Toujours l’elevage par guy thibault, historien des courses

Autres informations / 24.10.2011

Toujours l’elevage par guy thibault, historien des courses

Pour la

énième fois, un cheval britannique a encore enlevé cette année le Prix de

l’Abbaye de Longchamp, la course numéro 1 des épreuves de vitesse en France.

Mais il se pourrait que cela change prochainement.  Pourquoi ? Parce que plusieurs étalons ayant

la vitesse pour qualité première vont entrer au haras en 2012, tels Wootton

Bassett (Prix Jean-Luc Lagardère) à Etreham et Myboycharlie (Prix Morny) au

Mézeray où avait déjà été rapatrié Whipper en 2011. De plus, l’inattendu

Kendargent a réalisé l’exploit de produire deux lauréats de Groupe (Kendam et

Restiadargent) pour sa première année de monte, exploit accompli une seule fois

au cours des douze dernières années, en l’occurrence en 1999 par Vettori, père

d’Hightori et de Lady Vettori. De la vitesse, François Mathet n’en avait-il pas

fait son credo ? : « Le critère de la course est la vitesse, et les Anglais ont

raison quand ils cherchent avant tout la vitesse ; et les Français ont tort

quand ils cherchent le fond, car on a tout de suite des animaux qui sont

atteints de lenteur. Il faut beaucoup de vitesse chez les reproducteurs. –

C’est une théorie qui n’est pas partagée par tout le monde. – Oui. Eh bien !

moi, je l’ai très profondément ancrée dans mon esprit. » (Week-End, 13 octobre

1962). Opinion partagée par Jean-Luc Lagardère dix ans plus tard : « Je crois

que nous avons fait, en Europe et surtout en France, plusieurs erreurs. L’une

d’elles a été de négliger la vitesse. Un pur sang n’est pas fait pour galoper

pendant des kilomètres et des kilomètres. Il est fait pour aller vite. Les

Américains, eux, n’ont jamais perdu de vue cet objectif ». (Week-End, 26 août

1972). Malgré leur expérience, ils n’avaient pas été écoutés. En effet, après

une nouvelle victoire étrangère dans le Prix de l’Abbaye de Longchamp en 1995,

Bernard Barouch constatait la triste situation du sprint français dans Courses

& Élevage : « C’est donc bien la désaffection progressive de nos grands

propriétaires-éleveurs pour la vitesse pure - et le peu d’empressement des petits

producteurs à occuper ce créneau, pourtant bon marché et lucratif -, qui a

conduit, depuis un quart de siècle, à une mainmise quasi permanente des

visiteurs venus d’outre-Manche. » Ainsi la situation n’avait pas changé depuis

que la même revue avait publié en 1970 un article intitulé «La vitesse cette

mal aimée en France». L’élevage conduit à se poser une multitude de questions.

L’une des principales concerne la différence d’aptitude des produits d’une

poulinière engendrés par un même étalon ou un étalon d’origine presque

similaire. À ce propos se présente un cas d’école, l’étalon Grey Sovereign

(gris, 1948). Il est aux trois quarts frère de Nimbus (bai, 1946), lauréat des

Deux Mille Guinées et du Derby. Ils ont la même mère, la grise Kong. Mais

Nimbus est fils de Nearco, alors que Grey Sovereign n’en est que le petit-fils

par son père Nasrullah. Entre eux, quelle différence ! Le bai Nimbus n’a été

qu’un étalon médiocre alors que le nom de Grey Sovereign figure dans le

pedigree d’une multitude de très bons chevaux. Et pourtant, le gris n’avait pu

gagner au-delà de 1.200 mètres, trouvant sa voie dans les sprints. Cette

vitesse dont était porteur Grey Sovereign a été véhiculée par ses descendants

jusqu’à parvenir à Kaldoun (1994), Highest Honor (1995, 2000) et Linamix (1998,

2004), tous trois ayant été les trois derniers étalons stationnés en France

capables de se hisser au premier rang de la statistique annuelle. Et si aucun

d’eux n’a pu gagner au-delà de 1.850 mètres, tous trois ont engendré des

produits capables de s’exprimer au plus haut niveau de 1.600 à 2.400 mètres.

L’exemple de ces trois étalons parvenus au sommet de la hiérarchie en cette fin

de siècle devrait ouvrir les yeux de certains éleveurs français qui se privent

d’un marché qui pourrait être florissant. Pourquoi ? Parce qu’en France, le

stayer est encore privilégié par certains, selon une croyance qu’il

constituerait une spécificité française qu’il convient de protéger. Or le

stayer existe dans tous les pays où sont organisées des courses de longues

distances, c’est-à-dire partout dans le monde, hormis les États-Unis où elles

ont disparu, étant considérées comme inutiles du point de vue de l’élevage. Car

le stayer est simplement un cheval qui trouve dans la course de fond une

consolation, et non une consécration, à ses déboires dans les courses de

sélection. La course de fond (2.800 mètres et plus) est utile du point de vue

économique. Elle offre un spectacle apprécié quand elle ne se déroule pas à une

allure d’escargots. Elle permet à de sérieux serviteurs du turf de gagner leur

avoine. Mais elle n’a pas de signification pour la sélection. C’est une

baliverne que se gargariser de l’éventuelle supériorité du stayer français sur

son homologue britannique. En réalité, il y a une double méprise provenant du

fait que certains éleveurs considèrent le problème sous l’angle de l’obstacle.

Celle qui assure qu’un étalon possédant de la vitesse ne peut produire un bon

sauteur, alors que le franchissement de chaque obstacle permet de reprendre le

souffle. Et celle qui affirme qu’un cheval d’obstacle doit avoir un fond

inépuisable, alors que c’est la morphologie qui doit être privilégiée. Tout au

long du XXe siècle, on relève de nombreux exemples de très bons sauteurs

procréés par des étalons dont la vitesse était la caractéristique principale.

Des lauréats du «Grand Steeple» comme Fleuret (1935), Méli Mélo (1950),

Farfatch (1955), Bonosnap (1957), Cousin Pons (1961), Brodi Dancer (1984),

issus respectivement de Tapin, Pougatchev, Patchouly, Borée, Fine Top, Dancer’s

Image. Des vainqueurs de la Grande Course de Haies comme Chaud (1920), Short

(1941), Méhariste (1956), Choute (1961), World Citizen (1982), Mantovo (1998),

engendrés par The Tetrarch, Tapin, Sayani, Djébé, Great Nephew, North Jet. En

1958, on a même enregistré dans le Prix La Haye Jousselin le succès de Meslay,

fils de Last Post, détenteur de 1938 à 1950 du record des 1.000mètres de

Longchamp. Derniers exemples de vedettes d’Auteuil engendrées par des milers :

Encore Un Peu, Grivery,  Kidder et

Nononito, fils de Nikos ; Grand Argentier et Silver Break, fils de Son of

Silver. Quant au grand-père maternel d’Ucello II et d’Arénice (totalisant trois

«Grands Steeples»),n’est-ce-pas Laniste dont le plus probant des sept succès

eut lieu sur les 1.600 mètres du Grand Handicap de Deauville sous 62,5 kilos ?

Enfin, à l’attention des derniers sceptiques, Red Rum, trois fois vainqueur du

Grand National (7.242 mètres) à Aintree n’avait-il pas pour père le miler

Quorum, lui-même fils du sprinter Vilmorin ? Et notre grand Mid Dancer,

titulaire à Auteuil deux fois du «Grand Steeple» (2007, 2011) et d’une Grande

Course de Haies (2006) n’est-il pas fils de Midyan, victorieux jusqu’à 1.400

mètres ? Aujourd’hui, l’élevage du cheval de course se développe à travers le

monde, car «créer» un bon cheval représente un défi original - impliquant

humilité et recherche permanente- accepté par beaucoup d’individus voulant

s’arracher à la banalité. Alors de quelle assistance peut bénéficier l’éleveur

pour éviter de «marcher dans l’inconnu» ? Personnellement, il nous semble

qu’avant tout, il faut tenir compte des caractéristiques physiques et morales

des deux partenaires pour que les qualités de l’un viennent, si possible,

corriger les défauts de l’autre. Et après ? Pourquoi ne pas suivre l’avis de

deux sages ? « Il ne saurait y avoir, en matière d’élevage, de règles fixes ni

de théories précises ; il n’y a peut-être pas d’entreprise où le hasard joue un

plus grand rôle, où les faits démentent d’une manière plus irritante les

raisonnements les plus serrés et les espérances les plus fondées. Un traité

d’élevage, garantissant un succès certain, serait une utopie digne des

alchimistes du Moyen-Âge à la recherche de la pierre philosophale; la formule

exacte n’existe pas et on ne la trouvera jamais. » « Tout d’abord, il n’y a

rien d’absolu. Trop de gens érigent des principes en monuments immortels.

Chaque jour l’événement dément la théorie. Lorsqu’un croisement a réussi, il

est toujours aisé d’en trouver la raison dans le pedigree et d’y chercher un

ascendant pour confirmer les dires. La leçon du passé est plus facile à retenir

que n’est facile à établir la garantie de l’avenir. » Le petit inconvénient de

ces avis ? Ils émanent d’un autre temps. Le premier a été émis en 1894 (S.F.

Touchstone, L’élevage du pur sang en France), le second date de 1920

(Saint-Georges, La Revue des éleveurs).