Son altesse aga khan : « l’élevage est un exercice d’humilité »

Autres informations / 17.12.2008

Son altesse aga khan : « l’élevage est un exercice d’humilité »

Les succès de Zarkava au cours des dix-huit derniers mois

ont mis à l’honneur l’élevage de Son Altesse Aga Khan – qui réussit

l’incroyable pari de gagner au plus haut niveau depuis presque cent ans. Suite

et fin de ce long entretien, réalisé fin novembre, dans lequel le Prince nous

parle de l’écurie familiale. Du choix des croisements jusqu’au retour au haras

des champions maison…                     

Aujourd’hui : Parties III (Les croisements) et IV

(L’avenir).

 

 

PARTIE 3 : LES CROISEMENTS

Les souches et les nicks

« Pour choisir les saillies, nous obéissons à deux critères

: ne pas surinvestir sur une souche un peu endormie, et reproduire les

croisements qui fonctionnent. Ne

pas surinvestir signifie ne pas déborder du périmètre

économique dans lequel nous travaillons. Pour savoir si une lignée est

endormie, la base pour juger est plus large qu’on ne le pense : nous analysons

les résultats récents et le comportement de plusieurs femelles, et de tous

leurs produits. On a une base d’évaluation beaucoup plus grande qu’on ne le

pense dans une activité comme la nôtre.

Parfois, en étudiant les croisements de nos juments, on

aimerait faire trois choix à la fois.

Alors on opte pour l’un, bien sûr, et on attend les deux

années suivantes pour essayer les deux autres.

Le côté excitant de l’élevage, c’est de trouver l’étincelle

qui va faire redémarrer une souche classique. Et le plus souvent, l’expérience

nous l’a montré, ce sont trois ou quatre étincelles qui jaillissent en même

temps.

Nous avons obtenu de bons résultats avec Zamindar, qui

marche avec la majorité de nos juments. On peut parler de complémentarité sur

différents plans : physique et pedigree. Il est d’ailleurs très rare de trouver

une telle complémentarité et qu’un étalon apporte les qualités essentielles que

nous attendons.

Le choix des étalons se fait entre cinq personnes : ma

fille, Georges Rimaud, Pat Downes, Nemone Routh et moi. Tout l’hiver, nous

travaillons, nous nous réunissons, nous faisons des conference calls, puis je

tranche. Mon jugement est souvent erroné (rires) !

Nous travaillons avec une énorme base de données que nous

avons développée dès 1957. Elle comprend des notes sur les chevaux, et pas

seulement les nôtres, dans le monde entier. Grâce à toutes les informations

qu’elle contient, elle nous permet de projeter en avant nos réflexions sur les

bons ou moins bons pedigrees. Nous sommes toujours à la recherche de nouveaux

renseignements. Avec cette base, nous faisons aussi des croisements tests en

permanence et nous les mesurons.

Nous sommes encore en phase de découverte des souches de

Jean-Luc Lagardère. Il avait énormément de juments américaines et cela lui a

très bien réussi. Vous voyez que l’élevage est un exercice d’humilité : jamais

nous n’aurions utilisé du sang américain comme Jean-Luc l’a fait, et nous nous

serions trompés. Désormais, nous étudions les croisements sang américain sur

sang américain que l’on peut faire en Europe.

Jean-Luc a aussi connu une réussite phénoménale avec

Linamix. Il a réussi en faisant quelque chose que nous n’aurions jamais osé

faire : remettre ses juments, les mêmes juments, trois ou quatre ans de suite à

Linamix. Si on fait un retour en arrière, aux Etats-Unis, on a mis en évidence

il y a déjà longtemps un nick (nœud) essentiel entre Nasrullah et Princequillo.

Il est évidemment difficile à quantifier, mais il est tellement fort qu’il a

subsisté dans le temps. Nous continuons toujours à travailler sur ces nicks qui

fonctionnent. Nasrullah a été élevé par mon grand-père, et ce courant de sang

est "en masse" dans notre élevage. Déjà, pour avoir le sang de

Princequillo, mon grand-père avait acheté Prince Bio. Ils ont apporté à notre

élevage ce nick qui avait donné tant de bons résultats. On le retrouve

d’ailleurs dans Zarkava. C’est une chose que beaucoup d’éleveurs ne verraient

pas, à laquelle ils n’accorderaient pas beaucoup d’importance, car ils ne

remontent pas au-delà de cinq générations. Et pourtant, il est indéniable que

ce nick est un vrai plus.

Donner du temps au temps

« Nos acquisitions ont augmenté notre effectif, mais je ne

veux pas le diminuer trop vite. Je veux prendre le temps. D’abord parce que

nous ne connaissons pas encore assez les familles au niveau de l’élevage.

Ensuite parce que les choix que nous faisons peuvent être différents de ceux de

mes prédécesseurs, et donc peuvent aboutir à des résultats différents, ce que

seul le temps nous dira. Nous devons donc attendre de voir si notre travail

paie.

Avec Jean-Luc Lagardère, ce sont de nouvelles opportunités,

de nouveaux courants de sang. Et puis il y avait Linamix aussi dans le lot. Et

le Haras d’Ouilly, que je considère comme étant la meilleure terre d’élevage en

France. François Mathet, qui connaissait bien Ouilly, disait que sa qualité

était celle de son eau, encore plus que de ses terres… Il n’y a pas de théorie

derrière cela, mais il faut croire en cette évidence. En tout cas, sur une

longue période, Ouilly a produit de très bons chevaux. Pour être très franc,

j’ai fait une bêtise : en rachetant les actifs d’élevage de Madame François

Dupré, j’aurais dû acheter en même temps Ouilly. On me l’avait proposé, mais

j’ai refusé. Nos yearlings sont là. Ce qui est amusant, c’est que nombre

d’entre eux remontent à des souches Dupré… et qu'Ouilly appartenait à Madame

François Dupré avant d’appartenir à Jean-Luc Lagardère.

Nous avons cédé le Haras du Val Henry au début du mois

d’octobre. D’abord parce qu’il n’était pas logique de conserver deux stations

d’étalons. Ensuite parce que la surface s’est révélée excessive par rapport à

nos besoins. Si nous ne l’avons pas cédé plus tôt, c’est parce que nous

manquions de recul. Cela montre que derrière les courses de chevaux, il y a

aussi toute une politique de gestion de terres. Si on les gère bien, les bonnes

terres ne se fatiguent pas. »

 

PARTIE 4 : L’AVENIR

Les deux grands risques qui menacent un élevage traditionnel

« Dans la réussite, dans tout projet, il y a des passages

obligés. Ces passages correspondent à des risques. Aujourd’hui, avec le recul,

j’ai essayé d’analyser et de définir ces risques.

Le premier risque, c’est d’élever en circuit fermé. Beaucoup

l’ont fait et tous se sont endommagés jusqu’au point de non-retour, comme

Marcel Boussac ou Madame François Dupré. Nous avons vécu nous aussi ce risque

dans les années 1980. C’est un fait que mon grand-père et mon père avaient

reconnu avant moi : si vous tournez sur les mêmes courants de sang, vous allez

à la mort lente. Il faut l’admettre. A l’époque, il y avait une pression du

marché qui disait que l’élevage Aga Khan devait soutenir ses propres étalons.

Le marché nous poussait à envoyer nos juments à nos étalons. Désormais, nous

n’envoyons jamais plus de 40% de notre jumenterie à nos étalons.

Le second risque, c’est de ne pas respecter un équilibre

économique et d’entamer ses liquidités. Pour combattre ce risque, il faut

gagner des courses pour avoir les ressources qui permettront de rester au top

en achetant de bonnes saillies. Il faut générer d’autant plus de liquidités que

les bons étalons coûtent cher.

Mon élevage n’est pas de la même dimension que Coolmore ou

Darley. Dans mon cas, outre les allocations, d’où viennent nos ressources ? De

la vente de femelles, de saillies... ou des deux ! Récemment, nous avons conclu

un accord en Australie, qui nous permettra aussi de produire des foals destinés

à la vente.

L’important, c’est de construire de la valeur ajoutée. A ce

sujet, celle des femelles est critique, car nous n’avons pas fait le choix

d’avoir vingt-cinq étalons. Donc nous devons faire preuve de prudence dans la

gestion du stock de femelles.

Enfin, pour renouveler votre stock, vous avez deux

possibilités : ou bien vous faites des achats individuels chaque année, ce que

j’appellerais des achats au cas par cas. Ou bien vous intégrez une fois de

temps en temps de grands élevages, en essayant de revigorer les souches. J’ai

eu la chance de pouvoir le faire, avec les Boussac et les Dupré. Avec les

souches de Jean-Luc [Lagardère, ndlr], je n’ai pas connu cette nécessité, car

son élevage était en plein essor, sur la montante. Je n’ai donc pas eu besoin

de le relancer. »

Les tendances lourdes : hyperspécialisation et surproduction

« Chez le cheval, on note un caractère que l’on retrouve

chez le skieur par exemple, ou chez les athlètes "humains" en général

: une spécialisation de plus en plus grande. Il y a cent ans, le même cheval

pouvait gagner sur 1.000 à

4.000 mètres. Aujourd’hui, c’est impensable.

Cette spécialisation, on la retrouve, chez l’éleveur, dans

les pedigrees. Nous faisons toujours attention à ne pas  mélanger les extrémités de compétence, par

exemple de croiser un sprinter avec un stayer.

Le second phénomène dans la période que nous vivons, c’est

la surproduction. Il y a trop de chevaux – et c’est là un effet de l’élevage

commercial. Et du fait de cette surproduction à des fins commerciales, le cadre

de l’industrie a beaucoup changé. Elever n’est plus un hobby pour qui que ce

soit. Il est devenu nécessaire pour tout le monde de s’inscrire dans une bonne

gestion économique. »

Le programme et ses réformes

« Quand je pense au programme de courses, la comparaison qui

me vient est celle du système d’évaluation scolaire. Quand vous le changez,

c’est pour mieux préparer les jeunes à l’avenir. Mais du coup, vous rendez les

comparaisons délicates entre les générations. C’est le cas pour nous, qui avons

des critères de sélection des courses précis, liés aux distances, aux

conditions d’âge ou de sexe.

 Quand on change le

système, on va vers l’inconnu. Je n’aime pas beaucoup cela. Mais d’un autre

côté, un système qui ne change jamais est risqué. Je serais totalement contre

une réforme si elle cassait ce qui fonctionne. Il ne faut pas casser notre

système d’évaluation.

Pour le Jockey-Club, on verra. En revanche, le fait de

courir à Longchamp le 14 juillet n’est pas forcément une bonne chose. Mais,

encore une fois, attendons de voir… Ouvrir le Vermeille aux 4ans est en

revanche une très bonne décision. »

 

« Désormais, nous n’envoyons jamais plus de 40% de notre

jumenterie à nos étalons. »

 

Zarkava au haras

« Le passage de 3 à 4ans est souvent difficile, encore plus

pour les pouliches que pour les mâles. Il faut mesurer la carrière de 4ans en

fonction des objectifs d’élevage : on ne doit rien faire qui fasse courir le moindre

risque à nos juments. Or sans aucun doute, ce sont statistiquement les douze

premières années qui sont les meilleures. Souvent, les premiers foals sont supérieurs.

L’âge de la jumenterie est essentiel, c’est pourquoi nous avons rentré Zarkava

au haras dès cette année. Mais la seule règle, c’est l’individu – bien

comprendre ce qu’il est. »

Zahra, l’héritière

« Après la mort de papa, j’ai appris qu’il était secrètement

inquiet de la continuité familiale dans les courses… Aujourd’hui, Zahra reprend

le flambeau. Elle m’a toujours dit qu’elle adorait ça. Je lui ai donné des

pouliches. Et c’est en devenant propriétaire qu’elle s’est engagée à fond dans

cette voie. Comme éleveur, elle a fait ses choix. C’est elle qui a choisi des

courants de sang en sommeil qu’elle est parvenue à raviver de manière

magistrale. Maintenant, je dois négocier avec elle pour récupérer des pouliches

de ce sang (rires) ! »