Le plus grand des absents : ribot, sea bird et… frankel

Autres informations / 07.10.2012

Le plus grand des absents : ribot, sea bird et… frankel

PAR GUY

THIBAULT, HISTORIEN DES COURSES

L’immense

bonheur m’ayant été donné d’assister, adulte, aux deux "Arcs" de

Ribot (1955, 1956) et à celui de Sea Bird (1965), j’aurais éprouvé une grande

joie si, le 7 octobre prochain, s’était aligné au départ du Qatar Arc de

Triomphe l’actuelle vedette mondiale Frankel que je ne connais jusqu’alors que

grâce à la télévision. Depuis sa victoire acquise à York dans les Juddmonte

International Stakes, Frankel a confirmé sur la distance de 2.090 mètres son

immense supériorité établie jusqu’alors seulement sur le mile. L’impression

visuelle était telle que les spectateurs sont unanimes à penser que les 310

mètres supplémentaires de l'“Arc” ne lui causeraient aucun problème et qu’il

pourrait ainsi conserver son invincibilité sur 2.400 mètres, distance classique

par excellence. Son entourage ayant choisi de maintenir l’actuel champion du

monde des pur sang sur les 2.000 mètres d’Ascot le 20 octobre plutôt que

d’affronter les 2.400 mètres de Longchamp le 7 octobre, Frankel ne rejoindra

pas dans l’histoire des courses Ribot et Sea Bird dont la supériorité sur leurs

adversaires était incommensurable. Portrait express de ces superchampions à

l’intention des jeunes qui n’ont pas assisté à leurs exploits. Né le 27 février

1952 au National Stud en Angleterre où sa mère avait été envoyée à la saillie,

Ribot est le fruit des immenses connaissances hippiques de l’Italien Federico

Tesio qui a élevé ses parents Tenerani et Romanella ainsi que ses quatre

grands-parents. Il lui a attribué, suivant son habitude le nom d’un artiste, en

l’occurrence celui d’un peintre et aquafortiste français. Né petit, Ribot n’a

pas été engagé dans les courses classiques. Quand il débute à 2ans le 4 juillet

à Milan, Federico Tesioso est décédé depuis deux mois, à l’âge de

quatre-vingt-cinq ans. Néanmoins, Ribot porte les couleurs (casaque blanche,

croix de Saint-André et toque rouges) que Nearco a illustrées à Longchamp en

1938 dans le Grand Prix de Paris. Ce sont maintenant celles du marquis Incisa

della Rochetta, déjà associé de Federico Tesio depuis quelque temps. Dès 2ans,

Ribot affirme sa supériorité sur ses contemporains italiens, ses trois

tentatives – sur 1.000, 1.400 et 1.500 mètres– se soldant par des succès en

devançant ses suivants d’une longueur, deux longueurs puis une tête dans le

Gran Criterium à Milan. À 3ans, de mars à septembre, encore quatre victoires

remportées de six, dix, une et dix longueurs. À Longchamp, le 9 octobre 1955,

parmi les vingt-trois partants, s’il est invaincu, Ribot ne constitue que le

troisième choix des parieurs (88/10), n’ayant devancé dans son pays que des

adversaires sans relief. En fait, sur la piste, une seule incertitude.

L’outsider Hidalgo (qui a désarçonné son jockey à la suite d’un tassement)

va-t-il gêner Ribot et l’empêcher de gagner ? Heureusement non et le poulain

italien dépasse sans coup férir le cheval en liberté pour gagner de toute une

classe, mesurée par le juge à trois longueurs devant Beau Prince II. Invité à

participer au Washington D.C. International à Laurel Park, Ribot décline

l’invitation, se contentant de se présenter le 23 octobre dans le Gran Premio

del Jockey Club à Milan où il devance son suivant de quinze longueurs. À 4ans,

encore quatre succès à partir de mai (quatre, douze, huit, encore huit

longueurs) avant de se présenter le 21 juillet dans les King George VI and

Queen Elizabeth Stakes à Ascot où, bien que gagnant de cinq longueurs en

terrain lourd, il n’enthousiasme pas les Anglais du fait d’une opposition

relativement faible. Puis le 9 septembre à Milan, en devançant de huit

longueurs ses adversaires sur 1.800 mètres, Ribot inscrit une quinzième

victoire sur son palmarès immaculé. Arrivent le 7 octobre et l’“Arc de

Triomphe”. Certes Ribot est grand favori (6/10), mais dix-neuf concurrents

osent l’affronter. On se réjouit de la participation de quatre étrangers, deux

venus d’outre-Manche (dont Talgo, facile vainqueur du Derby irlandais pour

Gerry Oldham) et deux entraînés outre-Atlantique. Cette présence correspond au

désir de C.-V. Whitney de mesurer les représentants de deux continents sur le

gazon. Son 5ans Fisherman (vainqueur à 3ans du Washington D.C.  International devant Banassa) et son 3ans

Career Boy (deuxième des Belmont Stakes) n’entendent pas être de simples

figurants. Mais aucun cheval au monde ne peut résister à Ribot. Le terrain a

beau être lourd, Fisherman peut mener un train très soutenu (mais pas

suicidaire) qui assure une sélection impitoyable, un seul concurrent est

toujours à l’aise, Ribot. Dans la ligne d’arrivée, il vole vers le poteau,

l’atteignant avec une avance de six longueurs (la marge la plus importante dans

l’histoire de la course) sur Talgo (100/1). À deux longueurs, Tanerko conserve

de deux courtes têtes la troisième place devant l’américain Career Boy (qui

finit vite) et Master Boing (100/1) futur lauréat du Washington D.C. International.

Cet "Arc" 1956 témoigne de l’esprit sportif d’un propriétaire

n’hésitant pas à remettre à l’épreuve à 4ans son champion invaincu. Il en est

récompensé car Ribot met un point final à une carrière exempte de défaite en

seize tentatives, au cours desquelles il aura devancé ses adversaires d’un

total de 99 longueurs et d’une tête – moyenne par course 6,18 longueurs !

L’Italie pavoise et oblige Ribot à effectuer à l’automne deux galops en

exhibition avec son jockey Enrico Camici à San Siro et à Rome. Et la poste de

la petite république de San Marino émet un timbre à son effigie. Ribot c’est

aussi le chef d’oeuvre d’un créateur génial, Federico Tesio, déjà inventeur de

l’invaincu Nearco. Comme ce dernier n’avait pas laissé indifférent l’élevage

britannique, Ribot, invaincu en seize courses, ne pourra manquer d’attirer la

convoitise des éleveurs du Kentucky. Après s’être distingué immédiatement comme

un grand reproducteur en Europe où il procrée deux vainqueurs de l'“Arc”

(Molvedo et Prince Royal II) et s’être classé trois fois champion des étalons

outre-Manche (1963, 1967, 1968), Ribot prendra le chemin de l’Amérique où il

poursuivra avec succès sa carrière de reproducteur à Darby Dan Farm jusqu’à sa

mort à 20 ans en 1972.

Seulement

huit courses pour Sea Bird né le 8 mars 1962, élevé dans l’Eure à

Notre-Dame-del’Isle (au bord de la Seine, près de Vernon), à quelque dix

kilomètres de Dangu (au bord de l’Epte, près de Gisors) où naquit un siècle

plus tôt Gladiateur le champion du comte de Lagrange, premier cheval à ravir le

Derby d’Epsom – créé en 1780 – aux pur sang britanniques. Heureuse coïncidence,

Sea Bird va suivre l’exemple de son illustre voisin. Son propriétaire, Jean

Ternynck (industriel du textile dans le Nord), confie à Étienne Pollet son

élève Sea Bird, très grand poulain issu de l’américain Dan Cupid (deuxième du

"Jockey Club" de 1959) et de la poulinière française Sicalade (fille

de Sicambre héros du "Jockey Club" de 1951). La carrière de Sea Bird

est limpide. Après une carrière de 2ans marquée par deux succès (dont le

Critérium de Maisons-Laffitte) et un échec relatif (deuxième du Grand Critérium

à deux longueurs de son compagnon d’entraînement, le précoce américain Grey

Dawn, lauréat du Prix Morny), il dispute à 3ans cinq courses se traduisant par autant

de victoires, toutes faciles sauf deux... stupéfiantes. Dans les deux courses

suprêmes, le Derby et l'“Arc”. Verdict : deux longueurs à Epsom alors qu’il est

ralenti depuis cinquante mètres par son jockey ; six longueurs à Longchamp

alors qu’il verse à gauche depuis cent mètres. Or le 3 octobre 1965, c’est bien

à Longchamp le championnat mondial du pur sang. Jamais auparavant les

principales nations européennes et le continent américain n’avaient été

représentés ensemble par leur meilleur cheval, comme c’est le cas ce jour.

Vingt partants dont cinq lauréats de Derby ! Pour la France, deux chefs : Sea

Bird, héros des Prix Greffulhe et Lupin, du Derby d’Epsom puis du Grand Prix de

Saint-Cloud, portant les couleurs (casaque verte, toque noire) de Jean Ternynck

; et Reliance, invaincu, cinq fois victorieux, 

notamment dans le "Jockey Club", le Grand Prix de Paris et le

"Royal-Oak", sous la casaque de François Dupré, entraîné par François

Mathet. Également, les subordonnés de Reliance tout au long de sa campagne,

Diatome et Carvin ; Blabla, gagnante du Prix de Diane mais victime d’une triple

chute dans le Prix Vermeille ; et trois 4ans, Free Ride (Prix Ganay), Demi

Deuil (Grand Prix de Baden-Baden) et Timmy Lad (quatrième de l'“Arc” 1964).

Pour l’Irlande, Meadow Court, gagnant de l’Irish Derby puis des King George VI

à Ascot. Pour l’Amérique, Tom Rolfe, un fils de Ribot, vainqueur des Preakness

Stakes et de l’American Derby. Pour la Russie, le premier pur sang soviétique à

courir en France, le 4ans Anilin, titulaire de onze victoires dont le Derby

soviétique. À l’entrée de la ligne droite, Sea Bird prend la tête, suivi comme

son ombre par Reliance. Au moment où l’on s’attend à la lutte promise entre les

deux géants, l’Australien Pat Glennon, jockey de Sea Bird, rend la main à son

cheval. Le public de Longchamp assiste alors à un spectacle extraordinaire,

peut-être le plus beau jamais vu sur le vénérable hippodrome. Sea Bird s’étend

dans des foulées dont l’ampleur n’a d’égale que la souplesse et, bien que penchant

sur sa gauche, franchit la ligne d’arrivée avec six longueurs d’avance sur

Reliance, précédant lui même de cinq longueurs Diatome. Quatrième à une

encolure, son compagnon Free Ride, suivi de peu par Anilin. Sixième à cinq

longueurs, Tom Rolfe. Un siècle plus tôt, le comte de Lagrange avait refusé de

vendre Gladiateur aux États-Unis. Jean Ternynck, lui, accepte de louer Sea Bird

à l’éleveur américain John W. Galbreath et le champion s’en va retrouver à

Darby Dan Farm (Kentucky) Ribot qui l’avait précédé. Sea Bird y effectue

finalement sept saisons de monte et revient en France fin 1972 pour y mourir en

mars 1973, âgé de 11ans seulement. Cette même année, un témoignage de sa

qualité lui est rendu de manière posthume par sa fille Allez France, gagnante

du Prix de Diane et destinée à remporter l’année suivante l’"Arc de

Triomphe" comme son père.

«

Infaillible, Frankel entre dans la légende », tel est le titre d’un article de

l’éminent chroniqueur hippique Tony Morris paru dans le Racing Post le 24 juin,

avant son triomphe à York qui porte à treize le nombre de ses victoires (de 2 à

4ans) acquises devant 83 adversaires relégués à un total de 74 ó longueurs,

soit une moyenne de 5,73 par course. Un peu moins que Ribot (6,18), mais le

champion italien n’avait affronté qu’à trois occasions une concurrence

internationale alors que l’élève de Khalid Abdullah a terrassé presque toujours

des adversaires de très haut niveau. S’il partage avec ses aînés Ribot et Sea

Bird une accélération dévastatrice – qualité rarissime –, Frankel n’aura pas pu

en faire la démonstration sur 2.400 mètres le 7 octobre prochain à Longchamp

dans le Qatar Arc de Triomphe, provoquant l’immense regret de tous les amateurs

de courses du monde entier.