à saillir, un étalon doit être doté

d'une belle libido pour assurer son œuvre, et surtout pour être disponible au

bon moment pour couvrir la jument : avoir

l'étalon libre au bon moment devient rare. C'est pourquoi les chiffres actuels me semblent être à la limite du

possible.

Cependant,

il me semble que la régulation que nous avons est dictée par le marché lui-même

: des gens vont « sortir » et d'autres vont arriver ou continuer. Et,

de toute façon, quand vous avez un bel animal, il se vendra toujours

bien. »

 

Meg Levy (Bluewater Sales), une des consignors

les plus dynamiques.

« En

tant que consignor, l'abondance d'animaux nous contraint à les placer au bon

endroit dans un catalogue pour réussir à les vendre convenablement. En ce sens,

je trouve le Book 3 de Keeneland trop réduit, reléguant en Book 4 ou en Book 5

des yearlings qui valent mieux. Du coup, je

m'applique à déclasser les animaux que je vends en utilisant des ventes

secondaires qui ne marchent pas mal comme Fasig Tipton Midlantic. »

 

Michael Pons (Country Life Farm).

« Il

faudrait quand même que nous arrivions à des books d'étalon plus mesurés.

Croyez-vous que Malibu Moon qui se trouve chez moi aurait réussi s'il était

entré au haras cette année ? Sûrement pas ! Bien que d'un modèle attractif, Il

n'aurait pratiquement pas eu de juments à saillir (rappelons que Malibu Moon

est devenu très populaire au Kentucky depuis 2007 grâce à sa réussite avec ses

premières productions, Ndlr). Je suis un traditionaliste : c'est le long terme qui m'intéresse ! À force d'utiliser des

jeunes étalons qui seuls sont abordables, vous mettez beaucoup d'eau dans votre

soupe car rares sont les étalons qui réussissent.

En

fait, le marché a bien changé, et il surestime le clinquant. Dans sa précipitation, le marché décide désormais

très vite qui est un « bon étalon » et qui est mauvais. La

réalité est plus complexe et plus lente. »

 

 

 

Commentaires JDG [gras

petites majuscules]

Cette

enquête révèle des tendances profondes de l'élevage actuel, tendances qui font

débat et qui méritent, comme le souligne le TDN, une large exposition.

Au

travers des avis, tous pertinents, on peut souligner quelques directions qui

méritent d'être débattues.

 

Propriétaires

« contraints » et seconds marchés [gras petites majuscules]

Arthur

Hancock, qui épouse la perspective de l'éleveur-utilisateur, déplore

radicalement la configuration économique créée par le double effet de la

concentration et de la surproduction : l'élevage, selon lui, n'est plus rentable

dans ces conditions. Du fait de la disparition de la rareté, le vendeur de

yearlings n'est pas payé en retour de ses efforts.

On

pourra remarquer que cette conjoncture est vraie en Europe, et bien sûr en

France, où les éleveurs deviennent de plus en plus propriétaires

« forcés » de la partie de leur production qu’ils n’ont pu écouler.

C'est pourquoi l'on observe l'abolissement de toutes les cloisons entre

l'élevage, le propriétariat et l'entraînement. Les éleveurs et les entraîneurs

deviennent parfois des propriétaires contraints, dans le contexte

d'arrangements multiples qui se révèlent souvent être de fausses solutions.

Cela

dit, Meg Levy rappelle aux éleveurs qui veulent commercialiser leur production

au mieux, qu'il faut, quand cela est possible, aller vers le marché a priori le

moins relevé afin de déclasser ses bons sujets. Cette recommandation

expliquerait en Europe le succès des ventes de Doncaster et d'Arqana en

octobre.

 

Libéralisme et régulation

du marché [gras petites majuscules]

Plus

globalement, tous les acteurs interrogés s'accordent pour déplorer ou craindre

le nombre trop important de juments allant à un étalon, surtout quand il est

jeune et donc non confirmé. Bien que fidèles à un libéralisme qui fait

confiance au marché, tous ces opérateurs

américains envisagent la nécessité d'une réduction du nombre des juments

saillies par un étalon. Perspective qui est dictée soit par des

considérations économiques (trop de produits d'un même étalon sur le marché

finit par dévaloriser le « yearling moyen » de cet étalon), soit par

des soucis de consanguinité ou de valeur globale d'un élevage qui se

dévaloriserait par l'utilisation de jeunes pousses à la mode qui ne peuvent pas

tous réussir (c'est la statistique qui parle). Pour illustrer cette vue, on

pense à la précipitation des éleveurs irlandais vers des étalons de vitesse

(sprinters ou milers) de première année, dont la plupart se révèlent à l'usage

être des reproducteurs quelconques qui tirent vers le bas la production

globale.

 

Ce

qui se dégage de l'enquête du TDN pour les Etats-Unis : le sentiment ambiant dénonce les chiffres actuels qui défient une

pratique saine et enrichissante de l'élevage, ces chiffres ne faisant que

combler les propriétaires d'étalons, et affaiblir les éleveurs individuels.

Toutefois,

cette tendance critique renvoie à une bifurcation qui fait vraiment problème : oui, une certaine régulation serait

souhaitable, mais comment la promouvoir et l'organiser ? Le marché

s'en chargera répondent les tenants d'un libéralisme orthodoxe ; les

autres n'envisageant pas de voies intéressantes pour répondre à leur attente.

Tel semble être le constat américain.

 

Rôle des organismes

internationaux [gras petites majuscules]

Cette

dernière question trouve d'autres échos en Europe où les instances

professionnelles existent et sont actives, à l'échelle nationale ou européenne.

En effet, les « syndicats nationaux » comme les Thoroughbred Breeders

Association, ont droit à la parole en Angleterre, en Irlande, en Italie ainsi

qu'en France ; d'autre part, des organes tels l’European Breeders Fund (E.B.F)

et surtout l'Association Européenne des Associations Nationales d'éleveurs

(E.F.T.B.A.), créée dans les années 1990 par la France, sont des entités

capables d'affronter cette question. Comme une telle régulation ne peut

intervenir que pour toute l'Europe, il est clair que l'EFTBA, bien que recentrée

par la Présidence anglaise les questions sanitaires (l'obsession britannique),

serait l'instance idéale pour ouvrir

le débat tant attendu.

 

Responsabilisation et

concertation [gras petites majuscules]

De

son côté, JDG relaiera toujours, comme nous le faisons aujourd’hui dans notre

dossier spécial « surproduction », les opinions des organes

collectifs ou des individus sur toutes ces questions brûlantes. Notre avis

personnel est que l'avenir est dans la concertation et la responsabilisation de

chaque acteur, dans la création de lieu de réflexion et de débat, et non dans

un affrontement inutile. Il nous semble souhaitable de ne pas dresser les

éleveurs contre les grands groupes étalonniers, à qui nous devons clairement le

redressement européen qui vaut à notre vieux continent de posséder aujourd'hui

le meilleur patrimoine génétique du monde, ce qui n'était pas le cas il y a

vingt ans.

 

La piste de la syndication

d’étalons [gras petites majuscules]

Au

cours de notre enquête, un de nos interlocuteurs nous a proposé une idée : ne

serait-il pas bon de promouvoir une disposition réglementaire qui stipulerait,

pour tout étalon entrant dans un haras public, qu'une partie de sa propriété

soit ouverte aux éleveurs par la voie de la syndication ? Proposition

œcuménique qui aurait l'immense avantage d'abolir le fossé économique et

politique entre des éleveurs individuels aujourd'hui précarisés, qui sont ceux

qui forment le tissu de base de l'activité et du marché, et les intérêts

étalonniers qui deviendraient accessibles à tout éleveur intéressé souhaitant

investir.