Reunifier et rassembler l'elevage francais

Autres informations / 17.08.2012

Reunifier et rassembler l'elevage francais

PAR PHILIPPE

MICHENOT, ELEVEUR

« Pour

répondre au déclin qualitatif du parc d'étalons français, le conseil

d'administration de France Galop a décidé en juin de créer une nouvelle

structure de la prime d'éleveur en distinguant et dissociant deux primes

différentes : celle qui s'appliquerait aux produits conçus nés et élevés en

France, issus d'un étalon stationné en France, et celle des assimilés. La prime

pour chevaux "conçus" serait de 15 % alors que celle des

assimilés/non conçus tomberait à 10 %. Le différentiel de 33 % ( 33 %

représente l'écart en valeur absolue entre les deux primes, c'est-à-dire entre

une prime à 15 % et un prime à 10 %) serait financé par la diminution radicale

de la prime attribuée aux produits dits "assimilés/non conçus". Cette

décision obéit à une logique très simple bien que non formulée officiellement :

dissuader les éleveurs français d'envoyer leurs juments à la saillie à

l'étranger en instaurant ce différentiel de 33 % en faveur de ceux qui se

cantonnent sur leur seule base hexagonale. Cette mécanique a choqué de nombreux

professionnels et passionnés car si l'on comprend bien une volonté incitative

en faveur des reproducteurs nationaux, pourquoi la financer par la pénalisation

de ceux qui relèvent le défi concurrentiel européen ? En plus de cette

iniquité, il est évident pour tout observateur informé que cette réforme, si

elle n'est pas revue, aura l'effet inverse de celui qu'escomptent les

dirigeants de France Galop. En effet, dissuader les éleveurs français d'aller à

la qualité supérieure à l'étranger, revient à appauvrir à moyen terme tout

l'élevage français. Cette mesure protectionniste ratera son objectif car son

adoption n'entraînera la venue d'aucun étalon supplémentaire de qualité ! La

démonstration va de soi : est-ce que l'existence de cette surprime aurait

incité les entourages de Makfi ou de Lope de Vega à les laisser en France ? La

réponse est nette : non ! Pourquoi cette certitude ? Parce que dans les deux

cas, c'est la loi du marché qui a voulu in fine que Makfi se retrouve en Angleterre,

et que Lope de Vega soit à Ballylinch Stud en Irlande, et aucune autre

considération n'est intervenue. Sans disserter sur ces deux cas récents, il est

clair que le différentiel de 33 % entre conçus et assimilés n'aura aucune

conséquence sur la destination des étalons. Les promoteurs du double régime de

prime prétendent l'inverse alors que tous les mouvements d'étalons prouvent

qu'ils se trompent. Quand un étalon fonctionnant en Irlande se retrouve dans un

haras français, c'est qu'il n'est plus "populaire" et

"attractif" dans son pays initial, c'est évident pour toutes les

importations des dernières années. Aujourd'hui, bon nombre des jeunes étalons

"français" ont des listes pleines et ceux qui les utilisent

volontiers s'y décident indépendamment du montant des primes. Les étalons

"intermédiaires" pourraient-ils récupérer quelques-unes des huit

cents juments qui vont à la saillie à l'étranger ? Là encore, cette hypothèse

est peu envisageable dans la mesure où ces juments, restant dans l'Hexagone, iraient

de toute évidence vers les étalons "Fr" qui sont déjà pleins, et par

sur ceux, dont moi-même, qui peinent derrière les leaders. De ce fait, les

éleveurs concernés ne renonceront jamais aux étalons étrangers, plébiscités par

le marché, pour se retrouver sur des "étalons intermédiaires" en

France. Et comme des étalons de tête iront toujours prioritairement en Irlande,

par intérêt économique de leurs propriétaires, la mise en place de cet écart de

33 % entre conçus et assimilés sera sans effet sur le parc des étalons

français, abondant en quantité et rare en qualité. Ne trompons pas les éleveurs

français : leur problème n'est pas prioritairement les étalons, qui sont tous

accessibles dans l'Europe de l'élevage. Leurs problèmes réels ont d'autres

sources : 1) la dépréciation qualitative de notre jumenterie par défaut de

réinvestissement; 2) le fonctionnement déficient du marché national handicapé

par une demande propriétaire trop faible de jeunes sujets; 3) la concentration

maximale des "bons" chevaux et futurs étalons dans les conglomérats

internationaux basés en Irlande et en Grande-Bretagne. Ces grands groupes ne

syndiquent plus les étalons, ce qui interdit les gains en capital des éleveurs

de base. Toutes les bonnes juments des éleveurs européens travaillent pour la

valorisation des étalons, entre autres, de Darley, Coolmore et Juddmonte, ce

qui contribue à l’appauvrissement individuel relatif de ces éleveurs. C'est

pourquoi l'idée de la surprime aux conçus, en réponse à la qualité insuffisante

du parc étalonnier français, est simplement une erreur d'analyse, totalement à

côté des vrais problèmes. Non seulement elle ne changera rien au parc des

étalons français, mais elle aggravera le déclin global de l'élevage français en

"captant" quelques juments françaises de plus vers des étalons au

potentiel limité. Ce qui aura pour conséquence que notre production nationale

baissera en qualité ; nous fabriquerons de moins en moins d'étalons potentiels,

ce qui est l'inverse de l'objectif prétendu de la mesure! Plus généralement,

l'histoire de l'élevage démontre que toute limitation du pool génétique par

frilosité, par habitude, ou par renoncement, conduit à la marginalisation de

ces élevages. Or la statistique est radicale : il est stationné 53 étalons en

Europe qui font la monte à 10.000 € et plus. Or, 90 % d'entre eux sont

localisés hors de France, soit 48 étalons outre-Manche. Il n'y en a que cinq en

France dont l'un est mort (Green Tune). Pour que notre élevage reste

compétitif, il est donc vital que les 800 poulinières que nous déplaçons

temporairement le temps d'être saillies continuent à utiliser les 48 leaders

européens. Pénaliser ces éleveurs en leur réservant une prime réduite qui

baisse leurs revenus de 28 % est une disposition dissuasive et très injuste envers

ces éleveurs qui se battent, ne trouvant pas en France les sires qui permettent

de rester au niveau de la compétition mondiale. L'élevage est une compétition

entre des terroirs, des hommes et leur savoir-faire, des juments. La France a

tout cela pour rester dans la course. dissuader ceux qui se battent en France

de la possibilité de relever le défi de la compétition est une erreur tragique

décidée par France Galop et le Syndicat des éleveurs qui ne remplissent plus

leur mission fondatrice d'améliorer la race. De plus, l'annonce de cette

décision inattendue a eu pour effet immédiat de couper en deux groupes

l'élevage français. Tout cela est regrettable, humiliant et suicidaire pour

notre avenir, car décourager les plus entreprenants ne dynamisera pas l'élevage

français. Or, identifiant les éleveurs français qui envoient les outre-Manche

pour être saillies, il a été constaté, selon une étude précise, que si les

élevages de grande taille envoyaient environ 500 juments en Irlande et

Grande-Bretagne, une centaine de "petits éleveurs" français envoie

300 poulinières chaque année vers ces pays pour y utiliser leurs étalons. Donc

100 éleveurs français de base envoient en moyenne 3 juments par an en Irlande

ou Angleterre. Ce qui signifie que dans la pratique de l'élevage, n'existe pas

la scission que provoque politiquement la mesure décidée hâtivement en juin. Il

n'y a pas deux façons de bien élever et de bien croiser ses juments : l'élevage

français est un tout et l'orientation qui consiste à opposer ceux qui élèveraient

des "conçus" aux autres est là encore une erreur politique aux effets

néfastes. La prime à l'éleveur est une disposition incitative et rassurante qui

récompense nos éleveurs gagnant des courses. Je pense qu’elle se doit d’être

défendue car elle unifie notre système. Mais elle n'existe pas pour couper en

deux catégories l'élevage français. C'est pourquoi il est nécessaire de

maintenir une prime à taux unique pour tous les éleveurs opérant en France.

Parallèlement, un groupe d’éleveurs étalonniers très représentatif a élaboré de

nouvelles modalités dynamiques en faveur des étalons français. Il s'agit du

projet d'une prime supplémentaire financée en partie par les étalonniers

français au bénéfice de leurs utilisateurs. Cette nouvelle prime serait de nature

à créer un choc et à sceller notre solidarité nationale. Ce projet pourrait

donner le jour à une prime éleveur vraiment incitative de 20 % pour les

produits issus de sires français, tout en respectant ceux qui font l'effort

d'aller à l'étranger. C'est pour cela que les deux projets devraient être revus

et confrontés en toute sérénité par les instances dirigeantes, permettant la

réconciliation des éleveurs français. Cet objectif est primordial, car un

élevage français divisé et démotivé annoncerait notre déclin irrémédiable : je

ne peux pas croire que France Galop souhaite une telle réalité. »

Philippe

Michenot, chef d’entreprise extérieur au monde du cheval, a créé et développé

depuis vingt-cinq ans, en tant qu’éleveur-vendeur passionné, un petit haras de 45

hectares en Vendée (le haras de Beauvoir), avec plus de vingt poulinières et

leurs produits stationnés à l’année sur place. Il intervient régulièrement dans

les ventes publiques et présente notamment sous le nom du haras quatre

yearlings cette année en août (chiffre identique à 2011) : les lots 229 (un

mâle de Dark Angel), 310 (un mâle de Yeats), 375 (une pouliche de Soldier of

Fortune) et 461 (un mâle d’Iffraaj). Pour tirer vers le haut sa structure et

faire des croisements qui lui paraissent judicieux, il envoie régulièrement des

juments en Irlande (7 cette année). Les juments pleines mettent bas en France

et la jument et le foal à quinze jours sont transportés vers le pays de

destination où se trouve l’étalon et l’ensemble revient après trois mois quand

la jument est testée pleine à soixante jours environ. À part ce voyage de

"reproduction", l’ensemble du cheptel est élevé sur place à Beauvoir.

Il conserve à l’entraînement, entre autres, quelques éléments sous les couleurs

du haras de Beauvoir, chez Guy Chérel pour l’obstacle et chez Rodolphe Collet

pour le plat. Il nous a semblé intéressant de lire son point de vue juste avant

les ventes Arqana sur les nouvelles dispositions votées récemment par France

Galop.