L'editorial de david powell : revenons aux fondamentaux

Autres informations / 17.12.2012

L'editorial de david powell : revenons aux fondamentaux

« Concernant le programme, je suis un peu sidéré par la virulence du débat, même s'il paraît absurde d'avoir défiguré le site historique de Chantilly avec une P.S.F., pour ensuite ne pas l'utiliser l'hiver alors qu'on élimine à tour de bras à Deauville, à tel point que l'on ne peut même pas prétendre avoir un "programme" pour un cheval, la chance de courir devenant si aléatoire que cela ne vaut plus la peine de les entraîner : il faut engager, engager, et attendre son tour… Cela devient de la loterie…Je crois aussi qu'il faut cesser les lapalissades concernant les chevaux "qui font la recette" : le programme, c'est la règle du jeu, et si les mauvais chevaux font la recette, c'est qu'on a édifié un programme pour eux : si la règle était différente, les bons chevaux feraient la recette. Écrire, à l'époque, « le fait qu'un gagnant du "Jockey Club 2100" en produise un autre, prouve que c'est une bonne idée » relève de la même fumisterie. Qui aurait l'idée de dire que parce que les chats font des chats, cela prouve qu'ils sont bons ? Il ne faut pas non plus se focaliser sur le cycle court, sur l'âge des chevaux: le fait de durer, ce n'est pas un défaut. Ce n'est pas pour cela qu'il n'est que peu intéressant d'acheter un yearling, mais plutôt parce que l'espérance de gains n'est pas proportionnelle à la qualité des chevaux. C'est le système des handicaps qui gangrène le marché des jeunes chevaux, et non la durée de leur carrière. Au contraire, un propriétaire s'attache bien plus à un cheval qui lui gagne plusieurs courses, et cela par son mérite, qu'à un cheval qui gagne une fois par an, lorsque c'est son tour parce qu'il a "retrouvé son poids". Nous voulons attirer une nouvelle classe de propriétaires français : ce sont en général des gens qui ont réussi dans leur métier, et ceci par leur mérite, et on peut concevoir que le système de triche inhérent aux handicaps leur répugne…D'éliminer les chevaux par leur valeur handicap est un système subjectif, contraire à celui, objectif, de la sélection qui est le sens même des courses et de l'élevage, et je pense donc à écarter. De toute manière, si le programme ne permet plus de rentabiliser ces non-valeurs, ils seront réformés naturellement, par la loi du marché. Si l'on veut sortir du cercle vicieux engendré par la "dépendance" sur la prolifération des handicaps, il faut tout reprendre à zéro : tant qu'il y aura autant de handicaps, ils continueront à fausser la donne pour toutes les autres courses. Lorsque j'étais au bureau du Syndicat des éleveurs, nous avons élaboré une proposition allant dans ce sens, qui est restée lettre morte. Une bonne partie demeure d'actualité, sauf à remettre aussi en place ce qui a été démoli pendant la décennie qui vient de s'écouler. Cette proposition tient en trois chapitres, pour refaire un programme qui corresponde aux besoins de l'élevage :

1. Redonner au programme dit "classique" sa vocation de sélection, et dans le sens voulu. Sa "réforme" en raccourcissant les distances, contrairement à ce qui a été avancé à l'époque, n'a pas "suivi" l'évolution de la race, mais au contraire a anticipé et cherché à influencer celle-ci en modifiant la règle du jeu en faveur d'origines où notre élevage est justement le moins bien armé. Il est parfaitement vain d'argumenter que le programme devait évoluer pour suivre les temps : le programme, c'est la règle du jeu de la survie dans notre mini-univers évolutionnaire, c'est le programme qui forge la race, et non la race qui détermine le programme… Le programme a été détourné de sa vocation première, subordonné aux programmes anglais et irlandais – c'est quand même un comble, nous avons les meilleures allocations et nous avons réussi à faire du programme français un circuit "bis" voire préparatoire aux classiques anglais et irlandais !

2. Au quotidien, dans les courses "gagne-pain", arriver à un minimum de corrélation entre le niveau des chevaux et leur espérance de gains, afin de donner intérêt à produire de la qualité et non de la quantité : voilà ce qui peut inciter à acheter un yearling…

3.Quelques suggestions pour améliorer "l'intendance", à savoir éviter les lots squelettiques ou par contre les éliminations:

POUR LE PROGRAMME CLASSIQUE :

• Essayer de retrouver l'harmonie et le bon sens du programme d'avant 1986, où les préparatoires servaient vraiment, avec un point culminant dans les classiques, et notamment ré-avancer les Poules d'Essai mi-avril pour permettre une transition progressive avec le Lupin et le "Jockey Club".

• Recréer le Prix Lupin, sans toutefois lui donner une allocation qui en fasse un objectif, mais plutôt une étape entre la Poule d'Essai et le "Jockey Club", comme cela fut le cas pendant de longues années.

• Remettre le "Jockey Club" sur 2.400m, car comme prévu, il est devenu un "euroLupin", c'est-à-dire une préparatoire aux autres Derby européens… Dans la mesure ou ni le "Jockey Club" au rabais, ni le Grand Prix du 14 juillet n'ont pu s'imposer, il n'y a plus de Derby winner français, ce qui est préjudiciable.

• Remettre le Grand Prix de Paris sur 2.000m fin juin, avec des allocations suffisantes – ou alors sur 2.800m, pour retrouver sa vocation initiale...

• Redonner au Prix Eugène Adam son rôle de consolation, trois semaines après le Grand Prix, ne pas essayer à coups d'argent de lui donner un statut contre nature.

• Remettre le Prix Jean Prat sur 1.800m pour qu'il redevienne une étape pour milers que l'on souhaite rallonger, le jour du Jockey-Club il peut servir de tremplin au Grand Prix de Paris…

• Recréer le Prix de la Salamandre, comme préparatoire au Grand Criterium.

• Remettre le Grand Critérium sur 1.600m, le 2e dimanche d'octobre, pour avoir un champion two-year-old à nous.

• D'une manière générale, redonner à notre programme de 2ans une raison d'être propre, ne plus le subordonner au programme anglais : le Prix Jean-Luc Lagardère est devenu un "Dewhurst bis", le Critérium International un "Racing Post Trophy bis", etc.

• À l'automne, ne plus concentrer toutes les bonnes courses le week-end de l'“Arc”, qui devient indigeste, et ce qui désertifie les autres dimanches de Longchamp en suivant : les Grs1, et non les moindres, sont plutôt dévalorisés pris dans cette masse d'évènements simultanés, et leurs vainqueurs bien moins médiatisés dans l'ombre de l'“Arc”… De dire que l'“Arc” entouré de quelques Groupes ne suffira pas pour faire venir la foule, c'est sous-estimer son impact.

POUR LE QUOTIDIEN :

• Une grande règle : simplifier les conditions. Plus il y a de lignes dans les conditions, moins on a de partants !

• Quelle que soit la catégorie des chevaux, leur donner des chances de courir, mais il faut tout de même qu'il y ait un minimum de corrélation entre le niveau des chevaux et leur espérance de gains…qualité, et les clients à acheter des yearlings plutôt que des "réclamer", il faut un minimum de "justice" dans la récompense offerte – personne ne fait un croisement ou n'achète un poulain "parce qu'il a une tête à être bien pris handicap"… Il faut mettre fin à ce décalage qui s'est développé entre le programme des courses et les objectifs d'élevage.

• Diminuer progressivement le rôle des handicaps pour en arriver à un par jour, qui peut servir de Quinté ou Pick 5, et ajuster les allocations à la qualité des participants – essayer progressivement de faire des gros handicaps dignes de ce nom, avec des chevaux de Listed en haut de l'échelle (exemple : avec une allocation de 40.000 ou 45.000 euros en obstacle, ce n'est pas pour y donner une chance à des "réclamer" en privant les bons chevaux de courir… Il n'est pas normal d'ailleurs de relever les poids aux partants probables pour mettre hors concours les meilleurs...)

• Supprimer aussi les courses à alphabet, dont les conditions sont trop compliquées et dont la lettre ne correspond plus à la qualité du lot

• Les remplacer progressivement par : Courses à conditions "n'ayant pas 10.000, 20.000, 30.000 euros, etc., en victoires et places", qui constituent une protection de fait pour les chevaux ayant droit à la prime, car ils ne seront obligés de monter de catégorie que "50 % plus tard": dès lors, nul besoin de courses "nés et élevés" ou dites "filière"…

• Une vaste échelle de "réclamer" allant de 3.000 à 100.000 euros de taux de réclamation, le "réclamer" devient donc un handicap où l'entourage du cheval est celui qui détermine son poids selon le prix qu'il l'estime : s'il surclasse son cheval, ce n'est plus le handicapeur qui l'a surestimé, mais lui-même – il n'a qu'à baisser le taux pour que le cheval trouve son niveau de compétence ; que l'allocation soit en relation avec le taux de réclamation, selon un barème à déterminer

POUR L'INTENDANCE :

• Pour les maiden et les courses d'inédits, les coupler par sexe le même jour et se donner l'option, s'il n'y a pas assez de partants, de les réunir en une seule épreuve, et utiliser l'argent pour en dédoubler d'autres lorsqu'on est trop nombreux – on devrait éviter ainsi les maiden à quatre ou vingt partants, et surtout les éliminations avec leurs effets délétères sur l'entraînement et pervers sur la politique d'engagements…

• Il faudrait d'ailleurs garder une provision pour dédoubler en début et fin de saison – éviter "l'effet domino" des éliminations où l'on déclare partant uniquement pour devenir prioritaire la prochaine fois.

• Une allocation aux sept premiers des Listed-Races et des Groupes. De toute manière, lorsqu'on saura que pour un cheval un peu juste à ce niveau, il y a une vie en dehors de la voie des handicaps, on verra bien plus de monde tâter les courses black type sans crainte d'être massacré handicap sur une cinquième place un peu trop près des premiers… C'est la crainte de cela qui phagocyte les épreuves de prestige !

En conclusion, donner une chance aux chevaux durs et réguliers de gagner plusieurs fois – un propriétaire s'y attache bien plus. Je pense qu'un des freins au propriétariat chez nous, c'est cette notion qu'il faut attendre "chacun son tour" pour gagner sa course, et surtout qu'il faut tricher pour ne pas l'attendre éternellement… Je le répète, pour un chef d'entreprise qui a réussi et qui a donc le goût de la compétition et qui croit à la réussite par le mérite, on est dans l'antithèse de ce qu'il attend d'un passe-temps. La généralisation des handicaps nuit aussi à la fluidité du marché des chevaux à l'entraînement. Un cheval qui n'a pas encore gagné "son" handicap a une valeur handicap, et donc vénale, basse, et lorsqu'il l'aura gagné, il vaut encore moins dans la mesure ou l'allocation visée est encaissée, et il faudra qu'il attende un an pour "baisser" pour pouvoir en gagner un autre. Une grande gamme de "réclamer", par contre, rendra les transactions plus faciles, et on hésitera moins à acheter un cheval, sachant qu'il y a également profusion d'opportunités pour le revendre. Il ne faudra pas hésiter à élargir la gamme – descendre jusqu'à des taux de réclamation de 3.000 euros par exemple, pour donner une chance – et peut être une porte de sortie – aux chevaux de toute petite valeur – et à monter jusqu'à 100.000 euros pour l'exploitation de chevaux de bonne valeur, à la limite de la Listed. Pour finir, je voudrais citer ce que j'ai écrit dans JDG l'an dernier, pour rebondir sur une excellente intervention de Jean Claude Rouget : « Jean-Claude s'interroge à juste titre sur le système même des handicaps, que j'ai dénoncé, il y a longtemps, en écrivant que c'était un cancer qui rongeait le programme français… Avec le recul, l'invention du Tiercé a sans doute été néfaste pour nos courses, car il a permis une dépendance sur un mode de jeu proche de la loterie. Maintenant, on nous répond que les handicaps font la recette, mais c'est comme un toxicomane qui est convaincu de ne pas pouvoir se passer de la drogue. Il y a bien d'autre programmes (très proche de nous, celui des trotteurs français !) où l'on génère du jeu sans handicap. Cette prolifération des handicaps sape et fausse tout le reste du programme, et jette un discrédit quotidien sur la régularité de nos courses, car personne n'est dupe. Cela m'amène à approuver la sortie de Patrick Lanabère, qui dénonce le danger de la multiplication de l'offre ; il y a longtemps aux États Unis, on avait constaté la "loi du rendement décroissant" avec une augmentation intempestive de l'offre, et qu'une fois atteint un point de saturation, il était difficile de redonner l'appétit du jeu à un public repus. Car, c'est justement faute d'avoir su vendre la qualité de notre spectacle en promouvant les handicaps, que nous sommes réduits à compter sur la quantité. » Je suis d'ailleurs assez inquiet sur la publicité du PMU pour le "Spot" parue cette semaine, qui met en avant le fait qu'il n'y a aucun effort à faire pour choisir son jeu, qui sera basé sur ceux des autres joueurs. C'est exactement le contraire du message que l'on aurait dû faire passer depuis des années : que nous proposons un jeu "intelligent" sur un sport très exigeant. Le vide de pouvoir à France Galop pendant une décennie a laissé le champ libre au PMU, qui désormais mène la danse :le PMU n'est plus le bras financier des courses, mais au contraire c'est les courses qui sont la "gagneuse" du PMU. Il ne sera pas facile de reprendre la main, et je souhaite à nos dirigeants bon courage. »