histoire des courses

Autres informations / 11.05.2008

histoire des courses

Par Guy Thibault,

historien des courses.

 

La loi salvatrice du 2

juin 1891

 

[Chapeau]

Il y a cent-dix-sept

ans, ce n’est pas sans de très vifs débats au parlement que fut adoptée la loi

du 2 juin 1891 « ayant pour objet de réglementer l’autorisation et le

fonctionnement des courses de chevaux en France » sur laquelle repose

l’édifice des courses d’aujourd’hui. Le document officiel (exposé des motifs,

rapport, discussions) relatant les débats tenus du 12 mars au 2 juin 1891 à la Chambre et au Sénat

comporte 220 pages que Guy Thibault a lues. Il en a sélectionné quelques

extraits dignes d’intérêt. Si certains révèlent la véhémence des opposants,

d’autres peuvent prêter à sourire aujourd’hui.

 

 

 

 

Sénat, le 1er

juin 1891. M.

le Rapporteur donne lecture de la nouvelle rédaction de l’article 5 proposée

par la Commission.

 

Art. 5. Toutefois, les sociétés remplissant les conditions

prescrites par l’article 2 pourront, en vertu d’une autorisation spéciale et toujours

révocable du ministre de l’Agriculture, et moyennant un prélèvement fixe en

faveur des œuvres locales de bienfaisance et de l’élevage, organiser le pari

mutuel sur leurs champs de courses exclusivement, mais sans que cette

autorisation puisse infirmer les autres dispositions de l’article 4.

Un décret rendu sur la

proposition du ministre de l’Agriculture déterminera la quotité des

prélèvements ci-dessus visés, les formes et les conditions de fonctionnement du

pari mutuel.

 

M. Develle, ministre de

l’Agriculture.

Messieurs, je déclare, au nom du Gouvernement, me rallier à la nouvelle

rédaction qui vient de vous être présentée par la Commission. (Très bien ! très bien !) […]

Je tiens à vous rappeler, cependant, quel est le but que nous avons poursuivi.

Nous avons voulu empêcher l’exploitation lucrative du pari (C’est cela ! sur plusieurs bancs),

et, en même temps, nous nous sommes préoccupés de restreindre et de limiter les

facilités qui étaient laissées aux joueurs ; voilà ce qu’il y a dans la

loi. Je considère qu’il est impossible d’aller plus loin dans la voie de la

restriction et de la répression ; j’estime que, si vous ne votiez pas

l’article 5, cela équivaudrait au rejet complet de la loi. (Approbation.)

M. Bérenger. Ces excès du pari aux

courses ont depuis longtemps frappé tous les yeux, et il les ont frappés bien

plus encore dans les classes inférieures, si vous me permettez d’employer ce

mot, que parmi les hommes plus habitués par leur situation à réfléchir sur les

abus des mœurs et des lois. C’est que c’est dans la partie de la population qui

se rattache de plus près au travail qu’on a le plus souffert de ces excès, car

on y a vu de plus près combien souvent le salaire de l’ouvrier…

Plusieurs sénateurs. Qui est-ce qui

obligeait l’ouvrier à aller aux courses ?

M. Bérenger … les appointements du

petit employé suivaient ce chemin au détriment de la famille et de l’épargne

honnête. […] J’ai lu dans un livre sur les « Prisons de Paris », que

les abus de confiance et les détournements commis pour aller jouer aux courses

étaient devenus tellement nombreux qu’aujourd’hui c’était, de la part des juges

d’instruction, une question usuelle de s’enquérir si le pari n’était pas la

cause du délit. Voilà ce que chacun de nous voit, ce que chacun veut réprimer. J’ajoute

qu’il ne s’agit pas de petites sommes. Un des ministres a évalué, si je ne me

trompe, devant la Chambre,

le total des paris engagés annuellement à plus de cent millions. C’est un

chiffre énorme. Tout me porte à croire cependant qu’il est aujourd’hui

sensiblement dépassé. Or, qui peut nier que tout cela ne soit pour une bonne

part de l’argent irrévocablement perdu ? Car on sait que le gain, en ces

matières, ne profite pas plus que la perte. (C’est vrai ! – Très bien ! sur divers bancs.) Il ne va,

est-il besoin de le dire, ni à l’économie, ni à la famille ; il va aux

plaisirs faciles (Très bien ! très

bien ! à droite) … c’est à dire aux maisons de plaisir ou de débauche.

Quel capital perdu pour la fortune publique ! Et contre tous ces

désordres, contre ce gaspillage que chacun de nous voudrait réprimer, que

propose-t-on ? L’interdiction de tous les intermédiaires, de tous les

provocateurs, comme nous le demandons ? Non. La loi propose simplement,

comme je l’ai déjà dit, de faire changer de mains le bénéfice du jeu. On

l’enlèvera aux bookmakers pour le transporter aux sociétés de courses…

M. le duc de

Montesquiou-Fézensac.

À l’Assistance publique et à l’élevage.

Un sénateur à droite. Alors rétablissez la

loterie?

M. Bérenger. Oui, avec attribution

d’une légère part du produit à l’Assistance publique et à l’élevage. Une partie

de la perte des joueurs sera ainsi mieux répartie. Mais où sera la différence

au point de vue des abus signalés ? Croyez-vous qu’il y aura un parieur de

moins ? Je sais que vous avez la pensée que vous allez au moins détruire

les agences de pari ; je le souhaite, je ne le crois pas. Une intervention

générale pouvait seule avoir ce résultat. Mais du moment que le pari existera

sous une autre forme, les agences ont trop d’intérêt à se perpétuer pour

qu’elles ne continuent pas à se maintenir. Elles seront clandestines,

c’est-à-dire plus dangereuses. Voilà tout ce que vous aurez gagné. Un avantage

plus certain sera, suivant les partisans du projet, que, si on continue à

perdre son argent, on ne sera du moins plus volé. Sans doute, et probablement

ainsi le parieur sera à l’abri des détournements, des supercheries des

bookmakers et des fraudes organisées avec la complicité des jockeys. Mais

permettez-moi de vous dire que, pour moi, ceci est secondaire ; ce ne sont

pas, en effet, les abus qui se commettent dans les paris qui sont le plus à

redouter, c’est le pari lui-même.

M. Morel. Les entrées, c’est là

le revenu principal des courses, et l’expérience qui a été faite en 1887 et qui

vient d’être renouvelée, vous a démontré dans quelles proportions elles

diminuent si vous interdisez absolument tout pari. Si les entrées diminuent

dans ces proportions, quel sera le résultat ? D’abord, ce sera la

suppression des courses de province. Il y a une chose incontestable, c’est que

les courses de province qui sont souvent les plus utiles ne peuvent vivre sans

les subventions des sociétés de Paris ; si les courses de province se

trouvent réduites à leurs propres forces, elles ne peuvent plus accorder que des

prix insignifiants et qui ne feront venir sur leurs hippodromes aucun cheval

ayant quelque valeur. Mais cela aura encore une autre conséquence ; les

sociétés de Paris ne pourront pas maintenir les prix aux taux où ils sont

aujourd’hui : elles seront obligées de les réduire dans des proportions

considérables, peut-être de moitié. Et alors, que va-t-il se passer ?

Croyez-vous que les grands propriétaires des écuries des courses de Paris et de

France qui ont des chevaux qui représentent une valeur considérable,

quelquefois 50, 100 et 200 000 francs, garderont dans leurs écuries des animaux

de cette valeur pour gagner des prix peu importants et n’iront pas les vendre à

l’étranger où ils trouveront des champs de courses offrant des prix plus

rémunérateurs. Si les sociétés de courses diminuent leurs prix, vous allez

certainement voir toutes les grandes écuries de France se vider. Les

propriétaires vendront leurs chevaux en Angleterre, en Allemagne, en Autriche,

en Italie, où les prix de courses seront plus élevés qu’en France. Et alors,

c’est la tête de l’élevage que nous perdrons.

 

Finalement,

M. le Président consulte le Sénat sur l’ensemble du projet de loi qui est

adopté.

 

 

>> suite demain,

mardi 13 mai.