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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Jean-louis burgat : « sans la hd, les courses risquent de devenir un spectacle ringard en voie de disparition »

Autres informations / 15.01.2010

Jean-louis burgat : « sans la hd, les courses risquent de devenir un spectacle ringard en voie de disparition »

Le patron de LéoVision, qui produit les images des courses

au galop, parle de la Haute Définition. Pour lui, la question ne se pose même

pas : c’est la HD, ou la rétrogradation des courses au rang de sport mineur !

Jour de Galop. – Dans le cadre de Producteur-conseil lié au

Galop depuis longtemps, quelles sont aujourd’hui vos positions, en regard de ce

que vous qualifiez de retard préoccupant des courses sur la technologie HD ?

Jean-Louis Burgat. – Hier, une grande marque japonaise de

produits électroniques a annoncé au cours du salon annuel qui se tenait à Las

Vegas, qu’elle allait lancer sur le marché américain un téléviseur

révolutionnaire : grâce à un mini processeur ultra puissant intégré dans chaque

appareil, tout téléspectateur pourra désormais voir toutes ses émissions en

relief ! Aux États-Unis et dans tous les pays développés, on tourne la plupart

des films de cinéma, ainsi que les émissions TV avec cette nouvelle technologie

du relief. On peut le constater en France dans certaines salles de cinéma qui

s’équipent sans attendre. C’est incontestablement une nouvelle rupture technologique

qui se profile à brève échéance. Alors que vous répondre ?

Revenons aux courses. Où en sommes-nous ?

Nous avons alerté il y a quatre ans les responsables des

courses françaises sur l’obligation de travailler rapidement en HD, sachant que

tous les sports se préparaient en urgence à ce passage fondamental. J’ai

prévenu que ceux qui resteraient sur le bord de la route seraient rapidement

étiquetés comme des sports ou des spectacles vieillissants, en mauvaise santé.

Nous avons en effet toujours considéré que notre rôle ne

s’arrêtait pas à capter et traiter les courses chaque jour du mieux possible.

Il était aussi de notre devoir et de notre mission envers les courses

françaises de conseiller les responsables en les informant de ce que préparait

le monde de la télévision. Nous nous sommes efforcés de leur décrire

professionnellement l’avenir afin qu’ils possèdent tous les éléments pour

anticiper la configuration future, c’est-

à-dire ce qui arrive aujourd’hui. J’ai rempli ce rôle avec,

je vous l’avoue, assez de succès auprès de ces décideurs, puisque nous sommes

créateurs des images de courses considérées généralement comme les meilleures

du monde.

 

Il y a quelque regret dans votre propos. Pouvez-vous

retracer la chronologie de ce retard ?

Il n’est jamais trop tard pour bien faire et une prise de

conscience de l’importance de la HD dans les courses peut encore permettre de

renverser la tendance si l’on s’y attelle rapidement. Mais je veux bien que

l’on fasse un peu d’histoire qui démontrera que les courses françaises n’ont

pas toujours été à la remorque des grandes évolutions de la télévision.

En 1991, les dirigeants de l’époque ont pris conscience de

la nécessité de faire appel à des professionnels de la télévision pour faire

évoluer le produit courses et fabriquer de vraies émissions. C’est la fin de la

retransmission sportive, genre ORTF, et le début du règne de Canal+. Je

construis une équipe performante autour de Patrick Lucas, l’un des responsables

des Sports de Canal+. L’un de ces jeunes réalisateurs, Christian Alba, accepte

de se spécialiser complètement dans cette discipline qui ne comportait aucun

professionnel attitré du monde de la télévision. Quelques années plus tard, au

cours du meeting de Chantilly, puis celui de Deauville, nous prouvons de visu

aux responsables du Galop que l’on peut construire un après-midi entier de

télévision, uniquement avec des courses, leur présentation et leurs analyses.

Ce sont les débuts d’une chaîne que l’on appellera plus tard Equidia, et qui

porte toujours la marque valorisante de cet héritage sous la direction d’Éric

Brion, qui est un professionnel de la télé.

Quelles ont été les étapes suivantes ?

Les technologies de retransmission du sport, qui ont

révolutionné le football ou le rugby, n’ont pas été prioritaires dans les

investissements des sociétés de courses, pour des raisons que j’ignore mais qui

étaient certainement valables à l’époque. Chaque nouveauté, comme le cheval

émetteur sur la piste, comme le travelling, comme les habillages virtuels,

comme les journalistes voltigeurs dans le rond de présentation, a nécessité des

combats qui se sont révélés légitimes, tant nous avons fait progresser la

couverture télé des courses.

La plupart des dirigeants des sociétés ont d’ailleurs

souvent fait le déplacement jusqu’à nos studios pour assister à des

démonstrations de nouvelles technologies applicables aux courses. Le président

Rothschild n’a pas été le moins intéressé lorsque, par exemple, nous lui avions

présenté un avion Rafale grandeur nature et en 3D dans l’un de nos studios. Et

la direction du Cheval Français a montré un réel intérêt pour nos recherches.

 

C’était donc difficile, mais vous parveniez à vos fins. D’où

vient alors le retard que vous déplorez ? Paradoxalement, la politique de ces

dernières années, pour contrer la désaffection des hippodromes, semble avoir

été :

« Cherchons le spectacle dans les tribunes plutôt que sur la

piste ».

Je m’explique : on croit que la désaffection du public

pourrait être combattue en amenant des “people” dans le rond de présentation ou

sur les graviers de Vincennes ! Ce remède est illusoire. Plutôt que de chercher

à exalter le spectacle et ses principaux acteurs (chevaux, jockeys,

entraîneurs), on se détourne du cœur de notre activité, de la nécessité de

l’embellir, de rendre la compétition attractive et compréhensible pour le

public. On ne défend plus vraiment notre produit, mais on montre des outsiders

qui font un tour aux courses, dissimulant mal leur rôle de figurant de

circonstances. On filme les ornements au détriment de l’essentiel, les tribunes

au lieu de la piste. Dans ce type de raisonnement, la qualité des émissions

passe au second plan.

En essayant, sans succès d’ailleurs, de “peopliser” les

courses, on finit par dévaloriser notre produit, notre image, notre cœur de

métier. C’est, pour moi, un raisonnement dangereux. Imagine-t-on les dirigeants

du foot décidé qu’il faut investir plus dans les invitations de personnalités

que dans le nombre   de   caméras autour du match ? Croyez-vous que le

public dans un stade de foot regarde d’abord Patrick Bruel ou Bertrand Delanoë

dans la tribune officielle plutôt que les joueurs ? Si Canal+ a su magnifier le

match du jour, c’est grâce à la multiplication des innovations pour “voir” le

match, pour le vivre de près et de l’intérieur. C’est pareil pour le tennis et France

Télévisions. “Canal” et France Télévisions innovent en permanence pour filmer

le cœur du foot, le cœur du tennis, et non pas ses pourtours.                    

 

« On croit que la désaffection du public pourrait être

combattue en amenant des "people" dans le rond de présentation ou sur

les graviers de Vincennes ! Ce remède est illusoire. »

 

 Comment évaluez-vous,

en tant que professionnel de la télé, l’impact de la HD sur les émissions

sportives ?

La HD est aujourd’hui indispensable aux images de sport. Ne

pas diffuser de spectacle sportif en HD, c’est rapidement risquer de lui coller

sur le front : “spectacle ringard en voie de disparition” ! Seuls en effet

quelques sports qui ne parviennent pas à trouver leur public n’ont pas les

moyens de se payer la HD, et enclenchent ainsi une descente vers l’archaïsme et

l’anonymat.

 À de nombreuses

reprises, dans vos interventions professionnelles, vous avez insisté sur le

fait que l’image HD permettait de bien délimiter le “sujet”, d’individualiser

les chevaux entre eux, ainsi que les jockeys. Pouvez-vous nous parler de ce

pouvoir “séparateur” et “identificateur” de l’image HD ?

La réponse est simple. Il s’agit d’une question de qualité

de l’image, plus techniquement du nombre de lignes et de points (ce qui compose

une image électronique). La course en action est une image dans laquelle les

concurrents sont collés les uns aux autres, plus imbriqués encore qu’un peloton

du Tour de France. De plus, l’aspect multicolore et bariolé des casaques

amplifie l’aspect “compact” du peloton hippique sur une ligne d’arrivée qui met

aux prises beaucoup de concurrents à la lutte. La HD apporte une précision qui

permet de “décoller” les concurrents les uns des autres, de visualiser les

couleurs des casaques sans qu’elles ne bavent, de récupérer un visage, voire

une expression.

Bref, les courses hippiques sont peut-être la discipline

sportive qui, avec le rugby, est celle qui tire le plus partie de la netteté et

de la précision qu’apporte la HD. En effet, ces deux sports requièrent souvent

des plans larges et présentent néanmoins chacun des mêlées qui tendent à rendre

l’image confuse. Ces inconvénients disparaissent avec la HD, et se transforment

alors en avantage, offrant une image forte de la confrontation proche des athlètes

que sont les chevaux et les jockeys.

 

Comment se dessine l’évolution mondiale ? La HD n’est-elle

que le marchepied incontournable de la télé en relief qui se profile pour les

prochaines années ?

Je vous l’ai dit : les grands opérateurs de la TV et du cinéma

pensent aujourd’hui en termes de relief. On tourne le plus possible en relief

et Hollywood ne sort plus un seul grand film sans cette technologie qui captive

les spectateurs. Autant le noir et blanc a connu une valeur artistique qui

perdure, autant la SD (la basse définition) est morte et enterrée. La HD est

intégrée dans le quotidien des médias. Il n’y a plus de débat sur le sujet.

Plus personne n’achète un matériel non HD. C’est une question réglée. Et la

prochaine étape sera la télé en relief qui requiert évidemment l’image HD.

Comme nous explorons tout cela, nous avons réalisé plusieurs

tournages expérimentaux en relief sur les courses françaises. C’est

spectaculaire. Mais ces tournages spécifiques ne seront viables sur le plan

économique que si les volumes de tournage sont importants, et cela se comprend.

Une salle        diffusant sur quelques

grands hippodromes les courses en relief avec d’autres petits programmes de

fiction pourrait attirer familles et enfants sur les hippodromes. Aujourd’hui,

les clients qui viennent chercher les compétences en télé hippique de Léovision

se trouvent en Asie ou au Moyen-Orient. Je le regrette.

 

« Les grands opérateurs de la TV et du cinéma pensent

aujourd’hui en termes de relief. On tourne le plus possible en relief et

Hollywood ne sort plus un seul grand film sans cette technologie. »

 

Êtes-vous inquiet pour les courses françaises ?

Pas fondamentalement. Je vais peut-être vous étonner dans ce

climat morose, mais je ne suis pas inquiet pour les courses françaises. Je le

répète d’ailleurs depuis toujours. Les courses hippiques véhiculent des valeurs

éternelles ancrées dans le cœur des individus du monde entier, du fait de la

place culturelle et symbolique du cheval et de la compétition. Du fait aussi de

la dimension ludique du pari qui existe sous toutes les latitudes, comme nous

le montrent les pays émergents que sont l’Inde et la Chine.

La France, pays qui a inventé l’aviation, comporte autant

d’aérodromes que d’hippodromes. C’est un signe culturel fort. Il ne faut pas négliger

la mémoire collective qui fait la singularité de tel ou tel pays.

À l’inverse, la formule 1 disparaîtra bientôt malgré tous

ses efforts. Et de son côté, en dépit de son immense popularité, le football

devra évoluer très sérieusement s’il ne parvient pas à éradiquer la violence

globale qui l’a peu à peu envahi, Les courses hippiques, en revanche, vont dans

le sens de nos besoins culturels et ludiques. C’est, de plus, un spectacle

positif dans la grande bataille qui se prépare autour des arbitrages sur la

conservation de la planète.

Il faut simplement que les courses sachent choisir leurs

arguments de vente, leurs avocats et leurs dirigeants afin que ces derniers

fassent les bons choix et ne ralentissent pas l’évolution de ce grand

“live-show”, aussi bien sur la piste pour le spectateur présent devant son

petit écran.