Debat sur les primes : creer de la valeur

Autres informations / 11.07.2012

Debat sur les primes : creer de la valeur

PAR

NICOLAS FERRAND, ELEVEUR

« Si je

peux émettre un regret, c’est de voir la question des primes à l’éleveur

décorrélée d’une réflexion complète sur la situation des éleveurs, comme si les

primes étaient le socle de notre activité alors que ce n’est pas le cas. Les

récentes décisions augmentent encore la fracture entre éleveurs, que nous

sommes nombreux à avoir déplorée durant la dernière campagne pour les élections

de France Galop. Pourtant, tous les éleveurs, petits et grands, aspirons au

même but, celui de produire le meilleur cheval possible. Si l’on regarde le

fonctionnement des courses au galop, on s’aperçoit que depuis quelques années,

dans un climat économique mondial très rude, deux entités ont généré de la

valeur :

- Le PMU

qui, confronté à une donne nouvelle et sous l’impulsion de son président

Philippe Germond, a réussi une remarquable adaptation de son produit à la

demande, générant des profits inattendus permettant une augmentation très

importante des ressources de la filière course.

-

Arqana, seule maison de vente hippique dans le monde ou presque à avoir

prospéré depuis 2008 sous l’impulsion d’une politique volontariste menée par

Éric Hoyeau et Olivier Delloye.

Pourquoi

ces deux argentiers, le PMU et Arqana, qui procurent les ressources financières

aux éleveurs professionnels et aux propriétaires, affichent-ils une santé

éclatante alors que les acteurs producteurs et utilisateurs, qui bénéficient de

ces mannes, pleurent misère ? C’est tout simplement dans la capacité

d’adaptation de leurs modèles et dans la réactivité dont ils ont su faire

preuve que tient ce succès avec comme base le souci de créer de la valeur. À ce

titre, j’invite tous les lecteurs de JDG à relire l’interview d’Éric Hoyeau

publiée le 14 décembre 2012. Il s’agit à mes yeux d’un texte presque fondateur

de ce que devrait être notre réflexion, justement autour de la notion de

création de valeur.

CREATION

DE VALEUR POUR L’ELEVEUR

-

Produire un cheval qui s’illustre au plus haut niveau.

-

Produire un cheval qui soit meilleur que sa mère et que ses frères et soeurs.

-

Produire un cheval qui réponde aux critères de demandes du marché. Ce qui

implique une capacité d’adaptation beaucoup plus rapide qu’il y a encore dix

ans.

-

Répondre au constat suivant lequel un 2ans issu d’un étalon français gagnant

d’un Gr3, vaut deux fois moins cher qu’un même gagnant de Gr3 à 2ans issu d’un

étalon irlandais ou anglais.

CREATION

DE VALEUR POUR L’ETALONNIER

-

Rentrer des reproducteurs qui correspondent aux attentes du marché, non

seulement en terme de "vendabilité" des produits, mais aussi dans la

capacité de ces mêmes chevaux à pouvoir eux-mêmes devenir étalons ou au minimum

à intéresser une clientèle devenue internationale.

-

S’inspirer du modèle irlandais pour avoir une véritable stratégie marketing de

promotion des étalons français. Mais attention, contrairement à ce que semble

demander Emmanuel de Seroux, ce n’est pas aux propriétaires des juments de

faire la promotion des étalons. Les étalonniers français ont parfois tendance à

vouloir déporter ce poste sur leurs clients.

CREATION

DE VALEUR POUR LE PROPRIETAIRE

- Le

propriétaire doit pouvoir acheter un cheval qui, s’il s’illustre en course,

puisse avoir un débouché supérieur à sa valeur initiale. Cette remarque peut

paraître simpliste, mais elle devrait conduire la réflexion de l’acheteur à :

"Avoir la capacité de créer de la valeur à partir de son investissement".

-

Acheter un cheval au pedigree paternel et maternel et au physique lui

permettant d’aspirer au haut niveau, régional, national ou international.

-

Acheter un cheval qui puisse, s’il est bon, correspondre aux critères

internationaux afin d’être vendu pour poursuivre sa carrière et pourquoi pas

devenir un étalon au rayonnement international.

Pour

resituer les orientations de production et d’exploitation professionnelles des

différents intervenants, il faut autour de tout cela que l’Institution mette en

oeuvre une stratégie à moyen et long terme qui permette à tous les acteurs

professionnels qui font la filière, d’investir avec des certitudes pour aspirer

à cette création de valeur. Nous attendons une politique claire, volontariste,

à moyen et long terme, qui permettra de recréer les moyens d’intervenir sur un

marché devenu totalement mondial. Or, nous restons trop souvent dans un schéma

d’opposition, grands contre petits, 2100 contre 2400, Paris contre province…À

ce titre, j’ai apprécié l’intervention de Nicolas Clément à propos du

"Jockey Club" ( alors qu’il venait d’être très malheureux)  pour estimer que la réponse aux

interrogations n’est pas dans la distance, mais plus largement dans le

programme et les conditions. Avons-nous répondu à l’interrogation stratégique

d’Éric Hoyeau lorsqu’il compare les programmes anglais et français à propos des

courses de 2ans : 20 % en Angleterre contre 12 % chez nous ? Je ne crois pas,

et pourtant, il y a probablement là l’une des explications à l’extrême

résistance des courses britanniques pourtant sévèrement touchées par la crise.

En permettant de valoriser plus rapidement leurs investissements, on donne plus

d’espoir et de capacité de réinvestir aux propriétaires qui ainsi rapportent

plus rapidement des ressources aux éleveurs qui eux-mêmes se sentent plus forts

pour améliorer leurs jumenteries et leur niveau de saillies, alimentant les

finances des étalonniers qui logiquement voudront à leur tour améliorer la

qualité de leur reproducteurs pour répondre à une demande compétitive. On en

revient toujours aux vertus de la compétitivité et de la création de valeur

comme moteur de croissance ! Il est donc du devoir de l’Institution de ne pas

diviser les acteurs en fonction de leur taille et de leur engagement

professionnel, mais au contraire de favoriser une représentation homogène des

différentes composantes pour engager un dialogue fructueux. Mon regret

aujourd’hui en tant qu’éleveur est justement le manque de visibilité et la

division entretenue par la réforme sur la prime. De ce dialogue doit résulter

une politique à moyen et long terme permettant aux investisseurs d’avoir une

vision claire et une stratégie adaptée. Force est de reconnaître dans ces

conditions la réalité du propos d’Hervé Morin sur le mode électoral en vigueur

qui, par son archaïsme, ne permet pas une représentativité logique.  Et la prime à l’éleveur dans tout cela ? Eh

bien la prime ne devrait être qu’une composante de ce plan pour l’élevage

auquel nous aspirons, un plan adopté par et pour tous les professionnels qui

permette à ces derniers de développer leurs entreprises en s’adaptant

parfaitement à la demande du marché. Or, loin de n’être qu’une composante, on a

le sentiment que la prime est la base de l’élevage. Je ne suis pas loin de

penser que cette modification du système des primes n’est qu’un cache-misère de

la pauvreté de réflexion d’ensemble. »