Que voulons-nous ? tirer l'elevage français vers le haut... ou vers le bas ? herve morin, gerant de l'elevage e.ar.l. ecurie la vallee martigny

Autres informations / 05.07.2012

Que voulons-nous ? tirer l'elevage français vers le haut... ou vers le bas ? herve morin, gerant de l'elevage e.ar.l. ecurie la vallee martigny

« Cette

semaine, j'ai eu la chance de gagner une course à La Teste avec un produit de

mon élevage, issu d'un étalon français (lui-même issu du français Kendor) que

je connais bien : Literato. Il a été le cheval de ma vie et c'est grâce à lui

que j'ai pu me lancer dans l'élevage. Pour un petit éleveur comme moi, qui n'a

que quelques poulinières, c'est un immense bonheur, dont je mesure pleinement

le prix. Car que c'est dur pour nous tous, en France, où chaque jour est un

jour nouveau… J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le débat sur les primes et le

soutien à l’élevage, et je dois reconnaître que le discours intégriste d’un

certain nombre sur le thème "l’argent français aux Français" m’est

apparu complètement surréaliste. Reconnaissons-le tout d’abord, la décision

finale n’est pas aussi catastrophique qu’on pouvait le craindre à la lecture

d’un certain nombre de déclarations catégoriques. Mais elle est tout de même

pour moi un très mauvais signal. Elle est d’ailleurs symbolique d’un pays qui

se "mélanchonise" chaque jour un peu plus, oubliant que notre salut

dans le pur-sang comme sur le reste réside d’abord dans notre capacité à être

compétitifs dans la guerre économique que représente ce monde global se

construisant sous nos yeux. Tout d’abord l’état des lieux :

• Des

éleveurs qui joignent difficilement les deux bouts.

• Un

marché qui est probablement l’un des plus mondialisés de la planète, où les

mêmes acteurs interviennent sur les cinq continents. Des acheteurs

internationaux qui ont un choix presque infini, et qui font leurs emplettes sur

les différents marchés avec un très haut niveau d’exigence.

• Un

pays, la France, où il y a de moins en moins d’investisseurs nationaux, mais

qui a le meilleur système de soutien grâce au PMU.

Au

moins, nous avons tous un point d’accord : les primes doivent encourager

l’amélioration de la filière ; et ce n’est pas en punissant les éleveurs qui

font l’effort de chercher à améliorer l’élevage français, en conduisant leurs

poulinières aux meilleurs étalons européens, que l’on améliorera le pur-sang en

France ! D’ailleurs, personne n’est heureux de devoir supporter les surcoûts

considérables liés à l’envoi de ses meilleures juments en Irlande ou en

Angleterre. On ne le fait pas par snobisme ! Et c’est pour le moins surprenant

que la réponse de l’organisation face à cet investissement, c’est une sanction

sur le niveau des primes et principalement sur les 2ans. Si on veut bien se

rappeler que c’est le marché qui détermine la production, et que ce marché en

l’occurrence est globalisé, je n’ai toujours pas compris comment on améliorera

la situation de l’élevage français en rendant encore un peu plus difficile

l’équilibre économique des haras qui cherchent à attirer ces acteurs du marché

mondial – un équilibre d’autant plus indispensable pour nous tous qu’il n’y a

pas d’investisseurs nationaux suffisants. Nous n’y pouvons rien, et c’est ainsi

: leurs critères d’achat ne les amènent pas malheureusement, ou à la marge,

vers des produits de Literato… Et ce n’est pas le producteur qui désigne, au

bout du compte, les bons ou les mauvais étalons ; c’est le marché, c’est-à-dire

l’acheteur ! Oui, il faut encourager à produire français grâce à un fonds pour

acheter des étalons, mais faut-il encore que ce fonds soit consacré à des

étalons qui ont le potentiel d’être compétitifs sur le marché mondial et non

pas à des achats clientélistes. Est-ce soutenir l’élevage que de continuer à

accorder des primes de 43 % à des chevaux de 5ans et plus de valeur handicap

faible, voire très faible. J’aimerais, pour éclairer le débat– ce serait faire

preuve de transparence – que France Galop nous donne le volume des primes

consacrées aux courses à conditions de 2ans et 3ans et celles accordées à ces

chevaux de handicap de petite valeur. Soutenir l’élevage français, ce serait au

moins réduire considérablement le financement de la médiocrité pour réaffecter

ces fonds sur les premières années de course et inciter à l’achat de nouveaux

yearlings. Enfin, le signal du repli adressé à la communauté internationale

est-il le meilleur moyen de faire venir des investisseurs internationaux en

France qui, grâce aux conditions de courses françaises, peuvent affecter sur

nos terres des juments de haut niveau qui sont naturellement destinées à des

étalons de Coolmore ou Darley, faute de mieux ? Pour conclure, je voudrais

poser plusieurs questions. En forçant le trait, à quoi ressembleraient les

ventes d’août d’Arqana et qui y serait présent si on écoutait les chantres du franco-français

? Est-ce que l’élevage globalement y gagnerait ? Les petits éleveurs ont aussi

besoin de locomotives qui attirent les plus grands acheteurs de la planète ; et

surtout tous les éleveurs ont besoin de juments issues de sang étranger pour

éventuellement croiser avec nos étalons français. Et au lieu de s’attarder sur

les primes, on ferait mieux, comme on l’a fait ailleurs, de s’attarder sur les

conditions d’admission à la qualité d’étalon et sur la sélection des juments.

Est-ce en affaiblissant le capital génétique du cheval français que nous serons

en mesure de gagner nos plus grandes courses face aux écuries étrangères qui

vont aux meilleurs étalons mondiaux ? En clair, faut-il que les belles

allocations de nos courses s’échappent à l’étranger plutôt qu’elles soient

réinjectées dans la filière française ; car qui peut croire que nous gagnerions

beaucoup de courses de Groupe dans dix ou quinze ans avec un capital génétique

franco-français ? Enfin, je profite de cette tribune pour faire une observation

: j’avais suivi aussi avec beaucoup d’intérêt la campagne électorale pour les

instances de France Galop. S’il y a bien un changement à opérer, c’est celui du

mode électoral que l’on peut qualifier de préhistorique. Il donne le sentiment

de vouloir préserver avant tout des prés carrés ; et c’est fait avec beaucoup

de précision et de soin. Un vrai travail d’orfèvre ! Un tel mode électoral –

que les sénateurs eux-mêmes rejetteraient – conduit naturellement à

s’interroger sur la représentativité des instances. Pour mettre les pieds dans

le plat, combien y a-t-il d’éleveurs dans le conseil d’administration de France

Galop, qui a pris cette décision, et plus encore combien d’éleveurs

professionnels? Et plus généralement, cette institution doit bien entendu représenter

tous les acteurs de la filière (les petits et les gros). J’aimerais savoir quel

est le niveau d’investissement d’un certain nombre de membres du conseil

d'administration dans la filière ? Car honnêtement, on peut s’interroger sur la

représentativité d’une instance qui a pris à l’unanimité – pas même une

abstention ! – une décision stupide et refuse de regarder avec lucidité le

monde tel qu’il est. C’est toujours le même combat

et la

même question qui s'imposent, exactement comme en politique : veut-on tirer le

pays vers le haut ou vers le bas ? Veut-on, par l'action politique, hisser

notre filière vers le meilleur ou bien répondre à des étalonniers en mal de

saillies ? Oui, vraiment, être éleveur, c’est dur, mais ce n’était pas encore

assez dur : il fallait donc nous rendre à tous la vie encore plus dure. »