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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Mon analyse de la reforme initiee par france galop

Autres informations / 14.08.2012

Mon analyse de la reforme initiee par france galop

PAR

DAVID POWELL

«

J'avoue être mystifié par la tempête déclenchée par le compte-rendu du Comité

de France Galop. La polémique se focalise sur la différenciation du taux de la

prime à l'éleveur des "conçus en France" et "non conçus",

alors que les "pour," comme les "contre", sont unanimes

pour dire qu'elle est insuffisante pour changer quoi que ce soit. Par

conséquent, comment une "réformette" aussi inutile peut-elle être si

néfaste ?

De ce

fait, on a passé sous silence la somme impressionnante de travail fournie par

la nouvelle équipe de France Galop, qui a accompli davantage en six mois que

lors des dix dernières années – et surtout, dans le bon sens. À saluer aussi,

l'instauration d'un esprit nouveau, ressenti par les professionnels à tous les

niveaux. Pourquoi s'en prendre au Syndicat des Éleveurs ? Ce n'est même pas sa

proposition qui a été retenue par le comité de France Galop... Je précise

d'ailleurs que je n'étais pas d'accord non plus avec son projet de faire mettre

bas en France pour avoir le label "FR", estimant qu'il s'agissait

d'une complication logistique inefficace, mais cela ne m'a pas conduit à

démissionner du syndicat ! Si on quitte la table chaque fois que l'on est mis

en minorité, il n'y a plus de démocratie possible. Je vois mal comment les

représentants des éleveurs auraient pu voter contre le projet présenté par le

Comité de France Galop…Je voudrais donc analyser les diverses interventions,

bénéficiant d'une situation assez polyvalente qui me permet – je l'espère – de

faire la part des choses sans prêcher pour une seule paroisse – je ne suis

Français que de coeur, je ne suis plus étalonnier depuis longtemps, mais je

l'ai été, et je suis depuis quarante ans éleveur pour mon compte avec sol, donc

cotisant MSA et soumis de plein fouet à la fiscalité et aux cotisations

sociales. Je suis client régulier d'Arqana comme acheteur ou vendeur, et je

gère des écuries de course. J'ai donc été "à la place" de beaucoup de

gens. En se désolant à l'unanimité de la pauvreté croissante du parc étalons

français, personne n'a pris la peine de l'expliquer. Voyons donc le contexte.

La France a offert au monde des courses financées par le monopole du PMU, sans

égal pour ses allocations, alors que l'élevage local était bien trop faible

pour défendre sa part du pactole, car :

- la

fiscalité est non seulement pénalisante mais inhibante pour toute personne

résidante en France ;

- la

notion de "signe extérieur de richesse", notamment, a fait du tort –

et notre marché est donc devenu dépendant du mécénat de la clientèle étrangère,

ce qui n'est jamais sain ;

- le

coût de main d'oeuvre est excessif, ce qui est notamment dû à la législation du

travail & aux charges sociales, qui entravaient notre compétitivité, même avant

la catastrophe des 35 heures, alors que c'est le poste le plus coûteux et

incontournable de notre métier ;

- il y a

eu un tsunami en 1988, lorsqu'une interprétation erronée de la loi sur les

sociétés en participation a provoqué une vague de redressements intempestifs

(300 éleveurs concernés pour 60 millions de francs) qu'il a fallu combattre

pendant plus d'une décennie, pour enfin les faire lever. En attendant, cela mit

fin aux syndications d'étalons en France, à la fermeture de plusieurs grands

haras, sans compter le gel des investissements dans l'incertitude de ce que

l'on allait devoir payer…… et pendant ce temps-là, le gouvernement irlandais

avait eu l'idée géniale d'une exonération fiscale sur les revenus d'élevage,

amorçant le cercle vertueux que l'on connaît, avec un apport de devises &

d'emploi pour son pays qui aurait dû faire réfléchir les autres

gouvernements... Au contraire, chez nous, la volonté de faire "les plus

belles courses du monde" avec un élevage handicapé, a provoqué un flux de

devises et d'emplois dans l'autre sens ! Tout ceci a conduit à une spirale

infernale, "manque d'étalons= manque de juments", et ainsi de suite,

aujourd'hui si bien installée, que le fait même qu'un cheval fasse la monte en

France le dévalorise aux yeux mêmes des éleveurs français, qui se demandent

"pourquoi nous ont-ils laissé celui-là" (je suis parfois vexé par les

"cuirs" que mes collègues étrangers ont le toupet de me proposer en

disant, "ce cheval-là serait bien pour la France," comme si c'était

le tiers-monde)… Nous devons au monopole du PMU le financement de nos primes

& encouragements ; en revanche, le pari à côte fixe avec un

"adversaire" identifié – le bookmaker – est plus motivant pour le

public, qui vient donc plus nombreux et se passionne davantage. Force est de

constater que notre prospérité profite aujourd'hui aux professionnels des pays

ruinés par les bookmakers... Nous avons cumulé les inconvénients des deux

systèmes, en finançant l'autre !

En somme

:

-

l'Irlande a eu l'avantage fiscal d'une exonération d'impôts sur les revenus de

l'étalonnage, qui lui a donné une avance aujourd'hui irréversible, et qui a

généré une rentrée de devises  (les

saillies et les juments venant à la monte) et des emplois, alors que :

- la

France a eu l'avantage du monopole du PMU, qui lui a permis de prendre une

avance incommensurable pour les allocations et encouragements, mais qui au

contraire s'est traduit par une fuite de devises, compte tenu des boulets

sociaux et fiscaux que nous avons traînés pendant des années. Bruxelles a

récemment mis fin à l'énorme élan donné par l'exonération d'impôts irlandais,

mais l'avance exponentielle prise est telle que sa suppression ne pourra rien

changer, car le cercle vertueux a été amorcé, alors que chez nous la spirale

infernale descendante ne pourra plus être inversée. C'est donc à partir d'une

situation anormalement dégradée, voir kafkaïenne, que nos instances sont

obligées de raisonner. Douze années ont passé depuis que le Comité du Syndicat

des Éleveurs a voté à une grande majorité la "prime à deux temps,"

bien plus différenciée que celle instaurée maintenant, mais je suis d'accord

avec tous les intervenants pour dire que cela ne sera jamais suffisant pour

sauver l'étalonnage français dans l'état où il se trouve aujourd'hui. Un

"conçu étranger" a sans doute environ le double de valeur commerciale

et d'espérance de gains (et donc de primes) d'un "conçu en France"

(et c'est bien pour cela qu'on se donne la peine de faire voyager les juments

!), alors moduler le taux de prime n'est pénalisant pour personne et ne fait

que corriger un écart existant. Aujourd'hui, la différence entre 10 et 15 % ne

peut que prétendre récompenser et consoler ceux qui jouent encore la carte de

l'étalonnage national, d'une part. Et, 

d'autre part, exiger que la jument soit sept mois sur douze en France ne

peut gêner que ceux qui ne veulent que profiter du système, sans vraiment

élever "français". La prime au propriétaire – la seule qui compte

pour les acheteurs – a été étendue et rationalisée, donc je ne vois pas où est

le problème pour les agences de vente et les éleveurs-vendeurs...

Le pur

sang devient adulte à 4 ans, pourquoi n'aurait-il pas droit aux mêmes primes

propriétaires ? Sauf à considérer que l'on doit vendre des "chevaux

kleenex" qui sont jetables après leur année de 2 ou 3ans – c'est un avis

qui a d'ailleurs été exprimé, il y a une dizaine d'années, dans une étude

communiquée par un "groupe de réflexion" d'éleveurs-vendeurs, et que

j'avais trouvé choquant. Il est aussi contre-productif de singer la politique

anglo-irlandaise de produire des 2ans précoces pour raccourcir le cycle de

rentabilité, nos souches ont un tel retard dans ce domaine que nous mettrions

un demi-siècle pour le combler, et ce serait abandonner ce qui a fait la force

de notre élevage, c'est à dire la tenue. C'est pour cela que la décision de

raccourcir toutes les distances ("Jockey Club", "Jean

Prat", Grand Critérium, etc.) était si grave. Il y a une douzaine

d'années, lorsque je représentais le Syndicat auprès du Conseil Régional, j'avais

prévenu les politiques que, les charges de main d'oeuvre étant en constante

augmentation dans le "modèle social français" et la valeur des

"franco-français" se dégradant progressivement, bientôt une

proportion inquiétante de ces chevaux élevés sur notre sol passeraient sous la

barre de rentabilité, à savoir, coûtant plus qu'ils ne valent, et deviendraient

donc des passifs et non plus des actifs. Nous y sommes depuis un moment. Dès

lors, je ne comprends pas non plus que certains haras étalonniers n'aient pas

saisi que la mesure a été prise dans leur intérêt. C'est quand même plus

intéressant et rentable d'avoir un étalon qui fait la monte à 20 000 euros qu'à

2 000 – pour ces derniers, on ne gagne même rien : "Je perds sur chaque

article, mais je me rattrape sur l'ensemble..."  Je suis d'autant plus à l'aise pour en parler

que je ne suis plus étalonnier depuis longtemps – justement parce que j'ai bien

compris qu'il était devenu impossible de faire cela "en première

classe" sur notre sol. "Sans bonnes juments, pas de bons étalons,

mais sans bons étalons, pas de bonnes juments." Tous sont d'accords sur ce

corollaire. C'est la manière d'y remédier qui fait débat ! Reste une constante

mathématique : un étalon peut saillir une centaine de juments, par contre une

jument n'est croisée qu'une fois par an. C'est donc l'étalon qui peut servir

d'aimant, et non la jument. Un seul bon étalon peut attirer un certain nombre

de juments, alors qu'une jument d'elle-même n'a aucun pouvoir attractif. C'est

bien pour cela que partout ailleurs que chez nous, les primes sont attribuées

en fonction du stationnement de l'étalon. L'état lamentable où en sont arrivées

les choses, est insuffisant pour ramener une élite d'étalons en France, mais

qui a proposé une autre solution ? Personne ! Et, si cela ne va rien changer,

pourquoi cette cascade de démissions et de dénonciations ? Les bonnes lois sont

celles qui font coïncider l'intérêt particulier avec l’intérêt général. La

prime n'est pas un acquis, mais bien une incitation à faire correspondre les

intérêts particuliers des éleveurs avec celui de l'élevage en général. Si elle

ne remplissait plus cette mission, il fallait la réformer. Il ne faudrait pas

tomber dans le travers bien français de considérer une aubaine comme un droit

ou un dû – car voici la définition Larousse d'une "prime" : "

somme, objet, avantage alloués à titre d'encouragement, de récompense,

d'incitation– ce qui encourage à faire quelque chose"...Une prime, c'est

donc quelque chose qui est décerné dans un but bien déterminé. À cette fin,

elle comporte deux volets :

- la

récompense, dans notre cas, une part des gains qui revient à l'éleveur, qui est

rémunéré pour le travail bien fait au même titre que le propriétaire,

l'entraîneur ou le jockey

-

l'incitation, dans ce cas, à faire perdurer l'élevage français

C'est

donc un abus de langage, de parler de "punition" concernant la

modulation de l'attribution d'une "prime"...Le but du volet

"incitation" fut à l'époque, d'inciter les grands élevages étrangers

à installer un haras en France, mais cela n'a pas vraiment réussi, d'abord

parce que le fait d'avoir une domiciliation fiscale française fait peur, et

ensuite parce que le laxisme de la réglementation permet de profiter du système

sans "jouer le jeu"...En ce qui concerne les reproches faits à Arqana

pour le manque de produits "conçus en France" dans le catalogue

d'août : nous ne sommes plus à l'époque des anciennes agences, des coopératives

d'éleveurs, destinées à promouvoir et vendre la production de leurs actionnaires,

donc la production française... Mais ce n'est évidemment plus du tout le rôle

d'Arqana. La majorité des éleveurs a parfaitement accepté que la vocation

d'Arqana soit de vendre ce qui intéresse les acheteurs, et non d'écouler

forcément leur production nationale si elle n'est pas adaptée au marché. Arqana

est une société avec des actionnaires, qui a fait le choix heureux de

l'international, et il faut l'en féliciter, mais sa tâche n'est pas de

représenter l'ensemble des éleveurs –le Syndicat des Eleveurs et à fortiori

France Galop sont bien dans leur rôle en défendant l'élevage national, et

notamment avec la principale arme disponible, l'attribution des primes. Cela

fait mauvais perdant de mettre en cause le mode de scrutin lorsque l'on n'est

pas d'accord avec les décisions prises. Il est d'ailleurs probable qu'un mode

d'élection plus "direct" (dont je serais d'ailleurs partisan) aurait

donné une réforme bien plus radicale de l'attribution des encouragements. (Sauf

à remettre en cause le mode de scrutin "un homme, une voix" et de

donner à chaque éleveur un poids électoral correspondant au nombre, voire la

valeur, de sa jumenterie, mais là nous parlons d'un système électoral

"censitaire" qui n'est vraiment plus dans l'air du temps !). Ce qui

me frappe, c'est la pénurie d'argumentation spécifique contre la mesure, que

l'on remplace par l'invective, l'incantation de grandes principes

antiprotectionnistes, de phrases toutes faites sans signification précise,

voire de comparer la différenciation des primes à une "partition de

population" comme celles qui ont conduit aux génocides ! Il faut raison

garder ... Soit dit en passant, je ne suis pas un protectionniste, plutôt

quelqu'un que la "bien-pensance" qualifie "d'ultra

libéral", mais il faut bien reconnaître que l'essor de l'élevage allemand,

que l'on cite en exemple, ou celui de Federico Tesio, ont eu lieu en milieu

protégé. À méditer quand même ? Très sincèrement, autant j'espérais encore

possible de redresser la barre il y a une douzaine d'années, je crois

qu'aujourd'hui il est malheureusement trop tard. Par contre, il est normal

qu'un syndicat professionnel n'endosse pas le même fatalisme, et qu'il essaye

d'y remédier, même si la tâche paraît rude, voire impossible. Dans toutes les

diatribes et critiques, personne n'a su dire de manière concrète :

- de

quelle manière cette réformette pouvait nuire aux éleveurs

- ni

comment elle pouvait nuire aux ventes

...

alors où est le problème ?

Je suis

un admirateur inconditionnel et notoire du travail extraordinaire effectué par

Éric Hoyeau et son équipe, je trouve que le nouveau président de France Galop

nous redonne de l'espoir pour l'avenir de notre profession, et que la nouvelle

gérance du Syndicat s'active, et à propos, dans le sens souhaité. Nous n'avons

jamais eu, en France, trois aussi bonnes équipes en charge des divers secteurs

de la profession. Ces "nouveaux balais" devraient créer une synergie

pour faire ce qu'il faut devant notre porte, et je suis abasourdi qu'une telle

pléiade de talents, de dynamismes, et de bonnes volontés ne puisse travailler

ensemble. »