Le grand prix de paris sur 2.400m : dans les coulisses d’une veritable "bataille d’hernani" !

Autres informations / 13.07.2011

Le grand prix de paris sur 2.400m : dans les coulisses d’une veritable "bataille d’hernani" !

En 2004,

France Galop supprime le "Lupin", raccourcit le "Jockey

Club" sur 2.100m et allonge le Grand Prix de Paris (déplacé au 14 juillet)

sur 2.400m. Évolution salutaire ou crime contre la tradition ? Pour JDG, Guy

Thibault retrace l’histoire du grand débat au sein de la filière, et conclut au

bien-fondé de la réforme.

Créé à

Longchamp le 31 mai 1863 – deux semaines après le Prix du Jockey Club, onze

jours après le Derby à Epsom–, le Grand Prix de Paris sera disputé pour la 143e

fois le 14 juillet 2011. Sa distance initiale de 3.000m a subi différentes

modifications. Elle fut portée à 3.100m de 1964 à 1977, ramenée à 3.000m de

1978 à 1986, réduite à 2.000m de 1987 à 2004 et allongée à 2.400m en 2005.

Depuis cette année 2005, il présente deux autres particularités: il a lieu le

jour de la Fête nationale, 14 juillet, et se dispute au cours d’une réunion

semi-nocturne. Quand fut annoncé, le 6 septembre 2004 au conseil

d’administration de France Galop, par le président Édouard de Rothschild, ce

projet de réforme du programme classique déchaîna immédiatement de vifs remous

dans le monde hippique. Projet explosif, car diffusé comme une traînée de

poudre, il provoque une nouvelle "bataille d’Hernani". Succinctement,

il s’agit de supprimer le Prix Lupin, de rogner de trois cents mètres la

distance du Prix du Jockey Club – ainsi réduite à 2.100m – et d’allonger à

2.400m le parcours du Grand Prix de Paris par ailleurs reporté de deux

semaines, au 14 juillet. Les raisons des décideurs de France Galop ? Dans le

nouveau paysage des courses des deux côtés de la Manche, le Prix Lupin, disputé

entre la Poule d’Essai et notre Derby, tout en bénéficiant de l’auréole de Gr1,

fait office d’épreuve éliminatoire et porte ombrage au "Jockey Club",

abandonné par les recalés de l’épreuve préparatoire. Pourtant, sa distance de

2.100m semble la plus appropriée pour sélectionner le reproducteur type

d’aujourd’hui, celui alliant vitesse et tenue, susceptible de léguer ces deux

qualités essentielles. En supprimant le "Lupin" et en transférant ses

attributs au "Jockey Club" qui lui-même cèderait les siens au Grand

Prix de Paris, les dirigeants de France Galop escomptent revivifier notre vieux

Derby ainsi que l’historique "Grand Prix". Le quotidien Paris-Turf

met le feu aux poudres le 23 septembre sous le titre "Un crime de

lèse-sélection". Il attaque ainsi « Il ne faut pas s’y tromper : la

récente proposition de France Galop est une véritable hérésie. Triste et grave

perspective, en effet, que ce projet de refonte – mais n’est-ce pas déjà,

hélas, plus qu’un projet ? –, en profondeur, sous couvert de changement et de

modernisme, de notre programme classique. On y perd son latin, on n’en croit

pas ses yeux, ni ses oreilles… Et pourtant, c’est vrai ! » Après quoi, le

quotidien hippique ouvre largement au cours du mois d’octobre ses colonnes aux

acteurs, partisans ou opposants au projet. Parmi les adversaires, le Syndicat

des éleveurs qui récuse le projet à une forte majorité (vingt contre, cinq pour

et quatre abstentions), et David Powell qui s’insurge « Il ne faut pas

rabaisser nos courses », arguant : « La décision de saborder le "Jockey

Club" peut être grave à plusieurs titres : on pénalise encore davantage

l’élevage français et ses souches de tenue dorénavant cherchées pour servir de

base aux apports de vitesse ; on modifie un critère de sélection vieux de deux

cent soixante-huit ans, qui a défini la race, c’est-à-dire que l’on crée ce que

l’on appelle, en biologie évolutionnaire, une "catastrophe naturelle"

qui conduit à l’extinction de certaines espèces au profit d’autres qui ont su

s’adapter. » Mais les partisans de développer des arguments de poids. Le

président du "Conseil du plat", Robert Fournier-Sarlovèze, déclare :

« Il faut supprimer le Prix Lupin si l’on veut que des chevaux arrivent, début

juin, en nombre sur Chantilly, sans s’être systématiquement rencontrés et

surtout en étant aptes à se défendre sur une distance où il faut faire à la

fois preuve de vitesse, mais aussi de tenue. » C’est « une évolution salutaire

» pour Alec Wildenstein, qui ajoute : « On nous détruit notre "Jockey Club",

s’exclament avec émotion ces observateurs de la chose hippique. Permettez-moi,

en tant qu’acteur de notre système, de rectifier la réalité et de recadrer le

jeu. J’ai été consulté par les dirigeants de France Galop pour faire valoir mon

avis sur le programme classique des mâles de 3ans. […]Ce que passent sous

silence, les articles parus, c’est la dureté du test cantilien, couru début

juin sur 2.400m, pour de jeunes chevaux de 3 ans. […]. J’en parle d’autant plus

sereinement que mon champion Peintre Célèbre a gagné le "Jockey Club"

avec brio, sans en souffrir. Mais quelle a été la course suivante de Peintre

Célèbre ? Le Grand Prix de Paris sur 2.000m ! Nous avons été obligés de le

raccourcir ! Ne croyez-vous pas que la progression idéale eût été de faire

gagner à Peintre Célèbre un "Jockey Club" sur 2.100m puis,

"après", d’aller vers une course sur 2.400m. […] Ne peut-on pas

penser que, si Dalakhani, crack incontesté, a été battu dans le Derby

d’Irlande, trois semaines plus tard, par un cheval qui ne le valait pas, c’est

parce qu’il avait la terrible confrontation de Chantilly dans les jambes ? » «

Rendre leur rang aux courses françaises », estime Hubert Tassin, Président de

"Province-Paris pour le galop français" et membre du conseil

d’administration de France Galop.  « Les

mutations ont toujours fait l’objet de débats animés et ont souvent été

adoptées par les instances décisionnaires à de courtes majorités. […] Il a

fallu, à chaque grand épisode de l’histoire des courses, des personnalités

fortes pour que l’esprit de tradition, qui est par construction celui des

dirigeants des courses, ne se mue pas en conservatisme, mais au contraire

demeure et se manifeste par la mise en place d’innovations finalement reconnues

nécessaires. […]. La grande évolution des vingt-cinq dernières années est

l’émergence d’un vrai programme d’arrière-saison autour des Breeders’ Cups et

des courses asiatiques. Avancer à nouveau dans l’année l’ouverture de notre

sélection, ne serait pas donner à nos chevaux une chance pour l’ensemble de

leur carrière. Chacun sent bien que retrouver la progression de 1.600 - 2.100 -

2.400 mètres en retardant la course disputée sur 2.400m est une solution

logique : elle organise mieux la compétition. Le grand reproche qui est fait à

cette solution est de bouleverser un dogme : le Prix du Jockey Club, décrit

comme immuable depuis cent-soixante-dix ans. […] Retrouver la progressivité des

distances dans la sélection de printemps est un moyen pour redonner aux milers

la possibilité de relever le défi de la tenue. C’est le premier objectif d’une

réforme qui, à nos yeux, devrait ainsi améliorer encore la sélection des

reproducteurs. […] Chacun sait qu’il est toujours plus facile de choisir

l’immobilisme que d’avancer. » « Je suis favorable à ce changement », reconnaît

Christiane Head-Maarek. « Il faut vivre avec son temps et savoir accepter le

changement. […] Le métier d’entraîneur est de s’adapter aux programmes

proposés, de faire des choix entre plusieurs options. […] Pour que Bago soit

parvenu à venir chercher Cherry Mix dans le final du Prix de l’Arc de Triomphe,

c’est qu’il avait le "speed" nécessaire, cette faculté de fournir une

dernière accélération. » « Le changement pour éviter le déclin », affirme Marc

de Chambure. « Je ne saurais trop insister sur cet aspect de notre programme

qui trouve son apothéose dans “l’Arc de Triomphe” qui n’a pas d’égal dans le

monde. Je dirais qu’il s’agit d’y arriver en pleine forme, c’est à dire d’être

sorti indemne des classiques du premier semestre. Ce souci récent de

préservation est né de l’intensification de la compétition désormais

internationale. […] Le gagnant de ce "Jockey Club affiné", parce que

la course se courra sur les 2.100m de Chantilly qui est un parcours très

sélectif et exigeant, sera à coup sûr un cheval qui offrira toutes les qualités

requises pour un futur grand reproducteur. Et, en même temps, on peut penser

que ce test majeur n’aura pas pour autant trop entamé le physique et le

psychisme des compétiteurs. […] Cette modification innovante appelle aussi un

complément indispensable : la création d’une course de sélection classique sur

2.400m, après la confrontation sur les 2100m du "Jockey Club",

suivant le principe directeur de la progression graduelle et mesurée. Cette

course est d’autant plus nécessaire que nous ne pourrons pas frapper un grand

coup si nous ne sommes pas en mesure de proposer une Triple couronne française,

qui relèvera l’ensemble de notre trilogie Poule d’Essai  (1.600m)-"Jockey Club"

(2.100m)-Grand Prix des 3 Ans (2.400m), dotée d’un bonus appréciable pour

l’éventuel champion. […] Cette entreprise de rénovation, d’amélioration, a été

grossièrement caricaturée quand on a dénoncé une "américanisation"

des courses françaises ou le "raccourcissement général des distances"

ou encore le "sabordage de la tenue". Ces assertions sont purement

fantaisistes, voire malveillantes, puisqu’il s’agit au contraire d’aménager et

de fortifier les grands tests sur 2.400m et non de les supprimer. » Le 14

octobre, Louis Romanet, Directeur général de France Galop, entendu sur Equidia,

exprime son soutien total à la réforme. Enfin, le 25 octobre 2004, le Comité de

France Galop entérine la réforme du programme classique. Le président Édouard

de Rothschild souligne : « Le grand débat qui s’est instauré a permis à toutes

les opinions de s’exprimer. » Et de préciser la nécessité de « restaurer le

prestige de nos classiques et de leurs filières. Si, pour une fois, nous

tenions un rôle de précurseur dans cette évolution au niveau européen, par

rapport à nos grands concurrents, qui, chez nous, pourrait le déplorer ? Cette

ambition consiste en premier lieu à faire du "Jockey Club" un très

grand événement sportif sur une distance différente, mais attirant davantage de

partants, et surtout de meilleure qualité. Les méthodes de travail des chevaux

ont évolué. Les principaux professionnels que j’ai rencontrés me le confirment.

Les jeunes chevaux sont soumis à un entraînement plus intensif et les courses

deviennent plus dures. Actuellement, les poulains risquent d’aborder trop tôt

les 2.400m de Chantilly, début juin. Il faut donc préserver leur avenir, donner

davantage de temps au temps au premier semestre. Avant d’aborder cette

distance, passer logiquement de 1.600 à 2.100 puis à 2.400m. Ainsi, nous les

ménagerons physiquement dans la perspective de “l’Arc de Triomphe” et d’une

carrière de 4ans. […] 2.400M restent une distance de sélection en France que

nous n’abandonnons pas du tout, nous ne faisons que modifier le calendrier. »

En effet, du fait de la mondialisation, le calendrier international a subi de

profondes modifications. Première épreuve richement dotée rassemblant les

meilleurs 3ans français et anglais dès sa création en 1863, le Grand Prix de

Paris a vu sa fonction sélective s’estomper avec la création en 1920 du Prix de

l’Arc de Triomphe voulu par la Société d’Encouragement pour confronter à

l’automne les 3ans à leurs aînés. Rôle renforcé en 1949 par le parrainage de la

Loterie Nationale permettant d’offrir au vainqueur de “l’Arc” 25 millions de

francs, plus les entrées? soit 29.855.000francs – allocation record en Europe

–, d’où la participation de vingt-huit concurrents dont six étrangers. Ce

faisant, s’affirmait alors le caractère de confrontation suprême de  “l’Arc de Triomphe”, la lauréate Coronation

ayant, de surplus, pour père Djebel, gagnant de “l’Arc” à 5ans, et pour mère

Esmeralda, s’y étant placée deuxième à 4ans. Atout majeur de “l’Arc” : sa place

dans le calendrier automnal. La création en 1951 à Ascot d’une nouvelle course

anglaise prestigieuse, les King George VI and Queen Elizabeth Stakes, ouverte

aux 3ans et à leurs aînés sur 2.400m fin juillet, quelle que soit la richesse

de son allocation, ne pourra pas concurrencer sérieusement  “l’Arc”. Détenteur du record des victoires (sept)

dans la course phare française, l’entraîneur André Fabre explique le 6 juin

2011 dans le Racing Post pourquoi son élève Pour Moi, héros du Derby d’Epsom,

s’abstiendra de se rendre fin juillet à Ascot : « Les "King George"

sont une course fantastique, mais les 3ans y rencontrent leurs aînés quand ils

sont encore en croissance. Je pense que cela peut ruiner un jeune cheval. Les

4ans sont plus matures physiquement. Je crois que “l’Arc” est la meilleure

course pour que les 3ans s’opposent à leurs aînés. » En créant en 1920 le Prix

de l’Arc de Triomphe, la Société d’encouragement avait voulu offrir une vitrine

à l’élevage du pur sang de France. Aussi, peut-on lire au Bulletin officiel du

27 janvier 1920 : « Le principe était admis, depuis quelque temps, d’une grande

épreuve internationale d’automne à poids pour âge, destinée à montrer la valeur

de nos produits vis-à-vis des représentants des élevages étrangers. Il trouve

aujourd’hui sa véritable formule dans la création d’un prix international de

150.000 francs, à courir sur 2.400m: le Prix de l’Arc de Triomphe, dont le

titre est choisi pour évoquer les événements glorieux qui ont précédé son

inauguration. » Cet "Arc de Triomphe" nouveau-né ne pouvait faire que

de l’ombre au trentenaire Prix du Conseil Municipal, créé en octobre 1893, course

internationale ouverte aux 3ans et à leurs aînés sur la distance classique mais

avec surcharges et décharges provoquant éventuellement des écarts de douze

kilos. Mais, rompant avec la tradition et faisant fi du conservatisme, la

Société d’encouragement avait donné naissance au test suprême des pur sang. Ce

faisant, elle avait su évoluer pour ne pas périr, comme l’ont fait les

dirigeants de France Galop en remaniant le programme classique en 2005.

N.B.

"Évoluer pour ne pas périr", c’est le titre d’un des chapitres du

nouveau livre 70 Ans au Galop de Guy Thibault, publié aux Éditions du Castelet.

Tél : 04 93 52 05 69. Email : contact@editionsducastelet.com