La fin d’un monde ancien est aussi la naissance d’un nouveau monde par mayeul caire

Autres informations / 05.12.2012

La fin d’un monde ancien est aussi la naissance d’un nouveau monde par mayeul caire

Assurément, les difficultés économiques de la filière hippique française créent une tension de plus en plus forte. Loin d’être surprenant, le texte de l’association des entraîneurs n’est que le énième épisode d’une crise d’identité qui était latente depuis plusieurs mois et qui est tout simplement passée au premier plan cette année. Ce texte sincère et parfois brutal dit une chose très forte, au fond : la question n’est désormais plus de savoir quelles courses il faut augmenter ; la vraie question, pour l’association des entraîneurs, c’est une remise à plat du programme. Jusque dans ses fondements mêmes. Avec l’établissement de nouvelles règles, comme par exemple le fait d’attribuer plus ou moins de courses à une région en fonction du nombre de chevaux qu’elle accueille à l’entraînement. En cela, le texte des entraîneurs est, au sens strict du terme, révolutionnaire.

LE LARGE DEBAT NATIONAL EST DEJA OUVERT, MEME S’IL NE DIT PAS SON NOM

"Révolutionnaire" : certains trouveront peut-être que je vais un peu loin en choisissant cet adjectif. Et pourtant… Qui peut nier que les choses ne pourront plus longtemps rester en l’état, sous peine d’explosion ou d’extinction du système ? Personne ! Pas, en tout cas, Bertrand Bélinguier, qui a pris le taureau par les cornes depuis son élection. Pas non plus Philippe Bouchara et Philippe Jeanneret, dont le conseil économique et social a commencé de révéler les failles de notre système, en passionnant et en inquiétant à la fois leur auditoire à chaque fois qu’ils prennent la parole sur le sujet. Pas les éleveurs, qui ont intensément débattu de l’augmentation des primes cet été. Pas les propriétaires, qui s’inquiètent légitimement de la future augmentation de la T.V.A. Et donc, pas les entraîneurs non plus, qui veulent eux aussi une rupture avec l’ordre ancien. Il est certain que la volonté de bouger les lignes et le langage de vérité de Bertrand Bélinguier ont joué un rôle dans l’ouverture d’un large débat national qui ne dit pas son nom. Jusqu’à une date récente, France Galop évoluait peu et parlait peu, préférant le plus souvent reconduire le budget d’année en année. En cela, la société-mère se comportait souvent à la façon du PMU : en répartiteur de richesses. Il est vrai que la période s’y prêtait. Mais maintenant, ce temps est fini. D’abord parce que les richesses sont plus incertaines pour l’avenir. Ensuite parce que, malgré ces richesses, notre filière courses s’est globalement appauvrie. Elle a attrapé un coup de froid, sans prendre tout de suite conscience qu’elle était un peu malade, ce qui a retardé d’autant le début des soins. Et puis cette année, plusieurs événements sont venus indiquer que le temps de l’apathie était révolu. À commencer, comme je l’ai déjà dit, par le nouveau style imprimé par Bertrand Bélinguier. En annonçant un plan de cinq millions d'euros d’économies, le président de France Galop disait déjà qu’il allait falloir bouger les lignes.  D’autres allaient aussi secouer le cocotier, sans que leurs ruades aient de liens entre elles.

DEUX COUPS DE SEMONCE ANNONCIATEURS

Le premier coup de semonce a eu lieu pendant l’hiver, avec la mission ou le rapport (le vocable changeait en fonction que l’on était pour ou contre) Augereau. Les sociétés de courses ont interprété les pouvoirs donnés à Daniel Augereau, et/ou comme une marque de méfiance de la part du pouvoir en place, et/ou comme une ingérence menaçant la relative autonomie de notre milieu… et/ou comme une fronde interne, émanant des responsables des courses en régions, lesquels ne se sentaient pas assez écoutés – voire méprisés – par le pouvoir central. C’est pour cette dernière raison que l’action menée par Daniel Augereau peut être lue comme la première manifestation tangible d’une crise interne de notre milieu socioprofessionnel. Puis les sociétés de courses ont su gérer ce moment difficile, reprenant la main en créant le comité stratégique. Elles ont regagné la confiance du pouvoir politique, et la boîte de Pandore s’est gentiment refermée, la révolte en restant au stade de rébellion. Le second coup de semonce a eu lieu cet été, avec la démission d’un certain nombre (et non pas de "tous", comme nous l’avons écrit par erreur lundi) de grands haras français du Syndicat des éleveurs, pour protester contre la réforme des primes par France Galop (ces grands haras accusant, à tort ou à raison, le président de leur syndicat de ne pas les avoir

défendus). Cette fois, la révolte est allée à son terme. Aujourd’hui, les parties antagonistes s’emploient à recoller les morceaux, ce qui est positif et nécessaire, car le monde socioprofessionnel est trop petit pour pouvoir se passer d’union. Mais il y a bien eu crise – politique, d’identité ou de nerfs… ou les trois ! – au cours de l’été.

DES ENTRAINEURS EN COLERE

Le texte de l’association des entraîneurs que nous publions aujourd’hui peut être considéré comme le troisième coup de semonce de cette année 2012 décidément particulière. Car il ressemble, lui aussi, à une révolte. Et, comme dans les premiers cas, on observera avec attention son évolution pour vérifier qu’il ne s’agit pas d’une révolution (*). Les deux demandes principales de l’association (plus de courses sur la P.S.F. de Chantilly, notamment en hiver, et des allocations réparties en fonction des effectifs par région) caractérisent finalement le même phénomène : pour répondre à l’explosion du nombre de réunions Premium, l’association veut que France Galop joue en priorité la carte des hippodromes proches des centres d’entraînement. La demande est logique, dans notre contexte actuel de réduction des coûts pesant sur les propriétaires : en particulier les frais de transports et les frais dits "de meetings" (qui peuvent doubler un prix de pension). La pression est aujourd’hui énorme sur le conseil d’administration, sur le comité et sur le président de France Galop. En effet, si je devais faire un parallèle avec la société civile, je dirais que les entraîneurs sont les "prêtres" de notre "religion" : à la fois détenteurs du savoir (entraîneurs de chevaux) et guides spirituels (entraîneurs de propriétaires). C’est pourquoi ils pèsent traditionnellement si lourd, même s’ils ne sont pas les plus nombreux et même si on ne les cite jamais comme des "piliers" du système aux côtés des parieurs et des propriétaires…ce qui est une erreur car les entraîneurs sont tout autant un pilier de notre univers économique que les autres corporations, éleveurs et jockeys compris. Bref, quand on lit sous leur plume une phrase aussi cruelle que : « La situation absurde qui nous est imposée résulte de l’autisme des dirigeants face à une crise qui empire au fil des mois, aggravant la précarité de nos entreprises menacées »,on est en droit de considérer la situation comme grave.

CROIRE EN L’AVENIR

Bertrand Bélinguier avait remarquablement géré la profonde mutation du PMU ; je me "mouille" aujourd’hui en écrivant qu’il faut lui faire confiance pour gérer la profonde mutation dont notre filière a besoin non seulement pour survivre, mais aussi pour vivre tout court et surtout pour croître encore. Et je me remouille en affirmant qu’il a aujourd’hui pleinement conscience à la fois de l’ampleur et de la difficulté de sa charge. Oui, je crois que Bertrand Bélinguier va y arriver et, personnellement, je crois plus que jamais : dans les courses en général, car elles sont porteuses de valeurs ou de qualité qui sont celles du monde "de demain" (passion, respect de l’animal, dimension écologique du poumon vert dans la ville, loisir urbain…), en notre modèle économique mixte, à la fois "privé" (par la compétition et par le commerce) et "public" (autant par la mutualisation/répartition des ressources que par le contrôle par l’État), lui aussi bien en phase avec ce que devrait être l’évolution de notre société.

SOYONS LUCIDES ET FAISONS SORTIR DU SYSTEME CERTAINS CHEVAUX

À l’instar de ce que l’on constate dans d’autres secteurs de l’économie française, je crois simplement qu’un certain nombre de fondamentaux de notre monde ne peuvent plus être considérés comme des acquis. Nous devons accepter de voir mourir le monde ancien si nous voulons qu’un nouveau monde naisse. Ou, pour parodier Lampedusa : « Il faut [accepter] que tout change pour que rien ne change. » Pour sortir des considérations générales, je vais vous donner un exemple de mutation à accepter sous peine de se mettre en danger : faisons sortir du système tous les chevaux dont la valeur est inférieure à un seuil critique, que je fixe volontairement assez haut en parlant de valeur 28 (ce qui est peut-être excessif). Bien sûr, la disparition des chevaux de valeur inférieure à 28 doit être étalée sur deux ans, dans le cadre d’un moratoire. Mais ensuite, il faudra avoir le courage de s’y tenir car tout le monde en profitera : les propriétaires, car ils cesseront de maintenir à l’entraînement des chevaux trop loin de toute rentabilité ; les entraîneurs pour les mêmes raisons et aussi parce que le système découragera moins leurs propriétaires ; les éleveurs, car les propriétaires qui ne pourront conserver leurs valeurs 28 et moins réinvestiront dans des nouveaux chevaux… et l’ensemble de ces trois corporations sera également gagnant car les économies d’allocations distribuées à ces chevaux trop modestes profiteront à tous les autres chevaux. Et toutes les courses pourront alors être revalorisées, non pas de 1 % ou de 3 %, mais de beaucoup plus !

(*) Le 14 juillet 1789, le duc de Liancourt informe Louis XVI d’événements à la Bastille. Le roi le questionne : « Est-ce une révolte ? » Liancourt lui répond : « Non, Sire, c’est une révolution ! » Apocryphe ou pas, l’expression est restée.