Formidable vision !

Autres informations / 01.06.2008

Formidable vision !

Dimanche 1er juin,

Chantilly.

Il avançait avec la discrétion qui sied aux modestes, à ceux qui ne sont pas

naturellement adoubés par ce qu’on dénomme pudiquement le

« Classicisme ». Vision d’Etat

(Chichicastenango) cumulait tant de critères si souvent « éliminatoires »

que personne n’osait l’affubler d’un titre de favori. Pourtant Vision d’Etat

était invaincu et Vision d’Etat invaincu est resté. Qu’est ce qui pouvait

l’exclure ? D’extraction modeste au regard des pédigrees haut de gamme de

nombre de ses adversaires du jour. Entraîné en province par un homme qui

présentait un partant pour la première fois dans le Jockey-Club. Défendant une

casaque inconnue dans les joutes classiques dont le meilleur performer en plat

a été une pouliche… AQPS. En outre, Vision d’Etat n’était pas passé par les

filières traditionnelles des Poules de Produits et autres Groupes assimilés.

Non, Vision d’Etat est passé par une Listed, respectée néanmoins, le Prix de

Suresnes.

C’est

d’une tête que le nouveau leader français des 3ans a empoché son cinquième

succès et est resté invaincu. Ce statut est déjà un exploit en soi et mérite

les plus grands éloges à son entourage (voir liste des lauréats invaincus

depuis 1970). Vision d’Etat a construit son succès tôt. Très vite bien placée,

au sein d’un peloton compact en parfait ordre de marche malgré son nominal-plafond

de 20 concurrents, il s’est glissé dans l’ombre de Natagora (Divine Light) lorsque celle-ci reprenait les devants et

que les choses sérieuses commençaient vraiment. Ioritz Mendizabal a ensuite

gentiment libéré Vision d’Etat du sillage de la pouliche et réussi à venir à

bout de son incroyable résistance dans la portion 200m/100m. Libéré enfin de

celle qui a joué une très grande partition dans les 100 derniers mètres, il

devait affronter un autre danger. Il s’agissait cette fois de l’extérieur. Famous Name (Dansili) regagnait mètre

par mètre. Courageux, battant en diable, Vision d’Etat n’a, à aucun moment,

donné l’impression de fléchir. Ni, a contrario, de pouvoir s’envoler et de se

libérer définitivement de la glu de ses concurrents directs. Tête et une

longueur et demie, voici les écarts au sein du trio majeur d’un Jockey-Club

tendu et électrique.

 

LE BEL OUVRAGE D’ERIC LIBAUD

Eric

Libaud a la modestie de ceux qui ont déjà tout connu : des très grands

succès avec Ange Gabriel et Terre à Terre aux périodes difficiles marqués par

les maladies à répétition. Et de ses tristes corollaires : la fuite de

clients et de chevaux. Calme et philosophe, il ne veut absolument pas aborder

son plus grand succès sous l’angle d’un quelconque esprit de revanche. « C’est la vie. Il faut savoir la

prendre comme elle vient et savoir savourer les bons moments. Chacun est

confronté à des aléas qu’il faut surmonter. »

La

carrière de Vision d’Etat a été conduite et toute orientée vers le grand

rendez-vous de Chantilly au début de l’année. « Le cheval est encore

immature et ne sera adulte que dans quelques mois. On a pris notre temps avec

et j’avais carte blanche de M. Detré. Je ne voulais courir que deux courses

avant le Jockey-Club pour que le cheval dispose d’une récupération maximale

entre ses courses. Après son maiden avec surcharge de Saint-Cloud en mars, j’ai

opté pour une Listed sur la

Piste de Chantilly. Je voulais six semaines de récupération.

C’est depuis cette dernière sortie que j’ai pris conscience que j’avais un

cheval de Jockey-Club car le cheval a très bien évolué. »

« 

Pour

Jacques Detré le rêve, à peine projeté, est devenu réalité. « Je voudrais associer à ce succès tous

les gens et les mais qui m’ont soutenu. Je tiens aussi à saluer la maîtrise

d’Eric Libaud. Je commence tout juste à réaliser cette victoire. Et gagner deux

Groupes 1 à une semaine d’intervalle en obstacle (à Auteuil avec Oculi dimanche

25 avril, ndlr) et le Prix du Jockey-Club est peut-être une première. Il

faudrait demander à Monsieur Thibault (historien des courses, ndlr) de vérifier

ce point. »

 

VISION D’ETAT RESTERA EN PLAT !

En

achetant Vision d’Etat

(Chichicastenango), Jacques Detré avait pour idée de mener d’abord une carrière

en plat et de passer ensuite sur l’obstacle, « une fois son seuil de compétence en plat atteint. Il n’en est

évidemment plus question aujourd’hui. » La logique initiale avait son

sens puisque Vision d’Etat possède

des origines maternelles à forte connotation d’obstacle.

Sa mère, Uberaba (Garde Royale) avait commencé

sa carrière en plat avant d’être rapidement orientée vers l’obstacle,

remportant notamment quatre courses à Auteuil.

Parmi sa

production, certains se sont illustrés en plat, mais on trouve surtout Miss Canon (Cadoudal) et Royal Away (Cadoudal), plusieurs fois

placés à Auteuil. Bronnsa (Kadalko)

s’est, elle, imposée une fois à Auteuil. On trouve aussi Milan Deux Mille (Double Bed), qui a couru le Grand National de

Liverpool (Gr3) cette année, se classant 15e après avoir bouclé le

premier tour en tête.

 

L’EMPREINTE DE NATAGORA

Natagora

a été la plus prompte à donner l’impulsion et s’est retrouvée en tête. Relayée

par Mayweather (Nayef) qui jouait là son rôle de leader pour High Rock, elle

devait rester à ses cotés et passer ainsi une bonne partie de la course

« nez au vent ». Courageuse avec un très beau passage à 400m de la

ligne, elle n’a jamais ensuite complètement abdiqué. Pour Pascal Bary, cette

troisième place est lumineuse, comme une victoire. « Je suis content comme si elle avait gagné. Il y a eu 100m de

trop. Mais elle court très bien. En fait, on lui avait dit qu’il fallait battre

High Rock. C’est ce qu’elle a fait ! Mais on ne lui avait pas parlé des

deux autres ! Elle va maintenant se reposer avant d’aller vers le Prix

Rothschild (Gr1, ex-Prix Astarté). »

 

UN VERDICT INDISCUTABLE

L’absence

d’un vrai chef de file, le pari fou de Natagora, la chaleur lourde de ce

dimanche à Chantilly, tout concourrait à électriser l’atmosphère aux environs

de 17h30. Le premier bilan positif du déroulement de course est sa limpidité.

Peu de concurrents peuvent réclamer du scénario catastrophe où les avanies se

succèdent aux avanies. Bien sûr Prospect

Wells (Sadler’s Wells), 8e, n’a pas été très heureux au pied de

l’ultime ligne droite. Bien sûr High

Rock (Rock of Gibraltar), 4e, a tiré plus que de raison. Mais

globalement, l’impression laissée est celle d’une course régulière au verdict

indiscutable.

 

UN ACCUEIL HORS-NORME

La

manière et le profil ô combien atypique du lauréat et de son entourage (son

propriétaire nous avait déclaré « anachronique », il y a quelques

jours) ont généré un accueil chaleureux, sincère et rare. La petite délégation

de l’ouest de la France,

fervente supportrice, a sans doute joué son rôle dans la profusion

d’applaudissements, de félicitations et d’accolades. Un ami personnel de

Jacques Detré avait du mal à contenir ses larmes après course. Pourtant habitué

à vivre les courses, une seule phrase sortait en boucle de sa bouche « les

300 derniers mètres ont été interminables et les plus longs de ma vie. »

 

 

LISTE DES LAUREATS INVAINCUS DU JOCKEY-CLUB

DEPUIS 1970

2003   DALAKHANI

(Darshaan)

1987   NATROUN

(Akarad)

1985   MOUKTAR

(Nishapour)