Son altesse aga khan : « mon apprentissage a duré vingt ans. »

Autres informations / 16.12.2008

Son altesse aga khan : « mon apprentissage a duré vingt ans. »

Les succès de Zarkava au cours des dix-huit derniers mois

ont mis à l’honneur l’élevage de Son Altesse Aga Khan– qui réussit l’incroyable

pari de gagner au plus haut niveau depuis presque cent ans. Dans ce long

entretien, réalisé fin novembre, le Prince nous parle de l’écurie familiale. Du

choix des croisements jusqu’au retour au haras des championnes maison…

Aujourd’hui : Parties I (Les fondements) et II (Le breeding

stock)

PARTIE 1 : LES FONDEMENTS

À la base de l’éleveur traditionnel : les courants de sang

« A mon sens, il est important de différencier l’élevage

traditionnel de l’élevage commercial. L’éleveur commercial est dans le marché

tous les ans. Il achète, il vend, et doit suivre les modes. De son côté,

l’éleveur traditionnel a un nombre limité de chevaux. Il connaît parfaitement

ses courants de sang, et cherche à les faire fructifier. Faire vivre les

courants de sang, c’est tout le challenge. Trouver les ressources dont ces

courants ont besoin pour exprimer leur qualité. L’histoire de Zarkava s’inscrit

dans cette réflexion. Elle incarne la continuité de gestion, par une activité

traditionnelle, de courants de sang qui restent au top. Au cours de sa

carrière, Zarkava a démontré que l’on peut élever pendant quatre-vingt-dix ans

avec de bonnes souches, et retrouver des individus au plus haut niveau mondial.

L’éleveur traditionnel cherche à équilibrer ses comptes,

mais ne va pas au-delà. Sa bottom-line, c’est de survivre. La France est sans

doute le pays au monde qui compte le plus grand nombre d’éleveurs

traditionnels. C’est une force.

Évidemment, il y a d’autres thèses. Certains remettent en

cause la théorie des courants de sang. Ma famille croit à ce processus de

sélection, qui est la base de notre activité et de notre métier. N’oubliez pas

que, pendant de longues années, France Galop s’appelait "Société d’encouragement

et pour l’amélioration…" Il y avait cette notion d’amélioration bien

présente.

Mon grand-père faisait courir en France et en Angleterre –

jamais aux Etats-Unis, et très peu en Irlande. Je suis dans un cas différent,

car la compétition est devenue mondiale, globale. Cela implique qu’avec le même

nombre de juments, il faut être capable d’élever des individus qui seront

mesurés par un radar mondial et non plus national. Notre tâche est donc de plus

en plus difficile, et demande une sélection de plus en plus rigoureuse. »

Une chaîne dont tous les maillons doivent être forts

« Il existe d’autres organisations qui présentent un profil

proche du nôtre… Et l’on peut se demander quelle différence il existe entre

elles et nous. Nous, nous avons un cercle, une très jolie chaîne, qui part du

choix du croisement, passe par la naissance, implique l’élevage au haras,

l’envoi à un entraîneur qui travaille presque exclusivement pour nous, puis la

course avec le jockey qui est le plus souvent en contrat avec nous, et enfin

l’envoi du meilleur de notre sélection vers le haras. Nous sommes les seuls à

réunir tous ces éléments. Mais ce cercle est fragile. Si l’un des maillons

cède, toute l’activité dérive. Par maillon, j’entends jockey, entraîneur, gestion

des terres – les terres ont un rôle très important ; elles sont un véritable

outil de travail. Quand un maillon est faible, tout se fragilise. De mauvaises

terres, un entraîneur médiocre, un jockey peu inspiré : la moindre chose peut à

elle seule tout fragiliser. Oui, tout peut s’arrêter pour un seul élément moins

solide. C’est pourquoi chaque maillon doit rester en permanence sous la loupe.  

« Nous avons toujours eu une structure "éclatée",

non centralisée, et je veux que cela reste comme cela. »

 Dans notre métier, le

plus important est l’observation. C’est le critère essentiel. Il faut une

observation rigoureuse de tout ce qui se passe. Il faut être capable de voir

tout de suite et de réagir dès qu’il y a trop d’eau dans un paddock, quand une

lice est cassée, s’il y a trop de chevaux sur le même paddock… Sans cela, vous

allez à la catastrophe. On en revient toujours au maillon. La surveillance et

l’observation doivent être continues.

Nous avons toujours eu une structure "éclatée",

c’est-àdire non centralisée – et je veux que cela reste comme cela. Car le

personnel doit être le plus près possible de son stock pour bien travailler.

Le plus important, ce sont les hommes et les femmes. Je veux

leur rendre hommage, car ils sont les maillons forts. Et croyez-en mon expérience

quand je dis cela, car j’ai connu des maillons faibles… »                

Une longue formation de terrain

« En 1960, à la mort de mon père, que nous n’attendions pas

puisqu’il s’agissait d’un accident, nous avons dû faire face à une seconde

succession en très peu de temps, puisque mon grand-père était décédé peu

d’années auparavant [en 1957, ndlr]. Mon grand-père avait trois héritiers : sa

veuve, mon oncle, qui était le demi-frère de mon père, et mon père. Puis à la

mort de mon père, il y eut à nouveau trois héritiers : ma sœur, mon frère et

moi. Pour payer les droits de succession, nous avons donc fait le choix de

monétiser nos meilleures juments et de ne conserver que les jeunes poulinières dont

nous connaissions mal le potentiel au haras. Il nous a donc fallu tout

recommencer.

Je ne connaissais rien aux courses. Jamais je n’avais eu

l’occasion de suivre mon père ou mon grand-père dans leur passion. De plus, à

l’époque, au début des années 1960, j’avais succédé à mon grand-père dans ses

activités politiques et religieuses et j’avais des responsabilités énormes dans

un contexte très lourd et difficile en Afrique et en Asie – celui des

indépendances.

J’avais passé neuf ans en Suisse, trois et demi à Harvard,

aux Etats-Unis, puis j’avais repris la gestion des affaires de mon grand-père

avant de retourner aux Etats-Unis pour y finir mes études ! Donc les courses…

Quand mon père est mort, je ne voulais pas entamer le passé.

J’avais un devoir de continuité. Je me suis donné six mois de réflexion. Il me

fallait apprendre. Finalement, j’ai décidé d’essayer. Et tout de suite, je me

suis dit que je ne cèderais pas ! J’irais jusqu’au bout ! Si c’est pour n’y

aller qu’à moitié, autant faire comme Arnaud Lagardère et se dire que c’est la

fin d’une époque.

Mon apprentissage a duré vingt ans. »

« Zarkava apporte une plus-value significative à environ

vingt de nos juments. »

 

PARTIE 2 : LE BREEDING STOCK

La question de la jumenterie

« Pour moi, la base, ce sont les pouliches. Avec Mandesha,

Darjina et Zarkava, vous avez les bonnes bases pour construire un élevage

moderne, non ? Zarkava apporte une plus-value significative à environ vingt de

nos juments. C’est un impact important pour la souche. Malheureusement, comme

nous ne sommes pas propriétaires de Zamindar, la victoire dans l’Arc n’a pas

d’impact sur notre parc d’étalon.

J’ai passé des années à réfléchir à la bonne dimension de la

jumenterie. Je cherchais le bon équilibre entre les probabilités de succès et

le risque de surdimensionnement. Aujourd’hui, j’ai fixé le nombre minimum de

juments à 145155.

Il existe un rapport direct et incroyablement sensible entre

les surfaces que vous exploitez et le nombre de juments. Si la surface est

insuffisante, vous risquez d’avoir beaucoup de chevaux "tarés" ; si

vous avez trop de surface, vous risquez d’être en déséquilibre financier. Les

terres coûtent beaucoup d’argent. C’est pour cela que j’en ai vendu, racheté,

etc.

A un moment, j’ai été un peu inquiet du contexte économique

difficile. Mais finalement, c’est un avantage car il nous oblige à faire une

sélection encore plus rigoureuse. »

 

La question des étalons

« Nous n’avons jamais soutenu nos étalons comme d’autres le

font. Cela ne nous empêche pas de faire des étalons et d’avoir remonté les

élevages Boussac et Dupré avec nos étalons.

Les éleveurs commerciaux ont un système de driving derrière

leurs étalons. Ils font croire que leur cheval est un phénomène sous prétexte

qu’il a produit un bon cheval avec 150 foals.

Nous, nous ne faisons pas de foal sharing. Nous n’utilisons

pas du tout ce levier de lancement d’un étalon. Jusqu’à une date très récente,

nous n’achetions pas non plus les produits de nos étalons en ventes. Nous

acceptions les forces du marché. Pourquoi n’achetons-nous pas souvent les

produits de nos étalons qui passent en ventes ? Parce que lorsque vous achetez

un cheval élevé par un autre éleveur, il existe inévitablement une difficulté

dans la maîtrise de la chaîne. Imaginez par exemple que ce foal ait été élevé

sur des terres moins bonnes. C’est l’histoire du maillon faible dans la chaîne

– tout le système se fragilise.

Cela étant, nous donnons de temps en temps un coup de pouce

avec un étalon en troisième année.

 

J’ai une confiance significative en Sinndar, qui aura de

très bons résultats. Pas en première ligne, sur le plan commercial, mais il

aura du succès. Le prix atteint par ses yearlings en ventes publiques n’est pas

essentiel : il va intéresser des éleveurs qui veulent ce courant de sang pour

produire des chevaux de course, comme Youmzain, qui est vraiment un très bon

cheval. Au début de sa carrière d’étalon, Sinndar n’a pas marqué. Logiquement,

il était impossible que éleveurs commerciaux suivent.

Northern Dancer a fait partie du monde commercial. Beaucoup

d’entreprises en ont fait leur pavillon.

Du temps de mon grand-père, les étalons saillissaient

quarante juments ; aujourd’hui, les plus commerciaux ont plus de deux cents

juments. La présence de Northern Dancer affecte la diversité des pedigrees dans

beaucoup d’élevages. Beaucoup se retrouvent avec trop de sang de Northern

Dancer. Nous, nous avons cherché d’autres "chefs de race",

alternatifs, pour ne pas nous emprisonner. Nous avons énormément travaillé avec

Never Bend [véhiculé par Mill Reef, par exemple, ndlr] et je pense que nous sommes

aujourd’hui un des plus dotés dans ce domaine. Du coup, nous avons dans nos

pedigrees du Northern Dancer mais aussi beaucoup de Never Bend. Cela a été

notre volonté. »

Demain : Parties III (Les croisements) et IV (L’avenir)