Cravache, le debat : la suite du debat

Autres informations / 30.03.2012

Cravache, le debat : la suite du debat

Dans

notre e´dition de samedi, Alain de Royer Dupre´ nous a fait part de ses

propositions pour une nouvelle utilisation de la cravache. L’entraîneur

cantilien a ainsi ouvert le de´bat et, en re´action a ses suggestions, nous

avons reçu de nombreuses re´ponses. Voici les dernières qui nous sont

parvenues.

 

JEAN-JACQUES

BOUTIN « INDISPENSABLE CRAVACHE !

Du bon

et du mauvais usage ... Je m'étais promis de ne pas me mêler à un débat qui,

pour moi, n'était pas très centré ; mais après une semaine de lecture de vos

intervenants, je ne peux m'empêcher d'y participer afin d'éclaircir l'usage de

la cravache. Cinquante ans de carrière et aujourd'hui toujours cinq heures de

cheval quotidien m'ont permis d'en comprendre l'usage et la façon de s'en

servir. Au départ, la cravache s'appelle une aide pour le cavalier et n'a

jamais été faite pour punir, sauf cas exceptionnel – le fouet est fait pour ça.

La cravache n'intervient en course que pour prolonger la main du cavalier. Sur

l'épaule, elle pousse la cadence et provoque l'accélération. Sur la croupe,

elle stimule les muscles qui permettent d'abaisser les hanches et ainsi

rassembler le cheval pour accélérer. Sur la cuisse, en théorie, au moment du

posé de l'antérieur, elle permettrait d'allonger la foulée de plusieurs

centimètres et peut-être l'encolure et le cou, qui gagnerait un nez sur le

poteau : "théorie plus que discutable". En la montrant sur le côté,

elle pourrait éviter au cheval de pencher : sur le flanc ou le ventre, c'est

une punition sacrilège en course !!! Le grand avantage de la cravache reste

que, sur la croupe, un coup bien appliqué permet au cheval de se rééquilibrer

et de repartir, même plusieurs fois. Cela évite bien souvent que le poids

ressenti par les antérieurs, ajouté à l'accumulation d'acide lactique dans les

tissus, ne provoque une tendinite de fatigue dans les arrivées. C'est un

phénomène que bien peu de grands chevaux connaissent, car c'est le propre d'un

"crack" d'être toujours en équilibre, mais c'est le défaut de

beaucoup de chevaux moyens : cela ne les empêche pas de faire le travail avec

autant de coeur et de mérite. C'est là qu'intervient un des "plus" du

jockey. Bien sûr, ce n'est pas la catégorie de chevaux qu'Yves Saint-Martin

avait l'habitude de monter, même s'il savait le faire à l'occasion, car

Monsieur François Mathet, grand homme de cheval et cavalier, lui en avait appris

les arcanes. À la lecture de vos différents épîtres, je reste très inquiet pour

l'avenir des courses : - un "grand" entraîneur – plus d'1,80 m – qui

ne semble pas savoir qu'un cheval roué de coups, même gagnant de Groupe, ne

fera pas un bon reproducteur et qu'il lui faudrait mieux conseiller à ses

éleveurs le chef de troupeau qui dans la ligne droite, doublant tous ses

adversaires par l'extérieur, n'échouera que de quelques centimètres par la

faute d'un jockey respectueux du règlement. - un hurluberlu ignorant les bases

de l'équitation qui voudrait nous expliquer qu'un cheval ne souffre pas des

pieds à galoper déferré monté, grâce à la douceur de l'herbe. Même les

trotteurs vont finir par se rendre compte du mal provoqué sur les pieds

déferrés et les articulations de leurs chevaux montés : fourchettes,

coussinets, tendons et surtout os naviculaires en seront les victimes à très

brève échéance – une fragilisation qui risque de se transmettre. Que n'ont-ils

limité le nombre de déferrages à une course par mois ? La douleur, moins

visible par le public, n'en est pas moins plus réelle et durable que quelques

coups de cravache? - une femme-entraîneur qui parle de remplacer "Cravache

d'or" par "Main d'or" a sans doute oublié qu'il n'y a pas si

longtemps, on coupait la main des voleurs. Comme la cravache, la main est

capable de merveilleuses caresses et de violents coups de poing : question

d'éducation... - celle qui a réussi à sauver un cheval, à le refaire courir et

gagner un an après parle d'exception ! Sans doute n'a-t-elle jamais connu,

comme moi, les bouchers chevalins de Chantilly ou de Maisons-Laffitte qui

sauvaient de la mort quelques chevaux qui leur semblaient dignes de continuer

la course ou d'entreprendre une nouvelle carrière. Personne n'a l'apanage du

coeur. Les chevaux qui courent souvent : ils sont élevés pour cela. Depuis

1830, les haras travaillent à l'amélioration de la race des pur-sang, tant pour

la vitesse que la robustesse. Que ce soit sur l'hippodrome ou dans les nombreux

galops des grands entraînements pour s'assurer de la forme et gagner à tous

coups, les chevaux s'entraînent dur et courent souvent : c'est leur métier.

Seul l'entraîneur en fixe le programme, 

c'est également son métier. Pour en terminer, au lieu de compter et de

recompter, avec plus ou moins d'exactitude les coups de cravache – 10 coups

pour le deuxième du dernier Quinté à Chantilly, sans sanction pour le président

des jockeys – contre 75 euros pour les 10 coups de l'apprenti lors de la même

réunion – on ferait mieux de faire rallonger les étriers de ces apprentis en

mal d'équilibre.  Bien posés, leur cheval

devant eux, ils gagneront en sobriété, en efficacité et en esthétique. L'

AFASEC a du pain sur la planche pour leur formation. Pour les commissaires, il

leur faudrait – plutôt que des talents de comptable – une formation pour

apprécier la justesse de la cravache, tant par l'élévation que par la direction

du bras qui la brandit, transformant l'aide en punition : à proscrire

totalement sur un hippodrome. Peut-être que le spectacle ainsi produit ramenant

enfin la beauté du cheval en mouvement à sa plus belle expression,  remplirait-il à nouveau nos hippodromes. Une

mauvaise pièce, un mauvais film, un mauvais spectacle n'attirent pas les

foules. Les paris se portent bien, le tissu des hippodromes est très vivant :

restons vigilants afin de transmettre et faire perdurer notre patrimoine commun

! »

 

EMMANUEL

ROUSSEL, ELEVEUR-PROPRIETAIRE « CRAVACHES ET TORCHONS

Il ne

faudrait pas confondre les torchons et les serviettes. Dans le débat qui fait

rage ces jours-ci suite à l’intervention d’Alain de Royer Dupré à propos de

l’utilisation de la cravache, certains arguments employés contre la

disqualification me paraissent déplacés. On a pu lire qu’il ne fallait pas

disqualifier un cheval dont le jockey aurait abusé de la cravache sous prétexte

que cela contrarierait les parieurs et les propriétaires, les deux seuls

piliers de l’institution des courses en France. Ce serait certes pour eux une

règle nouvelle et, dans un premier temps, sans doute brutale. Pas plus brutale,

toutefois, que la disqualification provoquée par un mauvais poids après course.

Pas plus écoeurante, non plus, que celle découlant d’un cas positif. Pas plus

agaçante, enfin, que les décisions parfois incomprises des commissaires après un

mouvement dans le peloton. Si France Galop commence à ne pas légiférer sous

prétexte que les propriétaires se font rares (ce qui n’a aucun rapport) et que

les parieurs sont râleurs (nous sommes en France), alors où va-t-on ? Faut-il

autoriser le dopage pour éviter qu’on ne disqualifie un cheval ? Faut-il

laisser le gagnant d’une course en place après qu’il a fait tomber la moitié du

peloton ? Faut-il interdire la cote fixe sous prétexte qu’on ne maîtrise ni la

régularité des courses, ni les devoirs des opérateurs agréés ? Oups ! Mes

excuses : je viens de mélanger à mon tour les torchons et les serviettes... En

somme, il faut une règle claire, juste, et une sanction nette, suffisamment

dissuasive pour être scrupuleusement observée. J’ai été élevé parmi les trotteurs

et je ne suis pas un bisounours. Il me semble simplement qu’il s’agit d’une

proposition juste pour la régularité des courses, c’est-à-dire pour l’élevage.

Je parle ici en tant que simple éleveur-propriétaire, et non comme journaliste

sur Equidia. Cette opinion n’engage dès lors que moi. »

 

RUPERT

PRITCHARD-GORDON, ENTRAINEUR

« Les

courses sont faites d’opinions et chacun a le droit d’avoir la sienne. Je ne

suis pas quelqu’un qui écrit parce qu’il pense qu’il a les bonnes réponses,

mais ce matin, en lisant le point de vue d’Alain de Royer Dupré concernant la

cravache (si sa déclaration a bien été retranscrite), j’ai été pour le moins

surpris. J’ai plusieurs remarques à formuler. Premièrement, nous ne devrions

pas comparer directement un sport avec un autre. La comparaison avec un but

refusé parce que marqué de la main au football, avec un cheval disqualifié

parce que le jockey aurait donné un coup de cravache de trop, ne peut se

justifier. Par exemple, un rugbyman qui provoque une obstruction volontaire sur

un adversaire pendant une phase de jeu ne recevra pas de carton rouge et ne

sera pas exclu pour le reste du match. Sa faute sera plutôt punie par une

pénalité accordée à l’autre équipe, et l’arbitre lui adressera un carton jaune

l’excluant du jeu pendant dix minutes. Ma deuxième remarque concerne le fait

qu’Alain de Royer Dupré est entraîneur – pour qui j’ai le plus grand respect,

dois-je préciser –, mais il est important de se souvenir que c’est son métier,

et qu’il va continuer à l’exercer. Pour moi, 

le problème de la cravache peut être un danger pour les courses

françaises, comme il l’a été dans mon pays natal, la Grande-Bretagne. En

Angleterre, depuis le milieu des années 60, les bookmakers ont pu devenir très

puissants dans les courses, parce que le monopole du Tote n’existait pas à

cette époque. De la même manière, les instances dirigeantes des courses

britanniques ont désormais les mains liées par les “antis” et les associations

de protection des animaux, qui sont devenus partie intégrante dans la façon

dont les courses se disputent, et cela, chaque jour. La mauvaise presse et les

discours incessants sur les jockeys utilisant leur cravache de façon excessive

leur a donné du pouvoir. Je crains qu’Alain de Royer Dupré (ou l’Institution,

si elle suit ses préconisations) ne cause préjudice à notre sport plus que

nécessaire si il insiste sur ce sujet. Les jockeys, aussi bien en France qu’en

Grande-Bretagne,  ont eu le temps de

s’adapter aux nouvelles règles dans leur pays respectif, et ont changé – et

c’est largement reconnu par les associations de protection des animaux – leur

façon d’utiliser la cravache. À Cheltenham, récemment, où il y a une

responsabilité et une pression énorme pour les jockeys dans chaque course, les

professionnels et le public ont largement salué leur approche et leur respect

des nouvelles règles. M. Royer Dupré dit qu’il est difficile pour un jockey de

compter le nombre de coups de cravache qu’il administre à sa monture, mais si

vous regardez les pilotes les plus expérimentés, avec l’habitude, ils sentent

quand ils ont atteint la limite. Les plus jeunes vont apprendre encore plus

vite qu’avant, parce que la règle est claire et exposée juste devant leur nez.

Comme c’est le cas pour les autres sportifs, plus ils s’exerceront, meilleurs

ils seront. Les amendes et suspensions qui punissent leurs infractions au code

me semblent justes, et le sont aussi pour des milliers de professionnels, dans

toute l’Europe. Je crois que nous devons être prudents sur la direction vers

laquelle ce problème va guider notre sport. Je finirai par une question.

Pourquoi, alors qu’Alain de Royer Dupré entraîne des chevaux depuis 25 ans,

c’est seulement maintenant qu’il estime juste de ne pas donner plus de trois

coups de cravache dans la ligne droite ? »