Jean-louis de watrigant : « 40 ans de bonheur »

Autres informations / 30.08.2011

Jean-louis de watrigant : « 40 ans de bonheur »

À quelques jours d’un départ en

retraite et après quarante années passées comme starter, Jean-Louis de Watrigant

nous a accordé une longue interview. Nous l’avons suivi dans sa fonction durant

une réunion de courses à Deauville. Et tout au long de la conversation,

“l’homme au chapeau” est revenu sur le bonheur que lui a apporté son métier et son

“équipe formidable”.

 

 

Jour de Galop. – Les

“Watrigant” sont dans les courses depuis combien de temps ?

Jean-Louis de Watrigant. – Depuis

presque un siècle. Mon arrière-grand-père et mon grand-père y étaient déjà. Ils

étaient directeurs de Haras nationaux. Mon père, Jean, et ses frères Xavier, Robert,

Jacques et Guy ont aussi travaillé dans le monde des courses, dans le sud-ouest

en règle générale. Désormais, j’ai des neveux qui sont aussi dans le milieu : Damien

et Antoine sont entraîneurs, Nicolas est courtier et j’ai un cousin, Hubert, qui

est un peintre reconnu, sans oublier Bertrand de Watrigant, entraîneur également.

Mon frère Marc tient, lui, un centre équestre dans les Yvelines. Et Christophe Ferland

est mon neveu puisqu’il a épousé la fille de Bertrand. Je suis d’ailleurs heureux

qu’il ait remporté le Prix Morny (Gr1). À son âge, c’est fabuleux, surtout quand

on connaît les difficultés du métier. C’est vrai que nous sommes une grande dynastie

du monde du cheval.

 

Comment êtes-vous devenu

starter ?

Au départ, j’aurais aimé être

entraîneur. Mais mon père me disait que c’était un métier difficile et qu’il ne

pouvait pas m’aider. Avec le recul, je n’ai pas de regret d’avoir choisi le

métier de starter car je vois qu’entraîneur est une fonction difficile. Ne serait-ce

que pour dire aux propriétaires que le cheval ne “va” pas. D’un autre côté, j’aurais

pu aussi devenir un Freddy Head, sait-on jamais…Mon père, qui est entré à la Société

d’encouragement en 1948-49, m’avait dit qu’une place de juge à l’arrivée se libérerait.

Du coup, je suis entré à la Société en 1970, pour travailler d’abord à

l’arrivée puis en 1971, je suis devenu starter. Cela fait donc quarante ans que

j’exerce ce métier.

 

Quels sont vos bons souvenirs

en tant que starter ?

 Tous les “Arcs” sont des événements marquants.

Au final, c’était quarante ans de bonheur. Les “Grands Steeple” également sont des

excellents souvenirs, sauf l’avant-dernier.

 

Justement, quels sont vos

mauvais souvenirs ?

Incontestablement, le “Grand Steeple”

2010. C’est mon pire souvenir. D’autant que je savais que je n’étais pas fautif.

Cela a été dur, très lourd à vivre. La pression médiatique était forte. Mais, dans

ce cas, il faut faire le dos rond et savoir que l’on ne peut pas toujours satisfaire

les gens. Je suis à une fonction où l’on est toujours sous le feu des critiques,

même si l’on fait correctement son travail.

 

Vous avez une relation

particulière avec votre équipe ?

J’ai eu une bonne collaboration

avec une équipe formidable. C’est la meilleure du monde. Ils sont tous très forts.

En obstacle, il y a un savoir faire du starter, mais en plat, on travaille avec

les pousseurs et les tireurs. Et il y a toujours eu une bonne ambiance,

d’autant que j’ai formé tous les gars avec lesquels j’ai travaillé. Ils comprennent

bien le métier et c’est pour cela que l’on est félicité par les jockeys [au moment

où Jean-Louis de Watrigant prononce cette phrase, les starters réussissent à faire

entrer dans les stalles une pouliche récalcitrante, ndlr], les entraîneurs et les

propriétaires. Cela a été fantastique de collaborer avec eux. Également, j’ai eu

la chance de voir défiler sous mes ordres Michel Françoise, Jacky Taillard qui a

été jockey pour les Wertheimer & Frère, un ancien entraîneur, Monsieur Labady

Chabrol, et François Primel, qui a été mon assistant.

 

Vous n’avez exercé qu’en plat

et en obstacle ?

Non. J’ai également été starter

au trot. Pendant vingt-cinq ans, j’ai donné le départ à Vincennes, jusqu’à l’apparition

de la cellule. J’ai commencé en 1971. J’étais d’abord assistant puis j’ai pris le

relais en 1978. J’ai donné le départ à de grands cracks pour de grandes épreuves.

Personnellement, je suis parti dans le monde du galop car j’avais de la famille

dans cette discipline, mais je reconnais que lorsque les chevaux sont bien mis,

une course de trot, c’est fantastique. Et surtout, au fil du temps où j’ai pu donner

le départ pour les trotteurs, j’ai pu voir l’évolution de la race, certainement

avec l’apport du sang américain. Auparavant, c’étaient des chevaux forts et massifs

et désormais, ils ressemblent presque à des pur-sang.

 

Avez-vous également travaillé

le matin à l’entraînement ?

Pendant vingt-cinq ans, j’ai effectivement

travaillé tous les matins sur les centres d’entraînement, à Chantilly ou

Maisons-Laffitte. On aidait les professionnels pour faire rentrer les chevaux dans

les stalles. Ensuite, j’ai arrêté et désormais, mon équipe est présente trois jours

par semaine sur les centres d’entraînement.

 

Nicolas Blondeau est

régulièrement amené à travailler sur les chevaux qui montrent parfois des difficultés,

comme Goldikova dans le passé. Avez-vous collaboré avec lui ?

Nous avons été amenés à travailler

ensemble, notamment pour dresser Goldikova. On est très complémentaires. Nous avons

tous les deux nos méthodes. La sienne est basée sur la patience et l’éthologie,

pour voir comment les chevaux réagissent. La mienne est plus rapide car il faut

vite juger la capacité du cheval à rentrer dans les stalles. Mais ce sont des choses

que l’on sent lorsque l’on a du métier.

 

 

 

Comment a évolué votre métier

depuis trente ans ? Le rapport au cheval a plus évolué. Mais, depuis le temps,

le métier n’a pas vraiment changé. Depuis 1600, 1700 et l’apparition des courses,

l’homme est toujours au centre du jugement. Depuis quarante ans, j’ai acquis une

grande connaissance des méthodes de départ. Finalement, ça n’a pas trop changé.

Nous avions auparavant les starting gates qui se levaient.

Et, en 1964, avec l’apparition

du Tiercé, Marcel Boussac voulait que l’on essaye les stalles de départ. Du coup,

nous avions acheté le brevet en Australie. Ce qui a changé aussi, c’est que nous

faisons d’abord entrer les chevaux de la corde et ceux de l’extérieur, pour finir

par ceux du milieu. Cela permet que personne ne se gêne. Également, les chevaux

rentraient plus facilement. Ils étaient mieux dressés. Ensuite, pour les départs

en obstacle, nous sommes passés au départ en mouvement. Lorsque Thierry Delègue

nous a dit que nous allions passer à ce type de départ, je n’étais pas trop chaud.

Mais c’est vrai que c’est plus pratique. Avant, il fallait que les chevaux soient

tous alignés devant les élastiques et il y en avait toujours un pour se tourner

au dernier moment.

 

Les chevaux sont-ils plus

difficiles à rentrer dans les stalles désormais ?

Effectivement et cela pour deux

raisons : d’une part, les entraîneurs manquent de temps et de personnel, et d’autre

part, ils se disent que l’équipe de Jean-Louis de Watrigant est très bonne !

 

Comment compareriez-vous les

départs en France par rapport à l’étranger ?

En France, on donne du temps aux

chevaux, on laisse la chance aux professionnels de pouvoir courir à l’inverse de

l’Angleterre, où la décision de “scratcher” un cheval est prise plus rapidement.

En Angleterre, ils se servent aussi de sangles pour faire rentrer les chevaux dans

les stalles. On a essayé cette technique, mais mon équipe n’en voulait pas car on

ne sentait pas les réactions des chevaux, s’ils allaient “botter” ou non. Ils préféraient

être plus en avant. Aux États-Unis, les chevaux rentrent plus facilement dans

les stalles. Ils y rentrent comme si c’était leur box.

 

Et comment sont les chevaux

étrangers derrière les stalles et pour y entrer ?

Avec les chevaux allemands, on

est souvent obligé de mettre le bonnet pour les faire rentrer. C’est un manque de

dressage. Les anglais rentrent plutôt bien, ce sont des chevaux souvent très puissants,

très forts. Les espagnols sont, et c’est amusant, comme les hommes. Ils ont le sang

très chaud et dès qu’ils transpirent et s’énervent, cela peut mal tourner.

 

Etiez-vous amené à dispenser

vos conseils à l’étranger ou en province ?

Cela m’est arrivé en province,

à Toulouse, en Corse et les Anglais sont également venus voir comment l’on donnait

les départs. On a échangé nos conseils et le fait d’être un homme de cheval sert

beaucoup. D’autant que j’ai été cavalier de concours et cette expérience m’a

servi.

 

La multiplication des réunions

P.H.H. est-elle devenue une pression supplémentaire ?

C’est vrai que nous sommes désormais

plus pressurisés par le timing. Ce n’est pas

facile, il faut tout faire rapidement et dans ce cas, parfois, il peut y avoir des

ratés. On est aussi tributaire des courses en province. Mais, grâce à ma bonne

équipe, tout se passe bien.

 

Avez-vous monté en course ?

Non et ç’a été mon grand regret.

Je comptais d’ailleurs passer ma licence de gentleman-rider lorsque j’étais

jeune.

L’un de mes oncles m’avait proposé

de monter quelques courses pour lui, dans le sud-ouest. À l’époque où je venais

de rentrer à la Société, je devais avoir vingt ans et j’étais sur les pistes de

Deauville. Je montais le matin pour Willy Kalley. Et un jour, un des dirigeants

m’a vu à cheval et m’a dit : « Il faut que tu choisisses. Soit tu montes à cheval,

soit tu es à la Société. » J’étais frustré à l’époque, mais maintenant, avec le

recul, je le conçois plus facilement. Mais j’avais déjà eu d’excellentes sensations

à l’entraînement.

 

Et votre fidèle chapeau :

depuis quand et pourquoi le portez-vous ?

Depuis que je suis entré à la

Société. À l’époque, il fallait que le starter se démarque pour montrer qu’il était

une personne importante sur l’hippodrome. C’est un peu comme en Angleterre, lorsque

l’on met des hauts-deforme. On était donc obligé de porter le chapeau. Lorsque

j’étais jeune, je trouvais cela vieillot et ça ne me plaisait pas. Mais maintenant,

lorsque je suis sans chapeau, je me sens nu.

 

Quelle a été votre relation

avec les professionnels ? J’ai toujours eu de bonnes relations avec eux. Mais il

fallait savoir garder une certaine distance pour se faire respecter. Je peux très

bien m’entendre avec eux, déjeuner en leur compagnie, sans pour autant être copain.

Après, il aurait été délicat de donner une amende à un ami. Il faut être le

plus objectif possible. Je n’ai jamais fait un écart dans ce sens.

 

N’avez-vous jamais été

frustré de ne pas assister aux arrivées de courses ?

Un peu, c’est vrai. Mais lors

de “l’Arc”, je fais une petite entorse. D’habitude, à Longchamp, je fais le tour

de la piste en voiture. Mais là, c’est différent. Je fais marche arrière pour aller

voir l’arrivée au bout de la tribune. Récemment, un dimanche où je ne travaillais

pas, je suis monté dans les tribunes et je me suis dit : « On a un superbe point

de vue pour voir les courses. » C’est pour cela que je vais prendre un peu de hauteur

en devenant commissaire.

 

Quelles sont vos passions en

dehors du monde du cheval ?

Je suis quelqu’un d’assez sportif.

J’ai fait pas mal de planche à voile, du parachutisme et mon fils Emmanuel

m’initie en ce moment au kite surf. Également, je monte tous les matins à cheval.

Je possède un cheval de concours et cela m’amuse de lui faire sauter des petites

barres. Je joue aussi au palefrenier, lorsque je vais chez mon frère Marc, dans

son centre équestre, où il a une cinquantaine de chevaux.

 

Qu’allez-vous faire

maintenant ?

J’arrête le mercredi 31 août,

à Clairefontaine. Ensuite, je vais être appelé pour prendre mes fonctions de commissaire.

Je ne me sens pas une âme de retraité et je veux donc apporter ma connaissance.

Je vais exercer dans le sud-ouest d’abord, à Mont-de-Marsan puis à Bordeaux. Et

à la rentrée, je vais effectuer un stage pour pouvoir être commissaire à Paris.

Éric Press et Joseph d’Andigné, qui vient de l’Ouest, vont me remplacer.

 

Jean-Louis de Watrigant

Né le 29 octobre 1950

Marié à Sabine.

Père de trois enfants : Jean-Baptiste,

disparu, Christina et Emmanuel.

1970 : entré à la Société

d’encouragement comme juge à l’arrivée.

31 août 2011­: prend sa

retraite de starter après quarante ans passés à donner les départs.

 

 

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