Construire, imaginer et evoluer par yves d’andigne

Autres informations / 06.07.2012

Construire, imaginer et evoluer par yves d’andigne

Une fois

encore l’élevage français s’est illustré le weekend dernier. Méandre peut

mettre en avant ses grands succès ; celui du Grand Prix de Paris conforté par

un Grand Prix de Saint-Cloud où il a devancé le métronome Shareta et les deux

championnes Galikova et Danedream, la gagnante si remarquable du dernier

"Arc de Triomphe". Cette belle victoire vient après celle de Saônois

dans le "Jockey Club", victoire incontestable malgré les cris des

battus et les polémiques sur la distance de ce championnat. Et après la

remarquable troisième place de Restiadargent, à un rien de la championne Black

Caviar dans les Diamond Jubilee Stakes. Le jour même où Dunaden a pris la

deuxième place des Hardwicke Stakes, lui sur qui les ans n’ont que peu de prise

et qui a un compte en banque dépassant largement les 4 millions d’euros, soit,

pour les éleveurs un peu anciens, plus de 25 millions de francs… Vous avez bien

lu ! Cirrus des Aigles, le chouchou, a lui-même comblé éleveurs, propriétaires,

entraîneur et son équipe, observateurs, jusqu’à recevoir les félicitations

d’Aidan O’Brien dont les moyens en chevaux, en hommes et en expérience

dépassent pratiquement tout ce qui existe en France. L’année où Neptune

Collonges remporte le "Grand National" de Liverpool, pour ne parler

que de cette victoire homérique en obstacle : si je ne me trompe pas, le

dernier cheval français à l’avoir enlevé est Lutteur III, en 1909. Un par

siècle ?… alors que bien d’autres chevaux français ont damé le pion de leurs

collègues anglais ou irlandais sur leurs terrains, à commencer par Big Bucks,

entré dans la légende des courses anglaises. Il n’est pas nécessaire d’insister

sur la réussite des trotteurs français après leur "révolution" qui a

consisté à injecter un peu de sang américain dans une race qui avait déjà bien

évolué. Pourquoi cette liste particulière ? Car Moonlight Cloud, qui s’est

intercalée le samedi d’Ascot entre Black Caviar et Restiadargent, n’est pas

citée. Parce que ces chevaux, du plus haut niveau dans leur spécialité

respective, sont les fruits de cet élevage français qui ne demande pas sans

cesse des apports étrangers et qui n’hésite pas à faire confiance aux étalons

stationnés dans l’Hexagone. J’entends sans cesse des récriminations contre un

"parc étalons" médiocre, l’annonce de la fin de telle ou telle

discipline hippique, les jugements sans appel sur la non-valeur du "Jockey

Club" dans sa configuration actuelle, et j’en passe… La liste des

récriminations et des annonces de catastrophes futures s’allonge tous les

jours. Le débat est un signe de vitalité, mais nos débatteurs savent-ils encore

regarder les signes positifs pour en informer ceux qui pataugent dans les

difficultés et voient déjà leur avenir dans une tornade qui va tout détruire ?

J’ai lu avec le plus grand intérêt le billet récent du président des courses du

Lion d’Angers, fier à juste titre de l’initiative de créer l’Anjou Loire

Challenge qui attire désormais chevaux étrangers et spectateurs avertis ou

moins avertis, et le billet du président des courses de Cagnes-sur-Mer, fier

lui aussi d’avoir offert un tremplin à deux gagnants du "Jockey

Club", à tant de bons sauteurs ou de très grands trotteurs. Revenons un

instant sur les origines des chevaux cités : Méandre par Slickly et Penne par

Sèvres Rose ces deux deniers issus d’un "élevage sur le déclin"

faisant suite à un élevage en désagrégation (Cléophis, achetée à la première

"liquidation" – en 1975 – de l’élevage Boussac, définitivement

disparu trois ans plus tard). Saônois par Chichicastenango et Saônoise par

Homme de Loi (et aux générations précédentes Garde Royale et Labus).

Restiadargent par Kendargent et Restia par Montjeu, avec un inbreeding sur

Bikala ; il y a certes Montjeu mais son père, bien qu’issu de deux des

meilleurs milers français des dernières décennies, Kenmare et Linamix, est

ignoré ; notons que sa lignée maternelle est française depuis… Anne de Bretagne

! (pas la duchesse mais la fille de Teddy, née en 1932). Cirrus des Aigles par

Even Top et Taille de Guêpe par Septième Ciel (et aux générations précédentes

Funambule et Rheffic). Son père, étalon aux performances en courses un peu en

dessous des meilleurs,  était classé

étalon pour l’obstacle avant d’être acquis par un éleveur français. Dunaden :

je termine par lui, car il réussit au plus haut niveau avec les origines

"les moins fashionable" que je connaisse : "les moins

fashionable", pour ceux que le travail à court terme et le commerce seuls

intéressent. Voyons un peu : Nicobar et la Marlia par Kaldounévées et La

Rotunda par Romildo (et en remontant le pedigree : Comrade in Arms, Northern

Treat, Roybet), autant de noms aussi peu commerciaux que possible! Prenez la

peine de regarder quelques minutes les performances et les origines de ces

étalons : combien ont eu leur chance d’émerger, c'est-à-dire combien ont reçu

des poulinières de haute qualité en quantité suffisante ? Kaldounévées par

exemple : combien a-t-il eu de poulinières de grands élevages après les

performances d’Ange Gabriel et de Terre à Terre ? Sans parler de Nicobar qui

ajoutait à son handicap initial le fait d’être étranger. Tous ceux qui "ne

regardent que le noir" sont-ils allés voir les origines du dernier gagnant

du "Derby Japonais" (Tokyo Yushun – également troisième des Satsuki

Sho ou 2000 Guinées japonaises) : Deep Brillante. Les voici, cela leur évitera

l’effort de chercher : Deep impact et Love and Bubbles par Loup Sauvage et

Bubble Dream par Akarad et Bubble Prospector par Miswaki et Bubble Company par

Lyphard et Prodice. Bubble Dream est née dans le Calvados. Loup Sauvage a

évolué sur nos pistes sous les couleurs de Daniel Wildenstein, qui l’avait

élevé. Faut-il compter sur l’étranger pour faire savoir la part de l’élevage

français dans cette réussite ? Rappelons que Prodice fut une des toutes bonnes

juments de sa génération en France et qu’elle a pour grand-mère Euroclydon, née

en Irlande de Tourbillon et d’une jument vendue par Marcel Boussac qui avait

élevé sa mère et sa grand-mère, une de ses premières toutes bonnes juments.

Autrement dit, une lignée maternelle française depuis un siècle ! Faisons une

comparaison avec l’Allemagne, tant de fois citée en matière de gestion globale

de son économie : Le "Derby allemand", disputé aujourd’hui le 1er

juillet, comportait quatorze compétiteurs, neuf sont nés de pères stationnés en

Allemagne dont les trois premiers. En France, il faut un miracle pour que le

vainqueur du "Jockey Club", ou du Grand Prix de Paris, ait un père

stationné en France. Dans ces conditions, comment un "Monsun

français" pourrait-il émerger ? Et quelles chances a, par exemple, Vision

d’État (quatre victoires de Groupe 1 dont une en Angleterre, ce qui devrait satisfaire

les plus exigeants) de devenir un grand étalon si les éleveurs français ne lui

font pas confiance ? Les belles phrases d’anciens responsables comme : « Que

nous manquions de grands étalons en France est certain, mais de jeunes pousses

peuvent surgir» (après un discours où tout montre que le commerce prime sur

tout) sont vides de sens et illustrent à merveille leur réel manque de volonté

de sortir de cette situation, c'est-à-dire d’avoir un réel parc d’étalons de

valeur. Rappelons qu’un consensus sur l’importance du savoir-faire et de la

recherche s’est fait jour pour indiquer que notre avenir global à nous, pays

d’Europe, et donc l’avenir des courses, en dépendait. Regardons donc la France

en matière hippique :

- nous

avons la plus complète panoplie d’Europe en matière hippique : concours

hippique, concours complet, dressage, attelage, endurance, polo, trot, plat,

obstacle (les Anglais "ignorent" le trot, etc.) ; c’est dire le

nombre très important de personnes pour lesquelles la présence du cheval, son

odeur, son toucher sont l’essence des loisirs et, pour certains, la base du

travail.

- nous

avons des éleveurs au "top" de leur profession ;

- nous

avons des entraîneurs qui nous sont enviés (par exemple : un Australien renvoie

son cheval en France pour préparer le Melbourne Cup…) ;

- nous

avons des vétérinaires et soignants très performants, une recherche de haut

niveau ; nous avons des familles maternelles qui ont fait leurs preuves ;

- nous

avons au moins deux lignées d’étalons originales qui mériteraient d’être mises

en valeur (celle de Kaldounet celle de Kenmare) ;

- nous

avons des "jeunes" propriétaires à encourager ;

- nous

avons les prix de course les plus élevés d’Europe ;

- nous

avons les plus beaux champs de courses d’Europe (Chantilly, Longchamp, Craon,

Pompadour, Zonza… et j’en passe "des tas"), sans parler des centres

d’entraînement. Bien sûr, il y a des problèmes à résoudre, des difficultés à

surmonter : c’est le lot commun de toutes les générations, de toutes les

organisations, de toutes les époques, de toutes les aventures humaines.

Regardons nos atouts, bougre de sort ! Et construisons (comme Son Altesse Aga

Khan pour Chantilly et son patrimoine), imaginons (comme Monsieur Peltier et

son équipe du "Lion d’Angers"), évoluons (comme Jean-Luc Lagardère

qui a revitalisé la province) !