Les inoubliables "nuits de longchamp

Autres informations / 09.07.2009

Les inoubliables "nuits de longchamp

par Guy THIBAULT, historien

des courses

 

Il y a soixante-dix ans, le

1er juillet 1939, se déroula la sixième, et dernière “Nuit de Longchamp”,

spectacle inoubliable dont l’histoire nous est contée.

 

« Le but, d’intérêt général,

est de coopérer à la reprise des affaires et de venir en aide au commerce

parisien. » Cet appel qui pourrait être lancé à propos de la crise sévissant

actuellement date de 1934, alors que se ressentaient pleinement les effets

d’une autre crise, celle initiée par le krach boursier d’octobre 1929. À cette

proposition du ministre du Commerce, l’institution des courses s’associa par le

truchement de la Société d’Encouragement, à la fois honorée de participer aux

fêtes officielles des “Semaines de Paris” et toujours à l’affût de nouvelles

recettes.

 

C’est ainsi que la Société

d’Encouragement offre à la capitale la plus prestigieuse fête de la saison, des

courses noc turnes à Longchamp. Réaliser des courses la nuit, c’est du jamais

vu qui se répétera six fois, chaque samedi suivant le Grand Prix de Paris, de

1934 à 1939. Opération prestigieuse, donc onéreuse, mais positive pour la

Société d’Encouragement qui, outre l’éloge reçu, en tire un bénéfice financier,

surtout les premières années, grâce aux avantages et garanties prudemment

obtenus par elle auprès de la Ville de Paris et de l’État. Louanges immédiates

décernées par le quotidien Paris-Sport : « Le succès en a été prodigieux,

inattendu, massif, écrasant […] Il faut remonter à l’arrivée de Lindbergh (mai

1927) pour retrouver cet élan collectif, cette ruée gigantesque, cette course

folle de toute une population qui, ayant mélangé ses classes par la communion

d’une seule idée, se ruait à l’assaut de Longchamp pendant cette nuit

fantastique. » Seul bémol à cette réussite, “le plus extraordinaire

embouteillage que l’on ait vu de mémoire de gardien de la paix” qui se produit

aux abords du champ de courses.

 

Des courses nocturnes, c’est,

en France, un spectacle inédit dont la réalisation a été confiée au grand

spécialiste de l’époque, Léon Volterra, un habitué du théâtre et du musichall,

qui pénètre aussi, en cette année 1934, dans le cercle des grands propriétaires,

ses chevaux Duplex et Admiral Drake s’octroyant le Prix du Jockey Club et le

Grand Prix de Paris en l’absence du crack Brantôme, victime de la toux.

 

Chaque année, au programme,

sept courses, deux au jour à partir de 20 h 30 et cinq aux lumières de 22 h à

minuit. Éclairage des pistes et des trois enceintes. Le poteau d’arrivée est un

disque rouge lumineux. Sur la pelouse, attractions, cirque, rings de boxe et de

catch, loteries, spectacles de théâtre et de ballets, pistes de danse

précéderont le clou de la fête, un feu d’artifice tiré à 1 h 30. Au pesage – où

le gravier est enlevé pour ne pas salir le bas des robes

– la tenue de soirée est de

rigueur. On y propose, sous une tente installée au bord de la piste, le dîner

de gala à 150 F (avec caviar) ou le dîner buffet à 60 F. Au pavillon et à la

pelouse, on se restaure avec le dîner-souper-panier pour

10 F (une demi-bouteille de

vin et couverts inclus). En somme, une gigantesque fête foraine, reléguant aux

oubliettes la Foire du Trône, et une réception mondaine,

l’ensemble étant localisé

dans le 16e arrondissement de Paris, avec pour lien les courses.

 

Sur la piste, l’éclectisme

est de mise : une course pour 2 ans sur 1.000 mètres, un réclamer, deux courses

à conditions, deux handicaps (dont un pour les gentlemen-riders) et une course

au trot attelé pour finir. Noms évocateurs des sept prix : Soleil Couchant,

Crépuscule, Voie Lactée, Centaures, Phébé, Orion et Uranie. L’épreuve la plus

populaire, le Prix des Centaures, réservé aux amateurs avec inévitablement pour

favori, la monture d’un jeune prince, Aly Khan, qui justifie cette confiance

quasi aveugle en 1935 (à vingt-trois ans) et 1936, puis n’échoue que d’une

courte tête en 1937. Même intervalle en 1939 au bénéfice d’un futur président

de la Société d’Encouragement, Hubert de Chaudenay, montant son propre cheval

Bon Apôtre II. Le Prix Uranie est réservé aux trotteurs qui n’hésitent pas à

déléguer sur le gazon de Longchamp quelques vedettes, comme Amazone B (double

lauréate du Prix d’Amérique) en 1934, ainsi que Kairos et Mousko Williams (futurs

grands étalons) le 1er

juillet 1939.

 

Ce jour, c’est la sixième

nuit de rêve à Longchamp. Dans la tribune présidentielle, Mme Albert Lebrun,

femme du président de la République, avec l’empereur d’Annam, Bao Dai, et sa

ravissante épouse. Au pesage, triomphe pour la grande couture parisienne.

Malgré le temps incertain, il y a foule à la pelouse, foule populaire venue

pour s’amuser… et qui s’amuse, comme peuvent le constater des tribunes d’en

face les spectateurs munis de jumelles. Tant et si bien, que certains, avides

de liesse, traversent la piste et mêlent leurs habits noirs et leurs robes à

traîne au peuple de Paris. Cette nuit, qui constitue l’apothéose de la “Grande

Saison”, sera aussi la dernière car la Seconde Guerre mondiale approche.

 

Si ces six nuits demeurent

uniques dans l’histoire de Longchamp, on ne peut s’empêcher de rappeler que

depuis 2005, l’hippodrome du bois de Boulogne est le théâtre d’une réunion

semi-nocturne donnée le 14 juillet à l’occasion du Grand Prix de Paris, devenu

le nouveau Derby français depuis qu’il se dispute sur 2.400 mètres, alors que

la distance du Prix du Jockey Club a été ramenée à 2.100 mètres, celle du

défunt Prix Lupin. Seul point commun entre les semi-nocturnes actuelles et les

nuits d’avantguerre, un feu d’artifice, clou de la fête. Pour en comparer les

effets, les spectateurs de cette réunion semi-nocturne

– il sont chaque année de

plus en plus nombreux – pourront se tourner vers leurs parents (fort rares) ou

plutôt leurs aïeux, si ceux-ci ont eu le bonheur d’assister à l’inoubliable

spectacle d’avant-guerre, que ce soit du pesage, du pavillon ou de la pelouse.