La reine elizabeth ii et les courses françaises par guy thibault, historien des courses

Autres informations / 21.06.2012

La reine elizabeth ii et les courses françaises par guy thibault, historien des courses

En cette

période de célébration du jubilé de la reine Elizabeth II, la presse

internationale n’a pas manqué de souligner sa passion pour les chevaux.

L’intérêt que porte la Reine aux courses est certain. Il ne relève pas

seulement de la tradition familiale. C’est aussi un goût personnel pour le

sport hippique qui a pour berceau l’Angleterre. En 1671, le roi d’Angleterre,

Charles II, montant son cheval, gagnait sur La Lande (heath) de Newmarket le

"Town Plate" institué par lui en 1665. Ce souverain épris de courses

se plaisait à Newmarket où il s’affranchissait des contraintes de la cour. C’est

ce patronage royal qui constitua un élément déterminant de la future popularité

des courses outre-Manche, et qui permit à Newmarket, humble village du Suffolk,

de se développer pour devenir plus tard le quartier général du turf anglais.

Avant de révéler les liens que la reine Elizabeth II a noués avec les courses

françaises de 1948 à 2011, il convient de rappeler quelques souvenirs laissés

sur les hippodromes parisiens par ses ancêtres – principalement son

arrière-grand-père Édouard VII.

Le 31

mai 1865, à l’issue de la victoire de Gladiateur – premier cheval étranger

gagnant du "Blue Ribbon" –, au prince de Galles qui le félicite, le

comte de Lagrange ne manqua pas d’attribuer sa victoire à son entraîneur et à

son jockey, tous deux des Anglais, ce à quoi le futur Édouard VII répliqua

gaiement « Ah ! monsieur le comte, vous nous laissez l’honneur, mais vous

prenez notre argent. »

Le 2 mai

1903, à Longchamp, une réunion extraordinaire est donnée en l’honneur d’Édouard

VII devenu roi d’Angleterre en 1901. Les cinq courses portent des noms de

chevaux royaux : Perdita, Diamond Jubilee, Merrie Lassie, Persimmon et

Florizel. Cette visite fera l’objet d’une caricature célèbre de Sem

"L’escalier de la tribune du Jockey Club" ayant pour décor les

nouvelles tribunes de Longchamp ouvertes en 1904.

Le 1er

mai 1905, en visite en France, le roi Édouard VII se rend au haras de Jardy

pour admirer "sa majesté" Flying Fox, vainqueur de la Triple

couronne, acquis par Edmond Blanc en mars 1900 pour un prix record (presque un

million de francs or). Puis Edmond Blanc fait découvrir au Roi ses écuries de

La Fouilleuse dont les constructions sont de style anglais « mais avec beaucoup

de goût français », assure le souverain à son hôte.

Le jeudi

23 avril 1914, le public est venu en masse à Auteuil. Vive le Roi ! c’est le

cri sans cesse répété durant l’après-midi. Il s’adresse au roi de

Grande-Bretagne et d’Irlande, empereur des Indes, George V, accompagné de son

épouse la reine Mary. C’est la première visite officielle effectuée à

l’étranger par le souverain depuis son avènement quatre ans plus tôt. Son

objet, en cette période de tension internationale, est de resserrer l’Entente

cordiale. Sur l’hippodrome, les souverains sont accueillis par le président de

la République, Raymond Poincaré et son épouse. Les six courses inscrites au

programme de la réunion spéciale portent le nom de demeures royales (York

Cottage, Balmoral, Windsor Castle, Buckingham Palace, Sandringham) et celui du

patron du Roi, Saint George. Dans cette course, steeple-chase militaire, le Roi

a parié sur le vainqueur (rapportant 33/10) dont le cavalier est un artilleur

doublé d’un aviateur ! « J’ai connu un des plus grands plaisirs de ma vie »,

dira le Roi à son départ. À la Société des Steeples, la satisfaction est aussi

très vive. Le président – le prince Joachim Murat – et son comité remercient

chaudement Auguste du Bos, instigateur de cette « inoubliable journée, grâce à

ses relations et à ses amitiés personnelles. » L’assistance a dépassé les espérances.

La journée dégage un bénéfice de 113.000 F. 

Et le comité d’espérer, dans son for intérieur, une nouvelle visite

royale.

Après

deux terribles guerres – 1914-1918 et 1939-1945 – la monarchie britannique

reprend contact avec les courses françaises en 1948. Le dimanche 16 mai, journée

des "Poules d’Essai", Longchamp accueille l’héritière du trône d’Angleterre,

la princesse Elizabeth accompagnée de son époux le duc d’Edimbourg. Le couple

princier applaudit aux succès de Rigolo, poulain d’Henri Lecerf, et de Corteira

à Marcel Boussac qui s’octroiera la rarissime "Triple couronne des

pouliches" en ajoutant à son palmarès le Prix de Diane et le Prix

Vermeille.

En 1950,

la reine Elizabeth, épouse du roi George VI, déclare ses couleurs personnelles

(bleu et chamois) pour l’obstacle. C’est un cheval français, Manicou, qui lui

procure sa première victoire. L’une des trois courses qu’il enlève fin 1950

n’est autre que l’important King George VI Chase à Kempton Park. Manicou

aidant, la reine Elizabeth – devenue en 1952 reine mère, Queen Mother – se

révèle une cliente assidue de l’élevage français où son entraîneur Peter

Cazalet fait régulièrement son marché. C’est ainsi que révèlent leur talent de sauteurs

M’as tu Vu, Chaou, Worcran, Antiar, Makaldar. Impressionnée par les succès des

chevaux français dans les "classics" d’outre-Manche au lendemain de

la Seconde Guerre mondiale – 1947 Derby de Pearl Diver, doublé 1.000 Guineas-Oaks

d’Imprudence ; 1948 Derby de My Love ; 1950 1.000 Guineas de Camarée, triplé de

l’écurie Boussac avec le Derby de Galcador, les Oaks d’Asmena, le St Leger de

Scratch – la princesse Elizabeth devenue reine en 1952 prend les rênes de

l’élevage familial établi à Sandringham et de l’écurie royale confiée depuis

1943 au Captain Cecil Boyd-Rochfort (beau-père de Sir Henry Cecil). C’est ainsi

qu’elle prend la décision d’envoyer quelques poulinières royales à des étalons

stationnés en France.

En 1967

deux poulinières royales sont présentes en Normandie, Near Miss au haras du

Mesnil destinée à Right Royal ("Jockey Club" et King George VI and

Queen Elizabeth Stakes 1961), et Amicable à Meautry pour Exbury ("Arc de Triomphe"

1963). Profitant du week-end du "May Bank Holiday", la Reine se rend

en Normandie du 26 au 29 mai pour faire connaissance de quelques-uns des

principaux haras et de leurs étalons. C’est une visite privée pour laquelle

elle est l’invitée du duc et de la duchesse Denis d’Audiffret-Pasquier dans

leur château de Sassy. Ce périple normand mérite quelques détails dont se

souviendront sans doute les témoins survivants.

Vendredi

26, atterrissage sur l’aérodrome de Tours de l’Andover royal. Accueillie par

son ambassadeur, la Reine reçoit une gerbe de fleurs d’une fillette et prend

place dans une voiture de l’ambassade avec Lord Porchester (manager de l’écurie

royale) qu’accompagne son épouse. Sur la route menant vers l’Orne, étape à

Savigné-l’Évêque, près du Mans, au Mesnil où Mme Jean Couturié lui fait visiter

son haras. La souveraine peut voir sa jument Near Miss et les étalons Right

Royal, Neptunus et Tiepoletto. L’après-midi, la voiture royale, précédée de

motards, se dirige vers Alençon, puis traverse la forêt d’Écouves, pour

atteindre à 17 heures Saint-Christophe-le-Jajolet. Là, dans le château de

Sassy, la Reine est accueillie par le duc et la duchesse d’Audiffret-Pasquier

et… une meute de journalistes malgré la permanence d’un escadron de gendarmerie

et alors que ce voyage se voulait incognito.

Samedi

27, à 10 h 20, la souveraine se rend à La Cochère où l’accueillent François de

Brignac et son fils Élie qui lui présentent les étalons de Mme Howell-E.

Jackson, Baldric II (2.000 Guineas 1964) et Nasram (King George VI and Queen

Elizabeth Stakes 1963). Puis intervient la visite traditionnelle du haras du

Pin où la Reine est attendue par le préfet de l’Orne et le directeur, le

vicomte Raoul de Poncins entouré de son état-major dont Henry Blanc, futur chef

du service des Haras. Lui sont présentés les étalons fonctionnaires,  alors de modestes pur sang, de meilleurs

trotteurs et des champions percherons. Après une halte au haras de La Tuilerie

où Jean de Castilla lui montre son nouvel étalon White Label (Grand Prix de

Paris 1964), retour à Sassy où est servi un brunch. L’après-midi, visite de

l’élevage qui a fait trembler les courses anglaises dans les années 50, Fresnay-le-Buffard,

où la Reine est reçue par Marcel Boussac et son épouse qu’accompagne le

directeur du haras François Mignot. Présentation d’Auriban ("Jockey

Club" 1952) et d’Abdos (Grand Critérium 1961) suivie d’une promenade en

voiture pour découvrir les espaces du haras, près de 200 hectares.

Dimanche

28, direction le Calvados où, près de Cambremer, Mme Jean Stern lui fait les

honneurs de Saint-Pair-du-Mont. Entre deux averses, la souveraine peut admirer

le glorieux vétéran Sicambre (19ans) et ses compagnons Hauban, Sigebert, Frontin

et le sauteur Le Radar. Ensuite détour par Orbec où s’impose un déjeuner

"Au Caneton", le meilleur restaurant de la région, à la sortie duquel

la Reine est saluée par une masse de curieux. Après la découverte du bocage normand,

retour dans l’Orne où le duc d’Audiffrest-Pasquier montre le haras de La Motte,

dépendance de Sassy, où sont présentés les étalons Dan Cupid (père du

phénoménal Sea Bird, héros du Derby et de "l’Arc de Triomphe" deux

ans plus tôt), Silnet (2e "Arc de Triomphe" 1953) et Young

Christopher.

Lundi

29, après avoir pris congé avec délicatesse de ses hôtes, la reine Elizabeth se

rend de nouveau dans le Calvados. Première étape, le haras du Quesnay où Alec

Head lui présente les étalons maison Snob ("Forêt" 1961), Le Fabuleux

("Jockey Club" 1964) et l’américain Dapper Dan (2e Kentucky Derby

1965, fils de Ribot). Deuxième étape, le presque centenaire haras de Meautry

(créé en 1875) où la souveraine, accueillie par le baron Guy de Rothschild et

son épouse, peut admirer la bonne condition de sa poulinière Amicable et faire

connaissance du vétéran Vieux Manoir (Grand Prix de Paris 1950), de son

petit-fils Exbury ("Arc de Triomphe" 1963) et de Diatome (fils de

Sicambre, Washington D.C. International 1965). Dernière étape, visite de

l’hippodrome de Deauville sous la conduite de deux commissaires de la société

d’encouragement –le duc de Noailles et le comte Bastien Foy –, de son directeur

Jean Romanet (avec son adjoint Philippe Vincent) et de Jacques Granon,

responsable des lieux. Également présent, le député maire Michel d’Ornano.

Après la projection du film de "l’Arc de Triomphe"de Sea Bird, et la

visite de l’établissement de ventes, la reine Elizabeth prend la direction de

l’aérodrome voisin de Saint-Gatien où l’Andover royal l’attend pour rejoindre

le sol insulaire. Long week-end cordial et très instructif tant pour la

visiteuse, ravie de parfaire ses connaissances sur un élevage concurrent, que

pour les éleveurs français satisfaits de l’intérêt manifesté par la souveraine.

Mais quatre mois plus tard, le 1er octobre, la reine Elizabeth peut faire grise

mine quand elle apprend le verdict émis par les commissaires exerçant ce jour à

Longchamp. Portant les couleurs royales (casaque violette – purple – à

brandebourgs or, manches rouges, toque noire avec un gland d’or), le 3ans

anglais piloté par George Moore Hopeful Venture – son premier partant en France

– franchit le premier la ligne d’arrivée dans l’important Prix Henry Delamarre,

non sans gêner sa compatriote In Command dont le jockey B. Taylor porte

réclamation. La faute est flagrante et les commissaires intervertissent l’ordre

d’arrivée, non sans regret, et font parvenir à la Reine le film contrôle.

7

juillet 1968. Dans le Grand Prix de Saint-Cloud éclatante revanche pour le même

Hopeful Venture qui offre à la Reine sa première victoire hors du sol

britannique, qui plus est en France, dans un Gr1 et un Tiercé – la course

rassemblant vingt partants. Entraîné par Noël Murless et piloté par Sandy Barclay,

le fils d’Auréole ne gagne que d’une encolure devant Minamoto alors que le

troisième, à deux longueurs, est le plus remarqué du fait d’un parcours

malheureux. C’est le 3ans Vaguely Noble, futur héros à l’automne de "l’Arc

de Triomphe".

Le 10

octobre 1971, à Longchamp, le Prix de Royallieu (Gr3) est gagné par la pouliche

Example, 3ans, une fille d’Exbury appartenant à la reine d’Angleterre. C’est le

cinquième partant sous les couleurs royales cette année sur un hippodrome français.

Seconde victoire, la première ayant été enregistrée à Deauville par Albany dans

le Prix de Psyché. Le 18 mai 1972, retour à Longchamp pour la reine Elizabeth dont

la première visite remontait à 1948 quand elle n’était qu’héritière du trône

d’Angleterre. Cette fois, elle effectue un voyage officiel entrecoupé de cet

après-midi passé sur l’hippodrome dont le président de la société

d’encouragement Marcel Boussac lui fait les honneurs. La télévision française (1re

chaîne) retransmet en direct pendant deux heures la réunion établissant un

record d’antenne inégalé. À cette occasion est créée une course pour pouliches

de 3ans sur 1600 mètres, portant le nom de Coupe de Sa Majesté la Reine

Elizabeth. La lauréate est Arosa à la comtesse Batthiany. La course sera

reconduite sous le nom de Prix de Sandringham (actuellement disputé à

Chantilly), nom du haras personnel de la souveraine.

Quatre

jours après, le 22 mai, les spectateurs présents à Saint-Cloud enregistrent

dans le Prix Jean de Chaudenay (Gr2, ex Grand Prix du Printemps) la seconde

victoire en France de la pouliche royale Example, issue de l’union de sa mère

Amicable avec Exbury en 1967. Le 16 juin 1974, Chantilly, parmi les vingt-deux

candidates au Prix de Diane, la pouliche royale Highclere qui se recommande de

sa victoire dans les 1.000 Guineas aux dépens de Polygamy, victorieuse huit

jours avant à Epsom dans les Oaks. La reine Elizabeth s’est déplacée ; visite

triomphale pour Sa Gracieuse Majesté dont la pouliche, entraînée par William-R.

Hern et montée par Joe Mercer, devance aisément de deux longueurs sa principale

rivale Comtesse de Loir, lauréate du Prix Saint-Alary et future seconde du Prix

de l’Arc de Triomphe à une tête d’Allez France. Succès provoquant l’enthousiasme

du public dont la Reine conservera un souvenir inoubliable.

30

juillet 2000, Deauville. Le Prix de Pomone (Gr2) revient à Interlude portant

les couleurs de la reine Elizabeth. Entraînée par Sir Michael Stoute, mais

montée par un jockey français, Thierry Jarnet, elle est arrière-petite-fille

d’Example qui était venue en France gagner deux courses de Groupe en 1971 et

1972

18 août

2000, Clairefontaine. Le Grand Steeple-Chase de Deauville est gagné par Bleu à

l’Âme, portant les couleurs de la reine mère d’Angleterre, centenaire depuis

quelques jours. C’est un cheval français, « 100 % Doumen », monté par Thierry,

entraîné par son père François et élevé par sa mère Elizabeth au haras familial

d’Écouves.

10

septembre 2011, Bordeaux-Bouscat. Déjà trois fois victorieuse en Angleterre, la

pouliche royale Humdrum entraînée par Richard Hannon se présente dans le Prix

Occitanie (Listed) afin d’obtenir du caractère gras dans son pedigree. Elle se

classe seulement quatrième de treize partantes. Alors la décision est prise de

la laisser en France sous la direction de l’entraîneur John Hammond. Un mois

plus tard, le 12 octobre, Humdrum montée par Christophe Soumillon remporte le

Prix Gris Perle (course D) sur les 1.400 mètres de la ligne droite de

Maisons-Laffitte. Une autre Listed, le Prix Isola Bella (1.600 mètres) attire

Humdrum à Compiègne le 2 novembre. Elle s’y présente mais ne peut finir que

sixième des sept partantes. Toutefois Humdrum laissera son nom dans l’histoire

des courses pour avoir obtenu la seule victoire en plat d’un représentant de la

reine d’Angleterre entraîné en France.

2012. La

France recevra peut-être la visite d’un autre cheval royal. Pourquoi pas celle

du 4 ans Carlton House, récent vainqueur le 31 mai à York ? Classé troisième en

2011 derrière Pour Moi dans le Derby, il était parti favori, supporté par le

public désireux de voir le "Blue Ribbon" enfin gagné par un cheval de

la Reine dont le meilleur classement remonte à 1953 quand son représentant

Auréole termina second de Pinza. Avec soixante ans d’expérience du turf, la reine

Elizabeth II sait très bien qu’il est infiniment plus facile de remporter une

course de Groupe en France que d’arracher la victoire dans le Derby.