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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Zariba née il y a quatre-vingt-dix ans

Autres informations / 24.08.2009

Zariba née il y a quatre-vingt-dix ans

par Guy THIBAULT, historien des courses

Durant sa très longue carrière de propriétaire – soixante

ans –, Marcel Boussac n’a acheté aux enchères que douze yearlings, et ce entre

1919 et 1925. Parmi cette douzaine figurent deux piliers de son élevage, une

jument, Zariba, un  étalon,  Astérus. 

Leur  père,  respectivement

Sardanapale, le meilleur coursier de ce début du XXe siècle,

et Teddy, le meilleur sujet révélé par les épreuves de sélection disputées

durant les quatre années de guerre. Un même berceau : le haras de

Champagné-Saint-Hilaire, dans la Vienne, acquis en 1911 par le baron Maurice de

Rothschild qui en a fait un établissement d’élevage modèle, proposant

annuellement sur le marché de Deauville une grande quantité de yearlings dont

beaucoup affirment une haute qualité sur les pistes.

Si en 1924, Marcel Boussac n’hésite pas à débourser

210.1   F (troisième

prix des ventes, le record étant 250 000 F) pour Astérus « volcan surchauffé,

vibrant, plein de qualité », il n’a dépensé que 45.000 F, le 13 août 1920, pour

acquérir Zariba, de robe « bai châtain », née le 14 mars 1919. Une dépense,

non. Plutôt du troc, car trois jours plus tard, son haras de Fresnay-le-Buffard

vendaient six yearlings pour 50.400 F. Très bonne affaire pour Marcel Boussac,

débarrassé de six bouches à nourrir – à leurs acquéreurs elles gagneront 51.175

F pour quatorze victoires – alors que Zariba va rafler 458.975 F en treize

victoires avant de se montrer une poulinière hors pair dont les descendants ne

cesseront de se distinguer, même quatrevingt-dix ans après la naissance de leur

ancêtre.

Quarante-cinq mille francs pour cette Zariba, ce n’est pas

cher, n’a pas manqué de dire René Romanet-Riondet, que Marcel Boussac vient de

s’attacher comme conseiller hippique. Si les premiers produits de Sardanapale

nés pendant les années de guerre ne peuvent encore être jugés, St Lucre (1901,

St Serf), la mère de Zariba, n’est autre que la sœur utérine de plusieurs

grands vainqueurs aux ÉtatsUnis, notamment de Fair Play (1905, bientôt champion

des étalons en 1920, 1924, 1927) et de Friar Rock (1913, Belmont Stakes).

Zariba est une perle. Elle est le sujet le plus achevé de sa

génération. Déjà lauréate à 2ans de cinq courses dont les Prix Morny et de la

Forêt, elle part favorite du Prix de Diane. Victime d’une bousculade, elle ne

peut rejoindre l’outsider Pellsie (40/1). Parmi ses cinq victoires de l’année,

les Prix Daru, Jacques Le Marois et Maurice de Gheest. Et à 4ans, encore trois

victoires, plus une autre, platonique, dans le Prix du Point du Jour où elle

est distancée de la première place, son jockey, le célèbre George Stern, ayant

répondu aux commissaires qui l’interrogeaient : « Ils m’avaient gêné au départ

; j’avais bien le droit de les gêner à l’arrivée. »                             

Au haras, Zariba donna naissance à huit produits en douze

années dont sept se partagèrent quarante et une victoires. Parmi eux Goyescas

(1928, Gainsborough), gagnant de huit courses dont les Champion Stakes, les

Hardwicke Stakes, le Prix d’Ispahan, deuxième des Two Thousand Guineas, de

“l’Arc de Triomphe” et victime d’une fracture mortelle ; Corrida (1932,

Coronach) dont la vie aventureuse a pour résumé 33 courses, 13 victoires, 15

places, deux fois “l’Arc de Triomphe” ; Abjer (1933, Astérus), lauréat à 2ans

des Middle Park Stakes, mort après deux saisons de monte en ayant procréé trois

gagnants classiques (Caravelle, Nosca, Tifinar) ; et Goya (1934, Tourbillon),

lauréat de dix courses dont les Gimcrack Stakes, les St James’s Palace Stakes,

le Prix Ganay, 2 fois, deuxième des Two Thousand Guineas et champion des pères

de vainqueurs en 1947. De sa qualité de poulinière, Corrida ne donnera qu’un

seul échantillon, son fils Coaraze, gagnant du “Jockey Club” en 1945. Un an

avant, elle avait disparu, capturée à Fresnay-le-Buffard durant la bataille de

Normandie par un soldat de l’armée du Reich en déroute.

Ainsi, pour perpétuer Zariba, ne demeurait que son premier

produit, L’Espérance (1925, Pommern). Après s’être classée quatrième de la

Poule d’Essai            des Pouliches, elle avait fait

montre de vitesse sur les 1.400 mètres de Deauville en

remportant le Prix du Calvados et en se plaçant troisième du Prix Maurice de

Gheest. Au haras, elle va justifier son nom prometteur et se révéler le fil

conducteur, incassable,

menant à quelques vedettes du XXIe siècle. Elle y parvient

principalement grâce à quatre de ses filles dont trois

seront des relais plus qu’utiles : Sameya (1933, Tourbillon), devenue la

quatrième mère de Kamicia (1974, Prix Marcel Boussac, Prix Vermeille) ; Flower

(1936, Pharos), grandmère de Miss France qui a produit Talgo (1953) et Fidalgo (1956),

tous deux lauréats de l’Irish Sweeps Derby, ainsi que leur sœur Étoile de

France (1957), dont la descendance est particulièrement active outre-Manche,

comme en témoignent In the Wings (Coronation Cup, Breeders’ Cup Turf 1990) et

High Rise (Derby d’Epsom 1998) ; Flying Carpet (1943, Felicitation), quatrième

mère de Pay the Butler (1984, Japan Cup). Mais c’est Souryva (1930,

Gainsborough), le premier produit de L’Espérance, qui va être porteuse du

rameau le plus florissant malgré son incapacité à gagner, ayant couru sept fois

à 2ans pour ne cueillir que trois places et avoir disputé vainement deux

sprints à 3ans. Si elle n’a produit que quatre vainqueurs très modestes,

Souryva fait retentir le nom de sa grand-mère 

Zariba dans tous les azimuts grâce à trois filles, Duna, Pharyva et

Theano. Petite gagnante, la cadette Duna (1946, Djebel), exportée au Brésil

est, par sa fille Risota (1958), à l’origine d’une famille classique très

prospère en Amérique du Sud. Non placée à 2ans dans la seule course qu’elle a

disputée, Pharyva (1936, Pharos) n’en a pas moins donné huit vainqueurs dont

deux classiques, Galgala (1946, Poule d’Essai des Pouliches) et Galcador (1947,

Derby d’Epsom). Deux de ses filles ont pris le relais, Temora (1941,

Tourbillon), dont l’influence est très grande dans l’élevage allemand (témoins

Lagunas, Lirung, Lomitas, Lavirco, Laveron, Lady Marian), et Windorah (1944,

Tourbillon), devenue la cinquième mère de Pistolet Bleu (1988, Grand Prix de

Saint-Cloud).

Avec Theano (1940, Tourbillon), la troisième fille de

Souryva, le passé s’invite au présent. Lauréate à 3ans d’un Prix Maurice de

Gheest de guerre, Theano produisit six vainqueurs dont un classique, Philius

(1953, Prix du Jockey Club). Pour la continuer elle eut Anyte (1950, Pharis,

mère d’Ancasta, 1961, Irish Oaks) et surtout la bonne Astana

(1956, Arbar), d’abord gagnante à 4 ans du Prix du Conseil

Municipal puis devenue mère de Crepellana (1966, Crepello), héroïne du Prix de

Diane. Ce sont plusieurs descendantes de cette Astana qui figuraient parmi les

144 chevaux de l’élevage Boussac acquis en bloc en 1978 par le prince Karim Aga

Khan. Certaines ont proliféré, à tel point que, parmi les 237 poulinières

recensées en 2007 dans les haras du prince, la progéniture d’Astana compte 15

représentantes auxquelles s’ajoutent leurs 27 produits d’âge varié et un

étalon, soit 43 sujets sur un ensemble global de 686 chevaux, plus les quelque

150 bébés s’agitant encore dans le ventre de leur mère. Numériquement c’est

6,26 % de l’empire équin de Karim Aga Khan qui est déjà redevable à cette

Astana de trois vainqueurs classiques : Behera (1986,

Borushka-Valdavia-Astana), gagnante du Prix Saint-Alary ; Daylami (1994,

DaltawaDamana-Denia-Rose Ness-Astana), héros de la Poule d’Essai des Poulains ;

et son frère utérin Dalakhani, champion incontesté de la génération née en l’an

2000 et devenu étalon de premier plan.

Cette étude aura permis de rappeler, quatre-vingt-dix ans

après sa naissance, le souvenir de Zariba, championne sur le turf, perle au

haras, devenue la neuvième mère de Dalakhani et la onzième mère de Lady Marian,

lauréate du Qatar Prix de l’Opéra 2008 et vaillante seconde du Darley Prix Jean

Romanet dimanche à Deauville. On n’est pas prêt d’oublier le nom de cette

jument, élevée dans la Vienne, reproductrice hors pair dans l’Orne, dont la

descendance rayonne à présent dans le monde.