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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Démocratie, vous avez dit démocratie ?

Autres informations / 21.01.2010

Démocratie, vous avez dit démocratie ?

L’ÉDITORIAL         

Par Mayeul CAIRE

Quand on est Français, et qu’on parle des États-Unis, il y a

un livre qui vient immédiatement à l’esprit : c’est le célèbre De       la         démocratie      en Amérique, d’Alexis de Tocqueville (1805-1859). C’est en

effet le livre de référence sur les fondements du système politique américain

et il est l’œuvre d’un philosophe français. Pourquoi parler de l’Amérique ?

Parce qu’elle est au centre de l’actualité hippique récente, avec la révélation

des Eclipse Awards, dont JDG s’est fait l’écho hier. Et Tocqueville n’est pas

loin, comme nous allons le voir...

Comment fonctionnent les Eclipse Awards ? Un pré-jury

effectue une sélection de chevaux pour chacune des catégories d’âge, de surface

et de distance. Cette liste de nominés très resserrée (deux ou trois éléments

pour chaque collège) est adressée à des professionnels des courses et à des

journalistes hippiques. Charge à ce “grand jury” de voter, mais uniquement pour

les nominés. Il s’agit donc d’un suffrage, non pas universel et direct, mais

censitaire et indirect. Pour faire une comparaison avec la politique française,

cette élection ressemble à celle de notre Sénat : des partis politiques

choisissent leurs “nominés” (candidats à la sénatoriale), et cette liste de

nominés est soumise à un jury d’élus (dont le plus petit échelon siège au Conseil

municipal). Le peuple n’a pas son mot à dire dans la désignation des candidats

– cela dit, c’est souvent le cas ! Mais surtout, il n’a pas l’occasion de

voter.

La méthode électorale des Eclipse Awards ne doit pas nous

étonner, puisque le président des États-Unis est lui-même élu lors d’un

suffrage indirect. Les citoyens élisent des “grands électeurs” (sénateurs et

représentants), et ce sont eux qui élisent le président. On peut donc trouver

logique que le monde des courses américain fonctionne de la même manière, en

privilégiant un suffrage indirect.

 En France, la

situation est très différente. Les chevaux et les hommes de l’année ne sont pas

désignés par un vote, mais par un critère objectif : les gains ou les

victoires, en fonction des catégories. Ce sont les Chevaux d’Or et les

Cravaches d’Or. Certes, il existe aussi des “Eclipse Awards” locaux, reposant

sur une élection censitaire, comme les Chevaux de l’Année de Courses &

Élevage ou les JDG Awards (le vote appartient aux seuls “sociopros”). Mais en

aucun cas, ces récompenses ne prétendent remplacer les trophées dorés

distribués chaque année, au mois d’août, à Deauville.

 

Aux sénatoriales le peuple n’a pas son mot à dire dans la

désignation des candidats – cela dit, c’est souvent le cas ! Mais surtout, il

n’a pas l’occasion de voter.

 

Alors, du système américain (Eclipse Awards) ou du système

français (Chevaux et Cravaches d’Or), quel est le meilleur ? À mon sens, et

sans chauvinisme aucun, je préfère le nôtre.

D’abord parce que c’est le plus conforme à l’esprit historique

des courses – où la qualité d’un homme ou d’un cheval se mesure aux prix (au

sens de “courses”, mais aussi au sens d’”allocations”) qu’il a remportés.

Ensuite parce que c’est le plus objectif. Comme l’a expliqué Emmanuel de Seroux

dans nos colonnes hier, la répartition des votants est clairement déséquilibrée

en l’Ouest (en minorité) et l’Est (en majorité). Et cela a pénalisé Zenyatta,

dont l’entourage a eu “le tort” de ne pas venir courir sur la Côte Est...

Bien sûr, un contre-exemple nous est donné par l’Eclipse

Award du meilleur jockey. Julien Leparoux y a “regagné” dans les urnes ce qu’il

avait perdu sur la piste le 31 décembre, à l’issue d’une fin d’année où

certains jockeys locaux s’étaient ligués contre lui pour que Garett Gomez

puisse terminer en tête des gains. Mais, à l’inverse, pourquoi les électeurs

ont-ils récompensé Steve Asmussen – objective tête de liste des entraîneurs US,

mais sur des critères quantitatifs... et vétérinaires (en utilisant au mieux la

permissive législation américaine) ? Si le vote devait permettre d’éviter des

injustices, John Shirreffs aurait fait un parfait vainqueur dans la catégorie

des entraîneurs, en “compensation” du titre qui a injustement échappé à sa

protégée Zenyatta. Du cas Leparoux à celui de Shirreffs, on voit que la

cohérence n’est pas ce qui caractérise le vote des Eclipse Awards.

 

J’ajouterais un dernier argument, relevé chez Tocqueville, qui

écrit : « Dans la démocratie, les simples citoyens voient un homme qui sort de

leurs rangs et qui parvient en peu d’années à la richesse et à la puissance ;

ce spectacle excite leur surprise et leur envie : ils recherchent comment celui

qui était hier leur égal est aujourd’hui revêtu du droit de les diriger. Il

s’opère ainsi je ne sais quel odieux mélange entre les idées de bassesse et de

pouvoir, d’indignité et de succès, d’utilité et de déshonneur. »

Tocqueville exprime ici que la démocratie n’est jamais à

l’abri de la démagogie et du populisme. Il écrit que tout système électif,

direct ou indirect, porte en lui une part sombre. Et que l’élection ne confère

pas, à elle seule, toute légitimité. La légitimité n’est pas que dans les

urnes. Elle tient tout autant à des critères, à des faits, objectifs et

positifs. Si un homme est devenu riche et célèbre par des moyens critiquables,

et que sa réussite fascine les électeurs, il sera certainement élu (cf.

l’actuel président du Conseil italien). Mais ce n’est pas parce qu’il est élu

qu’il en devient incontestable.

Voilà pourquoi, selon moi, les Chevaux et Cravaches d’Or

seront toujours supérieurs aux Eclipse Awards.