Cravache, le debat: de nouvelles reactions

Autres informations / 27.03.2012

Cravache, le debat: de nouvelles reactions

Dans

notre édition de samedi, Alain de Royer Dupré nous a fait part de ses

propositions pour une nouvelle utilisation de la cravache. L’entraîneur

cantilien a ainsi ouvert le débat et, en réaction à ses suggestions, nous avons

reçu de nombreuses réponses. Nous les publierons toutes dans les prochains

jours. Après les premières réactions publiées dimanche et lundi, voici les

suivantes.

 

MATHIEU

LE FORESTIER

« Je

voudrais en premier lieu poser un préalable : mon raisonnement ne procède

d’aucun angélisme animalier, les chevaux de course sont des animaux de rente,

et doivent être protégés en tant que tels. En tant que jeune entraîneur, je

dispose d’un stock limité de chevaux, et m’efforce par conséquent de défendre

les intérêts de mes propriétaires, sinon sur le long terme, car tous les

chevaux ne sont malheureusement pas disposés à effectuer de longues carrières,

du moins sur le moyen. Fondamentalement en accord avec Alain de Royer Dupré, je

voudrais étayer mon raisonnement sur trois axes de réflexion : Sur le

comportement des jockeys, dont la fonction est certes de défendre les intérêts

des propriétaires ainsi que les chances des parieurs : je rejoins M. Samama en

ceci car je doute franchement de l’efficacité du tabassage d’un cheval,  sinon pour se donner un air occupé. L’usage

de la cravache fait passer au second plan la gestion de l’effort, qui ne se

résume pas à la dernière ligne droite, ainsi que l’équilibre du cheval, qui est

une donnée essentielle de la performance. À ceux qui répondront par des

considérations sur le "feu de l’action", je ferais remarquer que les

TOC se soignent très bien, mais qu’ils sont du ressort d’un bon psychiatre

plutôt que des commissaires de course. Sur le distancement du cheval, je ne

reviendrai pas sur les notions de lisibilité de la sélection déjà amplement

argumentée dans vos colonnes. Je constate que les jockeys, largement pris en

main et mis en avant par leurs agents, sont désormais dans une logique de

satisfaction et de pérennisation de leur clientèle. Certes, le distancement du

cheval est une sanction sévère et révoltante pour un propriétaire, mais je

tends à croire que la perspective de la perte de clientèle demeure

malheureusement la meilleure leçon de calcul. Sur la performance des chevaux,

je ne prétends donner de leçons à personne, chacun ayant une approche aussi

personnelle que défendable sur la question, et me bornerai donc à ma propre

expérience. La victoire se décide par la réflexion, par l’élaboration d’un

programme de travail et de courses, par la continuité de la méthode, par la

capacité à fixer et préparer des objectifs, par la clarté des ordres donnés

avant la course, et par la capacité d’analyse après, le tout consistant pour

l’essentiel en un travail d’équipe fait d’écoute et de confiance. Les bonnes

leçons font les carrières. En particulier chez le jeune cheval, qui ne triche

pas, et auquel il faut savoir ne pas demander plus que ce qu’il peut faire.

C’est pour cette raison que je privilégie le travail "en famille", au

sens large du terme, où la continuité du travail entre le matin et l’après-midi

permet à mon sens de tirer le meilleur de la performance, tout en protégeant

l’avenir. Chacun disposant de son propre trousseau d’arguments massue et

d’anecdotes révélatrices, je me contenterai de donner deux exemples. Un de mes

chevaux a participé à une épreuve de Groupe en Suède, pays où s’applique la

règle des trois coups, course au cours de laquelle il a réalisé la meilleure

valeur de sa carrière, de loin. Contre-exemple : il y quelques années, j’emmène

en province un poulain assez prometteur, encore maiden, pas forcément très

généreux, afin de lui faire passer le cap après des débuts ratés. Je donne des

ordres clairs, en français courant: « Ne le tapez pas, il déteste ça». Bilan :

9 coups, second. Course suivante : oeillères. Puis : à réclamer… »

 

YVES

DECRION

« Je n’ai

aucun avis sur l’usage de la cravache. Par contre il faut vivre avec son temps

et c’est difficile dans un monde qui ne vit que de main-d’oeuvre. Un jour ou

l’autre la pression extérieure nous obligera à interdire l’usage de la

cravache, alors prenons les devants : interdisons-la tout de suite. Quel

inconvénient pour nous ? Dans toutes les courses il y aura un gagnant,

propriétaires et parieurs s’y retrouverons. Avec ou sans cravache le gagnant ne

serait pas le même. Ce n’est pas sûr. Les parieurs s’habitueront aux

performances des chevaux qui ne seront plus cravachés. Les propriétaires feront

leur sélection selon ce nouveau critère. Reste le problème des courses

internationales dans lesquelles l’usage de la cravache est autorisé, mais pas

de la même façon dans tous les pays. Nous vivons bien avec des règles

différentes entre les pays quant aux médications. Les autres pays nous

rejoindront. On a bien interdit les éperons, il y a longtemps je suppose; les

gravures anciennes montrent les jockeys portant des éperons, aujourd’hui les

jockeys n’en portent plus : la terre s’est-elle arrêtée de tourner ? Ne

subissons pas la pression extérieure, prenons les devants : nous n’avons rien à

perdre. Bonne réflexion. Nous Aussi. »

 

CORINE

BARANDE-BARBE

« Je

suis tout à fait d’accord avec Alain pour édicter une règle claire et

applicable …À débattre avec les intéressés pour le bien de tous. Je propose que

ce changement de philosophie soit symboliquement exprimé en changeant

l’intitulé de la récompense au meilleur jockey. En effet il y a un paradoxe à

vouloir protéger les chevaux et l’image de nos courses, tout en continuant à

remettre la Cravache d’or ! Ce symbole frappe, non ? Alors pourquoi pas la

"Main en or" ? Ce serait tout un état d’esprit qui évoluerait … »

 

MICKAËL

MERABLI

« La

remarque de M. Royer Dupré est légitime et juste. »

 

CAROLE

DES MAZIS

«

Pourquoi trois coups ? Un seul, d'une main, devrait suffire dans la ligne

droite. Un coup de sonnette en quelque sorte pour dire : c'est maintenant qu'il

faut y aller. Oui, bien sûr, la cravache est un doping, alors pourquoi accepter

ce dernier ? Doping qui plus est, à dose parfaitement inégale selon

l'utilisateur... Si le système repose sur la sélection, laissons alors rentrer

à l'élevage les chevaux qui ont envie de courir, de se battre. P.S.: Lorsque le

jockey tient ses deux rênes... ce n'est pas un coup ! »

 

CHRISTIAN

DE ASIS TREM

« Nous

allons tout doucement, selon une analyse (que je ne partage pas), vers une

brutalité justifiée et acceptée selon le montant de l'allocation. Yves

Saint-Martin avec ses quinze Cravaches d’or n’a jamais été suspecté de ne pas

être un gagneur, il a dû donner dans toute sa carrière (minimum vingt ans)

moins de coups de cravache que certains jockeys lors d'un meeting. De là à

penser que tous les propriétaires justifient la violence si les montants sont

conséquents, je n'en suis pas persuadé, mais peut-être, autres temps autres

moeurs, la brutalité devient-elle à la mode ? Partant de cette réflexion, bien

évidemment, je suis pour la rétrogradation du cheval et du jockey, si la

législation n'a pas été respectée. Il est très difficile d'accepter le nombre

de coups de cravache, selon l'allocation de la course et, dans ce cas-là,

pourquoi ne pas prendre en compte les moyens financiers du propriétaire pour

justifier le nombre de coups de cravache. Pour terminer, la décision du choix

du jockey, violent ou non violent, reste à l'appréciation du propriétaire et de

l'entraîneur. Reste aux commissaires de faire respecter le règlement qui doit

être le même pour tous. »

 

JEREMIE

LAURENT-JOYE

«

J’observe depuis quelques jours les réactions face au débat sur la réduction de

l’utilisation de la cravache, mais on ne voit pas beaucoup d’avis émis par les

principaux intéressés, les jockeys. Je ne suis qu’un simple amateur et donc je

ne prétends absolument pas être représentatif de mes camarades jockeys,

néanmoins j’ai mon idée sur la question. Pour être objectif, il convient

d’abord de se poser la question de savoir pourquoi un jockey fait usage du

"bâton". Je pense que la première raison pour laquelle un jockey

utilise la cravache est parce que c’est moins fatigant que de pousser. On

minimise souvent l’effort réalisé par les jockeys mais c’est un bon moyen de

s’économiser, ce qui devient indispensable avec l’enchaînement des courses.

Bien sûr, cela ne légitime pas l’acte, mais les jockeys sont avant tout

humains. Le jockey est également souvent sujet à la critique dans ce milieu et

quand il ne tape pas, certains en concluent vite qu’il n’est pas efficace,

voire même qu’il n’est volontairement pas efficace, comme certains parieurs…

J’approche les deux cents courses et je n’ai jamais dépassé les huit coups et

ce n’est pas uniquement parce que je sais compter…Les mauvaises langues diront

que c’est parce que je n’en ai pas la compétence et cela était certainement

vrai au début de ma carrière. Ce n’est, pourtant, plus un hasard, avant chaque

coup je me pose la question "Est-ce que celui-ci est utile ?" et je

dépasse rarement les trois coups. C’est un choix ou plutôt un luxe que n’ont

pas forcément les professionnels. La vraie question n’est pas de savoir s’il

faut changer la règle pour faire plaisir aux associations de protection des

animaux ou aux parieurs, mais si l’usage de la cravache, d’un point de vue

sportif, est efficace. À court terme, on peut distinguer cinq cas de figure

pour lesquels on utilise communément la cravache. Le premier, pour suivre dans

le parcours parce que le cheval est froid et ne réagit pas aux bras. Ils sont

peu nombreux en plat, un peu plus en obstacle mais ils existent. Pour ces

chevaux, c’est sûr, réduire à trois coups sera un problème mais c’est peut-être

un dommage collatéral.  Le deuxième,

parce que le cheval penche dans la ligne droite. Je considère cela comme une

hérésie, se servir de ses deux mains offre bien plus de garanties pour

maintenir le cap. Le troisième, quand un cheval raccourcit son action pour

finir. Taper ne présente aucun intérêt car si le cheval se raccourcit, c’est

qu’il n’est plus devant le jockey. C’est un principe de base en équitation,

pour se propulser, le cheval doit être tendu et devant le jockey. L’usage des

bras est bien plus efficace pour l’aider à poursuivre son effort dans ce cas.

Le quatrième, pour maintenir la vitesse du cheval. Le bâton fonctionne mais pas

mieux que les bras. Cela tombe bien, Dieu nous en a donné une paire ! Enfin le

dernier cas, pour le faire accélérer. Une fois équilibrés, ils sont rares à

encore accélérer au-delà de trois coups, à condition d’avoir été véritablement

actionnés au préalable. À court terme, la performance n’est donc

qu’exceptionnellement altérée. À moyen terme, on peut constater que moins on

tape sur un cheval plus il répète ses performances car il récupère mieux

physiquement comme mentalement. À long terme, plus le cheval vieillit, plus le

"bâton" devient contre-productif. Le cheval est un athlète et le

conditionnement mental est essentiel. Les chevaux qui se reprennent

volontairement sous l’effet du bâton sont assez nombreux. Ils n’en seront que

plus rentables. Toutes ces raisons font, d’un changement de règle, une évidence

car la performance sportive n’est pas un enjeu dans ces conditions. Il y a

toutefois une condition à la réussite d’un changement de règle. Le contrevenant

doit être sanctionné d’une rétrogradation le cas échéant. Aujourd’hui, le

jockey est un fusible car malgré la règle écrite, il a le choix du nombre de

coups, s’il est prêt à payer le prix d’un excès. C’est injuste car il est le

seul à être sanctionné et hypocrite car la pression est forte pour qu’il

dépasse la limite. Cette injustice est encore plus vraie à haut niveau. Chaque

année les jockeys anglais distribuent des coups à tour de bras dans les

classiques française à peu de frais, ce qu’ils n’auraient pas fait dans leur

pays, Corinne Barbe et Christophe Soumillon en savent quelque chose. Réduire le

nombre de coups sans cet ajustement ne ferait donc qu’accentuer le phénomène.

Les jockeys ne sont pas des idiots, s’ils expriment parfois leur mécontentement

suite aux sanctions liées à la cravache, c’est parce que la règle actuelle

n’est pas juste et non pas parce qu’ils désirent ardemment taper ! Si elle

était la même pour tous, même à trois coups, je suis convaincu qu’elle serait

acceptée malgré le surcoût physique. Pour conclure, je vois un avantage qui n’a

pas été soulevé par ce changement de réglementation. Les commissaires ne

seraient pas réduits à de simples comptables de coups de cravache mais

passeraient plus de temps à observer les comportements fautifs qui mettent en

cause la sécurité des chevaux et des pilotes, qui, vus de l’intérieur du

peloton, ne manquent pas. »