Le cinquantenaire de la vente d’elevage a deauville par guy thibault, historien des courses

Autres informations / 13.12.2012

Le cinquantenaire de la vente d’elevage a deauville par guy thibault, historien des courses

Début 1962, la Société d’Encouragement devint propriétaire des établissements de ventes de Deauville (Chéri et Tattersall français), siège du marché estival des yearlings. Ce faisant, elle pense aussi à l’extension des ventes. Un projet est dans l’air depuis quelque temps : rassembler à Deauville, à l’époque des ventes de décembre de Newmarket, toutes les vacations de poulinières, foals et sujets divers qui se tiennent un peu partout, parfois à Deauville en août à l’issue des ventes de yearlings et, depuis la disparition des deux établissements de Neuilly (situés rue de Longchamp et rue Jacques Dulud), à l’automne sur l’hippodrome de Longchamp ou au Polo de Bagatelle. Mme Jean Couturié est une fervente adepte du projet qu’elle expose dans Courses & Élevage dès l’automne 1960 : « L’endroit rêvé serait Deauville, centre de l’élevage français. Les visiteurs pourraient arriver le samedi et, du fait de la proximité de tout à Deauville : hôtels, établissements de ventes, etc., les éleveurs pourraient prendre d’utiles contacts rapidement. Nous aurions la possibilité d’avoir un très grand nombre de boxes et les vans seraient libres pour assurer les transports. Je connais trop bien M. André pour ne pas savoir avec quelle amabilité il recevrait ces hôtes d’hiver qui, conquis par les charmes de Deauville, reviendraient certainement le plus souvent possible. » Et sous le titre "Une occasion à saisir", le chroniqueur Maximum explique le 14 septembre 1962 dans Sport-Complet le but de ces ventes : « Les ventes de poulinières, de pouliches et de sujets divers sont au nombre de quatre ou cinq, sont réparties sur un mois et demi ou deux mois à l’automne, mais ne groupent chacune qu’environ quarante sujets. Elles ne constituent pas un marché. Les acheteurs étant peu nombreux du fait de l’espacement des ventes et de leur manque d’importance numérique, les sujets se vendent plutôt mal que bien et, de ce fait, les vendeurs sont peu enclins à y inscrire des animaux de valeur pouvant "faire de l’argent". […] La nécessité de grands marchés, qu’ils s’appellent foire ou salons, s’est fait sentir dans toutes les branches de la production. Il n’y a pas aujourd’hui une industrie qui n’ait son marché, qui permet de faire le point de la production et qui engendre les transactions. En France, l’industrie du pur sang n’a qu’un marché incomplet. Au marché des yearlings de Deauville doit s’ajouter le marché des poulinières et des pouliches qui donnent naissance à ces yearlings. En outre, il est généralement admis que, sous peine de décadence, un élevage ne peut vivre en vase clos. Il doit donc se remonter en reproducteurs de sangs nouveaux. C’est sur un marché que l’on peut le mieux vendre les sujets que l’on veut réformer et acquérir ceux qui doivent les remplacer. » Finalement les dates retenues pour ces ventes sont le vendredi 30 novembre et le samedi 1er décembre 1962, précédant les ventes de Newmarket. La Société d’Encouragement transforme un bâtiment annexe en un coquet hall de vente chauffé et François André fait ouvrir l’hôtel Normandy. Ainsi, sorti de sa torpeur hivernale, Deauville s’éveille le temps d’un week-end tandis que l’A.D.E.C.S. et l’Office du Pur Sang peuvent présenter 420 animaux (220 poulinières, 42 pouliches, 28 foals, 68 yearlings et 62 chevaux à l’entraînement) dont 247 sont vendus pour un prix moyen de 13.716 F. Des étrangers sont venus. La société Koospol, organisme d’achat tchécoslovaque, se rend acquéreur de onze poulinières pour un total de 170.000 F et le prix record, 138.000F (aujourd’hui 191.016 €), revient à une poulinière de 10ans, Spice, provenant du haras de Meautry, achetée par un Suisse, Walter Haefner, pour son élevage en cours de création en Irlande, Moyglare Stud. 138.000 F, c’est à peu près l’équivalent de 10.000 guinées, soit la moitié du prix record payé la semaine suivante à Newmarket pour une poulinière de 5ans, Paradisea, par un groupe d’éleveurs japonais dont, outre-Manche, la fébrile activité compense la carence des acheteurs américains. 13.716 F ! Ce prix moyen est en augmentation de 30 % par rapport au prix moyen constaté au cours des quatre années précédentes lors des vacations éparpillées. Mais 13.716 F seulement à Deauville, alors qu’à Newmarket le prix moyen est de 1.581 guinées (22.900 F), c’est 67 % de plus en Angleterre. Cette différence, à l’origine considérable, va diminuer. Dès 1965 elle sera seulement de 44,5 % (Deauville 15.461 F, Newmarket 1.539 guinées, soit 22.332 F) pour n’être plus que de 30 % en 1967. C’est cette différence qui va permettre aux ventes de Deauville de se développer car elle ne représente pas un tel écart de qualité entre les animaux offerts des deux côtés de la Manche. Et si en cette année 1962, beaucoup d’éleveurs français continuent de se rendre à Newmarket – dont certains sont des inconditionnels– afin d’acheter 54 sujets pour 162.605 guinées (moyenne 3.011 guinées), ils vont bientôt revoir leur position, n’important que 49 sujets en 1964 et 31 en 1965.Deauville va leur procurer différentes occasions d’acquérir des femelles de qualité dont ils ont besoin pour leur élevage alors qu’ils disposent des moyens d’investir grâce à la vente rémunératrice de leurs yearlings. Entre temps le marché des poulinières s’enracine à Deauville. « Créées en 1962 au milieu de l’incertitude des uns et des critiques des autres, les ventes de poulinières de Deauville constituaient déjà trois ans plus tard un des événements attendus de la saison hippique. » Et dans Courses & Élevage, Pierre Bruneteau peut ajouter à propos des acheteurs éventuels « qu’ils appréciaient le Deauville d’hiver tout autant que le Deauville d’été et qu’ils ne répugnaient nullement, bien au contraire, à y demeurer quelques jours ; c’est plutôt, pour eux, un attrait supplémentaire. » Ainsi les ventes de poulinières participent à la naissance de la saison hivernale de Deauville. En effet la Société des Hôtels et Casino laisse ouvert toute l’année son hôtel Normandy et, un peu plus tard, sous l’impulsion de Lucien Barrière et du député-maire Michel d’Ornano, la station normande sera active en permanence. C’est une clientèle cosmopolite qui fréquente bientôt le marché des poulinières, clientèle beaucoup plus vaste que celle des yearlings, ceux-ci ne pouvant être importés dans de nombreux pays. L’élevage du pur sang est universel. Les Tchécoslovaques reviennent en 1965 pour acheter sept juments et les Japonais commencent à s’intéresser à nos reproductrices, faisant deux acquisitions en 1963, sept en 1964 puis douze pour 445.000 F en 1965. Et Deauville possède un catalogue attrayant principalement en 1964, 1966 et 1968, à l’occasion de la dispersion de trois élevages renommés. Le 21 novembre 1964, c’est Maurice Hennessy qui liquide dix-huit sujets dont l’un des trois foals, Roi Dagobert (Sicambre & Dame d’Atour) acquis par la comtesse de la Valdène, sera le meilleur 2ans de sa génération et lauréat du Prix Lupin. Le 23 novembre 1966, ce sont 53 sujets de l’Argentin Jorge de Atucha, grand ami de la France et éleveur au haras de La Louvière, décédé en octobre à Paris. Parmi les yearlings se trouve Tapalqué, acheté 52.000 F par François Mathet, qui gagnera le Prix du Jockey Club 1968 sous les couleurs d’Arpad Plesch. Deux ans plus tard, le 24 novembre 1968, c’est un feu d’enchères que provoque la dispersion de 25 chevaux que Mme P.A.B. Widener, fort âgée et ne pouvant plus se rendre en France, a décidé de vendre. Le "sang Widener" on se l’arrache et il réalise le tiers du chiffre d’affaires de l’ensemble du catalogue. Irish Lass (1961) est vendue pour 370.000 F à Walter Haefner ; elle sera une perle de Moyglare Stud, devenant la grand-mère de deux vainqueurs du Prix du Jockey Club, Bikala et Assert. La pouliche yearling Green Valley (Val de Loir & Sly Pola) est adjugée 410.000 F au courtier Robert Giraudon agissant pour le compte de Mme Pierre Wertheimer. Le clou de la vacation, 1.020.000 F (aujourd’hui 1.152.600 €) payés par Raymond Guest, propriétaire de Sir Ivor, héros du Derby d’Epsom de l’année, pour une célébrité, Hula Dancer, 8ans, pleine de Val de Loir. C’est un oiseau très rare, titulaire de huit victoires pour neuf tentatives, seul le Prix de Diane lui ayant échappé. Alors qu’Hula Dancer aura une production déplorable, Green Valley – vivement convoitée par Alec Head, à l’époque conseiller de la famille Wertheimer – ne courra pas mais sa descendance se révélera extraordinaire jusqu’à nos jours comme en témoigne son arrière-petite-fille Solemia, héroïne de l’"Arc de Triomphe" 2012.