Mais qu’est-ce qui fait courir les proprietaires ? par guy thibault, historien des courses

Autres informations / 12.08.2011

Mais qu’est-ce qui fait courir les proprietaires ? par guy thibault, historien des courses

Initié

aux courses dans sa prime jeunesse par son grand-père, et fortune faite dans la

finance, Gérard Augustin-Normand a décroché le gros lot parmi les trois

premiers yearlings qu’il a achetés en 2007, Le Havre, lauréat du "Jockey

Club" en 2009. D’où les investissements considérables effectués depuis

lors qui permettent à Gérard-Augustin Normand d’occuper actuellement le

deuxième rang des propriétaires (plat) entre le prince Karim Aga Khan et

Wertheimer & Frère. Cette performance étonnante et rarissime de la part

d’un citoyen français méritait bien quelques explications que l’intéressé a

fournies volontiers à Paris-Turf dans son numéro du 30 juillet. À propos de son

investissement: « C’est un investissement significatif, mais avec ce que

j’investis dans les courses, je ne pourrais probablement pas acheter le plus

petit Picasso. […] Je suis surpris, même un peu désolé, de voir que des

entrepreneurs ayant parfaitement réussi sont plus attirés par des

investissements artistiques ou par des bateaux. Rares sont ceux qui ont investi

dans des chevaux. En France, cette image n’est pas valorisante, alors que dans

d’autres pays, et pas seulement en Angleterre, mais en Allemagne ou en Italie,

c’est très valorisant d’investir dans les chevaux. Le même esprit de

compétition qui anime ces personnes dans les affaires, les anime dans les

courses. En France, malheureusement, pour des raisons complexes, cette image

n’évolue pas beaucoup. C’est étonnant parce que l’animal est magnifique et que

c’est très valorisant : il y a une véritable affection, un lien avec l’animal,

et un spectacle vivant, superbe. J’ai beaucoup plus d’émotion avec les chevaux

qu’avec les peintures. Et les sommes investies sont très modestes par rapport à

celles qui sont dépensées dans d’autres domaines. »Sous le titre

"L’argent, cet importun", Le Figaro suggère une explication

quarante-huit heures après (1er août) sous la plume de François Hauter, dans sa

rubrique "Le bonheur d’être français" : « Chez nous, la réussite se

cache, et les bénéfices sont décriés. C’est stupéfiant, car, dans le reste du

monde, sauf peut-être en Chine, le succès matériel est admiré, les

milliardaires sont encensés, les patrons sont regardés comme des hommes

remarquables et les autodidactes des héros […] De l’argent, « cet importun qui

excite en France des réactions irrationnelles…, la bonne moralité veut qu’on

n’en fasse surtout pas étalage, car cela exciterait les bas instincts des autres,

la rancoeur des moins talentueux ou chanceux. » En France, l’image que donnent

les courses n’est pas bonne. Ce n’est pas nouveau. Déjà en 1921, le comte de

Quincey, Président de la Fédération nationale, affirmait : « Les détracteurs de

l’institution des courses, de beaucoup plus nombreux que ses défenseurs,

s’emploient à dissimuler les buts que nos sociétés poursuivent et à faire le

silence sur les services qu’elles ont rendus et qu’elles rendent toujours au

pays. Ils s’ingénient à égarer l’opinion publique déjà trop disposée à croire,

dans son ignorance volontairement entretenue, que les courses de chevaux n’ont

d’autre objet que de constituer un spectacle, un jeu, un divertissement de gens

riches. » Et en 1975, Mme Jean Couturié, éleveur au Haras du Mesnil, s’écriait

dans la revue Courses & Élevage : « Lorsque l’on me dit que l’image des

courses est mauvaise, je me révolte contre cette phrase lapidaire, destructive

et fort injuste. […] Je me suis souvent entendu dire, d’une voix choquée et

compassée, "Comment, vous vous occupez de chevaux de course, vous avez un

élevage ? Alors, vous encouragez ce terrible vice qu’est le jeu ! Tout cela est

immoral et devrait être frappé d’interdiction ! » Tel est le langage que

tiennent les détracteurs. J’essaie alors de leur expliquer que les jeux et les

paris ne sont qu’un à-côté de la grande institution des courses. Ceux-ci

existent depuis la nuit des temps, les hommes les ayant inventés pour apporter

un peu de détente et de distraction dans leur vie. […]Ce monde là n’a rien de

pourri, vous pouvez me croire. Il est composé de personnes ni meilleures, ni

pires que les autres, mais il a apporté dans nos vies l’amour des chevaux, de

la beauté, de la fantaisie, mais aussi, le goût du risque et si notre pays

devait perdre ce goût du risque, ce ne serait plus la France. »À l’heure

actuelle, les courses sont devenues un bouc émissaire facile pour des médias ne

s’embarrassant pas de précaution, écrivant n’importe quoi, dont le seul le but

est de nuire à une personne ou à une cause. Lucide, Mayeul Caire a dénoncé cet

acharnement dans les colonnes de Jour de Galop (27 juillet 2010) : « On a

entendu des fariboles, surtout sur le sujet que nous connaissons, les courses

», rappelant « les courses, c’est aussi beaucoup d’autres choses - à commencer

par des hommes et des femmes qui se donnent un mal de chien et font mille

sacrifices pour faire naître, élever, entraîner, monter, posséder, etc., des

chevaux de course ! Mais qui leur dira, à ces journalistes généralistes, que

les courses valent mieux que ce qu’ils en ont écrit ? Qui leur expliquera, par

exemple, que les écuries de groupe ne sont pas une invention d’Éric Woerth pour

faire des cadeaux fiscaux à ses amis mais qu’au contraire, une écurie de groupe

peut être un truc de "petits" propriétaires, qui ont envie de se

faire plaisir entre amis à moindre coût ? » Pour remplacer les écuries moyennes

qui ont longtemps fait sa force, la France a tardé à former de solides

associations. C’est seulement en 1995 qu’a été fondée "l’Écurie du Club

Galop" composée de soixante-douze associés (n’assemblant alors que 625.000

F de capital) qui ont eu quelques imitateurs, eux aussi ne disposant que de

moyens limités. Mais l’année 2011 vient d’enregistrer un tournant avec la

victoire dans le Prix du Jockey Club de Reliable Man propriété de l’écurie

"Pride Racing Club" qui réunit une vingtaine d’actionnaires entourant

ses éleveurs, Carina Klingberg et Sven Hanson, demeurés majoritaires. L’exemple

nous vient d’Angleterre où s’accentue la copropriété permettant de constituer

des groupes capables d’investir les sommes nécessaires pour recruter des

yearlings porteurs d’espoirs classiques, car, outre-Manche, le sentiment est

bien perçu que « les courses, ce n’est pas un sport seulement pour les riches

». En 2005, le Derby d’Epsom n’a-t-il pas été gagné par Motivator, propriété de

"The Royal Ascot Racing Club" géré par Harry Herbert, que ses

actionnaires avaient acquis yearling pour 75 000Guinées ? De même Harbinger,

l’impressionnant héros des King George VI and Queen Elizabeth Stakes de 2010,

appartenait à douze propriétaires - de différentes nationalités- groupés au

sein d’un syndicat "Highclere Thoroughbred Racing" dont l’animateur

n’est autre que le même Harry Herbert. Ces exemples de Motivator, d’Harbinger

et de Reliable Man devraient accélérer la constitution d’écuries en copropriété

nécessaires pour absorber les produits des éleveurs, tant que les grosses

fortunes françaises préféreront acquérir discrètement des oeuvres d’art et des

bateaux que de déclarer leurs couleurs pour affronter l’aventure avec des

chevaux, êtres vivants et attachants, capables de dévoiler des secrets. Le goût

du risque, « il faut espérer la victoire et accepter la défaite », Gérard

Augustin-Normand l’a pris faisant fi du "qu'en dira-t-on", comme

avait exercé son esprit d’aventure un grand patron, Jean-Luc Lagardère, non en

mécène mais en entrepreneur responsable, quand, âgé de trente-huit ans, il

avait acheté aux ventes de yearlings à Deauville (en 1966 et 1967) deux

pouliches futures bases d’un grand élevage lui ayant permis de voir briller ses

couleurs (casaque grise, toque rose) en 1998 dans la course la plus sélective

du monde, le Prix de l’Arc de Triomphe.