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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Stacelita, l’extraterrestre

Autres informations / 16.06.2009

Stacelita, l’extraterrestre

Le grand pedigree

Stacelita est d’autant plus

phénoménale qu’elle ne provient pas d’un contexte classique des grandes

casaques ou de leurs élevages. Elle est d’autant plus extraordinaire que son

modèle n’attire pas spontanément l’œil de l’observateur. Elle nous vient d’autres

sphères et d’autres régions qui n’en sont que plus méritoires

La nouvelle star féminine du

turf européen est une cosmopolite germanisante aux allures extérieures de

roturière. Sa robe bien trempée laisse transparaître de vrais points de force

qui remplissent un ensemble plutôt long et léger, comme son père Monsun à qui

elle ressemble, encore qu’elle nous fait surtout penser à Manduro, un autre

prodige de Monsun. Cette pouliche est très dure, et sa morphologie fait penser

aux rouages d’une mécanique de bielles qui s’enroulent efficacement, comme si

elle était peinte par un Fernand Léger animalier. Elle est plutôt sèche et

finalement, tout ce qu’elle révèle semble servir unique- ment à aller vite et

longtemps. Bref, elle n’est pas une gravure de mode mais une athlète parfaite

dans sa légèreté et son efficacité, avec un cœur, diamant énergétique

inépuisable.

La façon dont elle a fait le

trou dans le Diane au début de la ligne droite, après 1600m menés tambour

battant, en dit long sur ses formidables moyens. Elle a réglé le ballet en

moins de cent mètres, brisant toute tentative de retour d’une de ses

poursuivantes. Du grand art, rarement vu à Chantilly dans les classiques,

d’habitude plus disputés. D’autant que Tamazirte, Plumania, Célimène et Board

Meeting sont des pouliches de classe qui nous avaient séduits auparavant. Or ce

dimanche mémorable, elles sont apparues ouvrières en regard de l’envolée de la

cham- pionne qui avait subitement changé de vitesse.

Reconnaissons que l’impression

du Saint-Alary, et ses six longueurs, avait été forte, à l’instar de sa

démonstration dans sa Listed en Mars. Mais, comme Jean-Pierre Dubois nous le

rappelait hier avec humour, à chacune de ces occasions, les observateurs

insistaient sur le terrain lourd ou sur la faible valeur de l’opposition, comme

si cette roturière ne pouvait liquider avec une telle désinvolture celles qui

sont nées dans des écrins de pourpre.

 

 

 

Stacelita est invaincue, de

Salon-de-Provence à Chantilly, et elle a toujours gagné avec une marge

appréciable, marque d’une sorte d’extraterrestre qui est habitée d’une énergie

prodigieuse. Elle sera dirigée vers le Qatar Arc de Triomphe, comme la

championne 2008, Zarkava, qui était très différente, altière, chatouilleuse,

princesse. Zarkava, Stacelita, nous sommes gâtés par les circonstances qui

accouchent de championnes d’une année sur l’autre : profitons de ces histoires,

peu nombreuses, qui nourrissent la passion du turf et de ses grands moments. Il

faut avouer une tendresse pour la nouvelle star, que l’on ne pressentait pas à

de tels sommets. Bien qu’une étude attentive de son pedigree nous révèle qu’il

faut bien lire la page de catalogue, car on y découvre aujourd’hui tous les

ingrédients qui font les grands performers : la roturière était une reine

camouflée, et son éleveur un très grand connaisseur.

 

 

Le père

Monsun, le plus grand étalon

allemand de l’Histoire

Seule la fortune, et sans doute

l’orgueil, de Georg von Ullman ont empêché Monsun de partir en Angleterre. Une

offre monstrueuse de transfert avait été faite, et finale- ment l’affaire s’est

tassée quand Darley a réussi à acheter Shirocco, sans doute son meilleur fils

pour l’instant. L’intérêt des Maktoum était légitime, car il faut le dire et

l’écrire : Monsun est de le trempe des très grands étalons, de la classe des

Sadler’s Wells. Seul son ancrage très allemand explique la dimen- sion encore

sous-estimée de ce sire exceptionnel : son père Königsstuhl est par le

formidable miler Dschingis Khan qui n’était connu à l’étranger que par les

turfistes de Saint- Cloud qui avaient adoré sa pointe de vitesse dévastatrice ;

et puis lui-même était un cheval de course solide, vain- queur de l’Arak Pokal

(Gr1), mais pas exceptionnel, battu par Lando dans le Derby allemand, et battu

à 4ans pour sa seule incursion étrangère dans le Prix du Conseil de Paris qui

n’est pas une très grande épreuve ; ratant ensuite sa carrière de 5ans, ce qui

est pénalisant pour tout nouveau sire. Bref, rien ne le préparait à devenir

l’immense étalon qu’il est devenu au fil des ans. Il a réussi à produire treize

gagnants de Gr1 dont les plus connus sont Shirocco (Breeders’ Cup, Derby

allemand), Manduro (Le Marois), Samum (Derby allemand), Gentlewave (Derby

italien), Schiaparelli (Derby allemand), Guadalupe (Oaks d’Italie), Salve

Regina (Oaks allemandes). Un total pour l’instant de 71 gagnants de courses

principales, avec à ses débuts une jumenterie moyenne. Mais Monsun demeure,

même aujourd’hui, où Stacelita le repropulse au firmament, “ignoré” par la

culture anglo-irlandaise.

 

 

 

Tel est son problème : bien que

stationné au grand haras de Schlenderhan (famille von Ullman), d’où provient

Allegretta, la grand-mère de Sea the Stars, nos amis anglais n’ont jamais goûté

à Monsun, si ce n’est par Manduro qui n’était pas un classique au sens strict du

terme.

En revanche, Jean-Pierre Dubois

ne s’est pas trompé en lui envoyant des juments tous les ans, dont l’allemande

Soignée.

 

La lignée maternelle

Schönbrunn, une matrone européenne

Maurice Zilber aimait

Schönbrunn, qu’il avait achetée pour Daniel Wildenstein en Allemagne où elle

avait gagné le Preis der Diana (Gr2). Elle ne put vaincre que dans le Grand

Prix de Deauville, alors que son mentor l’estimait tant, mais elle récompensa

au centuple les Bleus en engendrant une lignée d’où sont issus les grands

Sagace et Steinlein, deux fleurons de cette casaque. Or cette jument de base

est la cinquième mère de Stacelita, et cette parenté n’est pas étrangère au

fait que Jean-Pierre Dubois ait acheté Soignée yearling.

 

Première mère : Soignée

Soignée (Dashing Blade), est

gagnante de Listed en Allemagne à l’âge de 2ans avant de se classer deuxième du

Prix des Réservoirs (Gr3). Elle fut achetée yearling à Baden-Baden par

Jean-Pierre Dubois, associé avec Rainer Engelke. Après cette bonne carrière de

course, très suffi- sante pour devenir une bonne jument au haras, Soignée fut

présentée à Monsun, et Stacelita est son premier pro- duit. Elle est suivie

d’une femelle par Footstepinthesand, âgée de 2ans, qui se nomme Sandy Girl et

qui va rejoindre l’écurie de Jean-Claude Rouget ces prochains jours. Elle a

cette année une superbe yearling par Shamardal qui n’ira pas aux ventes, comme

nous l’a confié son éleveur qui n’a pas l’intention de se dessaisir de ce genre

de femelles, et on le comprend.

 

Deuxième mère : Suivez

La deuxième mère, Suivez

(Fioravanti), était une pouliche assez douée qui a été placée dans trois Listed

outre-Rhin avant de faire une belle carrière au haras. Elle a produit un très

bon poulain par Monsun que se nomme Simoun et qui a survolé un Hansa Preis (Gr2)

relevé. Notons que ce Simoun est quasiment un trois quarts frère de Stacelita.

Renvoyée à Monsun, Suivez a donné Soudaine qui est une très utile gagnante de

Listed et placée de Gr3. Comme elle produisait bien, elle fut envoyée à

Darshaan et elle donna encore une pouliche nommée Suivi qui enleva deux

courses, et dont le premier produit, Suestado (Monsun), vient de gagner la

semaine dernière une Listed prépara- toire au Derby allemand ! Or ce poulain

est un très proche cousin de Stacelita…Va-t-il vaincre à Hambourg?

 

Troisième mère : Sea Symphony

Sea Symphony (Faraway Son) nous

ramène à l’élevage Wildenstein à qui elle appartenait. Elle produisit deux pou-

liches de Listed dont Soignée et Silk Road qui termina troisième de la Coupe

Piaget.

 

Quatrième mère : Southern Seas

Southern Seas (Jim French) sera

la digne continuatrice de sa mère Schönbrunn en produisant Steinlein (Habitat),

cheval utile en France, qui éclata aux Etats-Unis où il gagna le Breeders’ Cup

Mile (Gr1). De plus, elle donna le bon Seurat (Crimson Beau), gagnant du

“Chaudenay” (Gr2), et surtout deux bonnes poulinières : d’une part Sophonisbe

qui devint la mère de Zagreb (Theatrical) qui enleva l’Irish Derby (Gr1), et

Supergirl (Woodman) qui est devenue pour Jean-Pierre Dubois la mère du très bon

Super Célèbre (Peintre Célèbre), vainqueur du Noailles (Gr2) et deuxième du

“Lupin” et du “Jockey Club” derrière l’intouchable Dalakhani. Et il est clair

que c’est cette Supergirl qui incité Jean-Pierre Dubois à enchérir sur Soignée

à Baden Baden! Comme quoi les éleveurs reviennent toujours sur les lieux de

leurs exploits…

 

Le croisement : “Bleu de Prusse”

Redisons-le, non seulement

Stacelita ressemble à Manduro qui était aérien comme elle, mais elle est issue

d’un croi- sement germano-allemand entre Monsun et une fille de Dashing Blade

qui est un excellent sire outre-Rhin. Ce genre de croisement représente des

courants de sang totalement outcross par rapport à tous les sangs à la mode en

Europe et ailleurs. Il s’agit là d’une grande richesse pour tout éleveur.

Mais nous ne pouvons que saluer

ici l’influence de Schönbrunn -Sea Symphony, les fondatrices de la bottom line

classique qui, elles aussi (est-ce un hasard ?) remontent à des courants

allemands lointains.

En tout cas, Monsun, sire

immense, croisé à une lignée Wildenstein prestigieuse, voilà la recette de

Jean-Pierre Dubois : de la mémoire et du pragmatisme, des performers et des

courants de sang. À suivre par les apprentis éleveurs