Une vie extraordinaire qui exclut la mort

Autres informations / 22.12.2008

Une vie extraordinaire qui exclut la mort

 

 

 

(suivent des modules qui

constituent le texte de référence sur Maurice Zilber)

 

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Un citoyen du monde, hippique

Maurice Zilber était un apatride,

ou plutôt il n'avait qu'une patrie, celle des courses. Né le 2 septembre 1920

en Egypte (il a toujours caché sa date de naissance, se voulant sans doute

intemporel), Maurice appartenait à une famille d'origine hongroise et son père

représentait le thé Lipton en Egypte. Après des études au Lycée français du

Caire, il vient une première fois en France pour des études vétérinaires mais

la 2e guerre mondiale le surprend. À la fin du conflit, son

attirance pour le cheval et les courses le conduisent chez J.J.Jenkins,

entraîneur anglais de tête en Egypte, à qui il succédera au début des années

1950, devenant rapidement le leader national, dépassant les cent victoires par

an.

 

Il demeure encore quelque temps en

Egypte après la prise du pouvoir par Nasser en 1956, mais finit par s'échapper

pour l'Europe, et finalement rejoindre la France au début des années 1960, avec peu dans

les poches, une brosse à dents, et sa paire de jumelles qui ne le quittaient

pas. Il « apprit » les courses françaises comme simple turfiste, se

lia avec le grand entraîneur Maurice d'Okhuysen qui l'appréciait, et qui le

présenta à la famille Wildenstein avec qui Maurice Zilber commencera sa carrière

d'entraîneur en France. En neuf années de collaboration avec Daniel

Wildenstein, à qui il restera toujours lié, il propulsera la casaque bleue vers

les plus hautes marches grâce aux très bons milers Don II et Faraway Son,

grâce au vainqueur du Grand Critérium, Yelapa,

et du Grand Prix de Saint-Cloud, Félicio,

et autres bonnes pouliches comme Almyre,

ou sauteurs comme Gopal.

 

Mais les années 1970 seront celles

de l'association Hunt-Zilber qui dominera un temps en France. Chacun en connaît

les joyaux : la star Dahlia (King

George), l'inattendu Empery (Derby

d'Epsom), le puissant Youth (Jockey Club),

puis virent les grandes pouliches Nobiliary

et Trillion. La légende s'écrivait

désormais car Maurice Zilber gagnait tout, et il était au sommet de son art. À

tel point, mais qui s'en souvient ?, qu'un véritable mouvement

protectionniste contre les sujets américains s'empara d'une France submergée

par les victoires de la casaque verte à damiers.

 

Tous ces exploits eurent un

retentissement mondial car l'écurie Zilber n'hésitait pas courir à l'étranger

et particulièrement en Amérique du Nord, Canada et USA, où Maurice devint une

véritable star avec ses victoires dans le Washington DC International ainsi qu'à

Woodbine, à une époque où les épreuves du Breeder's Cup n'existaient pas

encore, comme le déplora plus tard l’entraîneur. Refusant de quitter Chantilly malgré

des offres mirifiques de grands propriétaires américains, Maurice Zilber poursuivit

sa trajectoire classique dans les années 1980, mais diminua de voilures dans

les années 1990, faute de grands chevaux, et il gagna son dernier Groupe pour

le Prince Khalid Abdullah en 2001 avec la pouliche Prove.

 

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Un adepte du classicisme

 

Toute sa carrière le prouve :

Maurice Zilber ne jurait que par les bons chevaux. Il était tout entier dévoué aux

lois de la compétition hippique, à ses beautés, à ses challenges, à ses joies

et ses revers. Homme des défis sportifs, il ne cessait de confier que les courses

ne vivaient et n'avaient d'intérêt réel que par ses vedettes à quatre pattes.

 

Aussi, quand le vent de la

banalisation de la compétition se mit à souffler à partir des années 1980,

Maurice n'a jamais cessé de s'insurger conte l'évolution du programme, contre

la dénaturation de celui-ci. La compétition élit les meilleurs et se doit de le

faire, et c'est pourquoi il critiquait vertement le nouveau programme qui

accordait tant aux chevaux moyens et médiocres. Pour lui, les courses

représentatives  sont celles des grands

hippodromes, et il faut dire qu'il vouait un culte à Longchamp, le « temple »,

disait-il.

 

Une des raisons de son relatif

déclin dans les années 1990 est qu'il n'a jamais su et voulu s'adapter aux

nouvelles circonstances d'entraînement. « Pour lutter à armes égales avec

les anglais, nous ne devons pas dépasser les trois lots le matin »

répétait-il à ses élèves et amis. En particulier, il ne cessait de marteler :

« les chevaux doivent marcher le matin. C'est comme cela qu'ils se

musclent. De la même manière, il détestait que ses protégés aillent trop vite

le matin, et il pestait contre ses rares cavaliers qui lâchaient les rênes à

l’entraînement.

 

C'est d'ailleurs pour cela que

Maurice passait un temps appréciable le matin dans les cafés de Chantilly,

obligeant ses lots à l'attendre pour faire canter. Plus ils marchent, mieux

c'est ! Mais cette époque est révolue, et Maurice Zilber avançait que les

courses françaises auraient du mal à survivre à un bon niveau, sans retrouver

des conditions matérielles d'entraînement ad hoc. En ce sens, une de ses

dernières démarches a voulu qu'il adhère aux « regrets » d'André

Fabre, lorsque ce dernier, cet été, a déploré la détérioration des conditions

d'entraînement à Chantilly.

 

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Un Prince oriental

 

La vie fabuleuse de Maurice Zilber

a été celle d'un Prince oriental dont il avait tous les attributs : l'autorité,

la séduction, la légitimité, la générosité, la morale. Oriental, parce que ces

qualités s'accompagnaient de la nécessité de bâtir une famille, une cour

diraient les jaloux. Maurice avait ses fidèles comme tout Prince, à ceci près

que les liens étaient mutuellement désirés par les membres de la famille.

 

Maurice Zilber, toute sa vie et au-delà,

a voulu être aimé de tous. Fier de son œuvre, tout en restant toujours en

retrait, il ne souhaitait jamais être encensé, il lui suffisait d'être aimé.

C'est pour cela qu'il fuyait les remises de prix, qu'il limitait ses

déclarations publiques, qu'il ne développait aucune publicité, trouvant

quasiment vulgaire de parler en bien de soi.

 

Il ne parlait pratiquement à

personne après une arrivée. Il interrogeait rarement les jockeys à chaud sur

leurs impressions. Il attendait toujours le lendemain, pour leur faire plaisir,

avouait-il. En effet, son avis se forgeait dans ses chères jumelles, et nul ne

« voyait » aussi bien les courses que Maurice. Il s'en amusait auprès

de se collègues, leur donnant gratuitement son avis sur leurs chevaux qu'il

connaissait par cœur, fort de ce qu'il appelait sa « mémoire électronique »

qui s'inaugurait par l'entremise de ses jumelles.

 

Tous ces dons, assortis d'une

qualité humaine bien rare, expliquent la famille Zilber, sa réalité, sa

constitution. Son  premier cercle est

celui de la famille de sang : ses frères Oscar et Richard, et son demi-frère

peu connu, Ralph, un physicien de renom en Israël. Une solidarité

impressionnante qui ne s'est jamais démentie, et qui représente un vrai modèle

pour tout observateur. On voyait surtout Richard, plus disponible, alors

qu'Oscar parcourait le monde avec brio au service de leur entreprise familiale

d'emplacements publicitaires. Mentionnons évidemment dans ce cercle sa fidèle

compagne, Joëlle, avec qui il forma un couple devenu indissociable.

 

Le deuxième cercle est plus large,

et c'est celui des amis fidèles. Ceux qui ont appris à connaître le Prince

Maurice. On ne peut tous les citer ici et donc nous ne donnerons aucun nom, de

peur de blesser celui que l'on aurait par mégarde oublier. C'est la famille que

Maurice à bâti avec son cœur, avec son talent, avec son regard si particulier,

avec ses gestes et sa prévenance, l'air de rien. Car la solidité de cette large

famille repose sur la tenue de Maurice qui assortissait ses générosités

d'aucuns remerciements en retour. Il était un bienfaiteur pour ses proches, et

ne le faisait jamais sentir. Un Prince.

 

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Un homme de réseau

 

Maurice Zilber cultivait ses

amitiés qui finissaient par tisser un large réseau mondial. Princier et

attachant, il était le ciment et donc le centre des relations, et ses amis

finissaient forcément par se connaître. Cet aspect a toujours bien fonctionné

et le monde se partageait entre les « adeptes » et les indifférents.

 

Pour palper l'efficacité et le

magnétisme de Maurice, il est amusant de rapporter ici une anecdote aujourd'hui

peu connue, car extra-hippique. Il s'agit de l'épisode financier et spéculatif

du « corner » sur l'argent métal dans les années 1980. Cette

spéculation fut imaginée par Naji Nahas, un financier brésilien, en coopération

avec Bunker Hunt, et par la suite Mahmoud Fustock, le grand propriétaire

libano-saoudien, venu les rejoindre dans leur entreprise. Les trois compères

achetèrent sur l'étroit marché du métal argent la plupart des contrats offerts

sur le marché. Ce faisant, ils firent monter à des sommets vertigineux le prix

de l'argent qui passa de cinq dollars l'once à plus de soixante dollars.

 

Or qu'avaient en commun cet étrange

trio ? Uniquement d'être des propriétaires de chevaux à cette époque chez

Maurice Zilber à Chantilly ! En somme, si cet épisode fameux de la spéculation

internationale eût lieu il y a quelque vingt années, c'est uniquement par la

magie de Maurice Zilber qui mit en contact ces individus qui, autrement, ne se

seraient jamais rencontrés. Pour la morale de l'histoire, rappelons que la

spéculation tourna court au bout de six mois, du fait de l'indiscipline de l'un

des protagonistes. Et l'argent revint sagement à cinq dollars.

 

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Pudique, voire mystérieux

 

Reconnaissons que Maurice Zilber,

par goût ou par pudeur, multipliait les zones d'ombre sur sa vie et ses

attitudes. Placé très souvent dans des circonstances précaires, il est souvent

resté muet quant à ses projets et son avenir en général.

 

Dans le même esprit, Maurice Zilber

revendiquait, sans l'expliciter, une certaine « tenue » face aux

événements. Bien que fondamentalement oriental, il était finalement très peu

expansif. Chez lui, tout était intérieur. Le conteur ne l'était que dans les

évocations du, passé et fort peu pour le présent.

 

Ce paradoxe n'est qu'apparent : les

Zilber sont des gens réservés qui se livrent peu, peut-être en raison de leur

ancrage hongrois qui prend le dessus sur l'Egypte, pourtant si proche. En tout

cas, cette pudeur, qui est une marque de famille, caractérise l'attitude de

Maurice Zilber, certainement le plus réservé des grands entraîneurs français,

au diapason d'André Fabre. Et bien évidemment, cette pudeur a souvent débouché

sur le mystère, faisant de Maurice, contre lui-même, un être énigmatique.

 

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Une fin à son image, en homme de classe

 

Maurice Zilber, dans ses derniers

jours à l'hôpital, s'est comporté jusqu'au bout en homme responsable. Pratiquement

conscient jusqu'à la fin, il aurait quasiment décidé de son départ, faisant

l'admiration du corps médical qui le suivait. Doté d'une résistance hors du

commun, on savait Maurice très solide, lui qui n'était jamais malade.

 

Il a livré à sa famille ses

dernières instructions : pas de discours, pas de larmes, donc pas de

funérailles publiques. Il part comme il est venu, avec la discrétion de

l'étranger.

 

Il a donc fait preuve, une fois

encore, de beaucoup de tenue, de beaucoup de classe dans ses derniers instants,

abandonnant la lutte quand il l'a décidé, à bout de forces mais lucide. Maurice

est parti tel un  chêne qui a décidé de

rompre.