Comment les courses italiennes ont-elles plongé ?

Autres informations / 14.02.2013

Comment les courses italiennes ont-elles plongé ?

Dossier spécial

Le turf italien se porte de plus en plus mal. Plusieurs

hippodromes sont en danger, le nombre de courses et de naissances est en chute

libre. Mais pas seulement... C'est toute la filière qui est dans la déchéance.

Notre correspondant en Italie est revenu sur la chronologie de la crise

italienne pour comprendre comment les courses ont basculé du mauvais côté.

 

1994

Les courses sont le seul moyen légal pour engager des paris

en Italie. On peut jouer sur les hippodromes et un petit ré seau de 330 agences

hippiques qui travaillent comme book makers, en payant les mêmes rapports que

le P.M.H. Les agences hippiques payent à l'État les 17 % d'impôts sur leur

chiffre d'affaires. Le total des enjeux atteint l'équivalent de

2.338 millions d'euros. L'UNIRE (la société-mère du galop et

du trot) paye 162 millions d'allocations. Le gagnant d'un maiden à 2 et 3ans

sur un hippodrome métropolitain touche

6.455 euros, pas mal du tout. L'élevage atteint son top nu mérique

avec plus des 5.700 trotteurs nés en 1993, alors que les pur-sang sont presque

1.800.

 

1995

Le système d'engagement des paris change complètement. Les

agences hippiques  tout en restant de

propriété privé  deviennent des guichets

PMU. Ils accueillent les paris pour les remettre dans le "chaudron"

avec une commission qui atteint 12 %. La première réponse est enthousiaste. Le

TRIS (l'équi valent du Tiercé), qui, jusqu'à 1991, était "enfermé"

dans les agences hippiques, arrive dans plus de 8.000 points de jeu (cafés et

tabacs) du réseau Sisal. C'est le premier grand bond des enjeux. À la fin de

l'année, les enjeux dépassent les 2.500 millions d'euros, dont plus de 600

millions sur le TRIS.

 

 

1996

C'est une aubaine. L'UNIRE décide de doubler les courses

TRIS et le pari "populaire" double sa recette. Le jeu simple se porte

bien également. Le total des enjeux dépasse la barre de trois milliards d'euros

(3.368 millions). À la fin de la saison, les premiers signaux de crise

arrivent, mais la ré ponse est de pousser le TRIS, en dépit de quelques

affaires de courses truquées, lesquelles détournent un peu les pa rieurs.

 

1997

L'UNIRE, qui était en charge de l'organisation des paris,

perd cette attribution qui passe sous le contrôle du ministre de l'Économie.

L'UNIRE, sous la tutelle du ministère de l'Agri culture, doit se limiter à

mettre en place les courses, et c'est "l'Économie" qui décide.

Le commissaire de l'UNIRE, Angelo Pettinari, décide de jouer

la carte du "populisme" et il donne un coup d'accélérateur aux

allocations. Les chevaux italiens se partagent un trésor de 269 millions

d'euros, le premier prix d'un maiden à 2 et 3ans augmente pour atteindre 10.974

€. Le nombre des courses monte de 18.082 à 19.408 (deux tiers aux trotteurs et

un tiers au pur-sang). Mais à force d'augmenter l'offre, les parieurs se

lassent. Le chiffre d'affaire plonge à trois mil liards d'euros.

 

1998

L'année commence avec une mauvaise nouvelle : les paris sur

le sport deviennent légaux en Italie, le pays où le foot ball est roi. Les

paris multisports  en bookmaking  béné ficient d'un prélèvement plus doux par

rapport à celui des enjeux hippiques qui est, en moyenne, de 30 %. Les courses

se maintiennent avec 2.990 millions d'euros, mais les allocations sont revues à

la baisse (un peu plus de 210 millions).

Afin de drainer la perte, l'UNIRE prend la décision d'aug menter

le nombre de courses. C'est le début de la fin.

 

1999

Le ministre de l'Économie, Vincenzo Visco, et son confrère à

l'Agriculture, Paolo de Castro, signent une nouvelle loi. Pour faire face à la

crise, le prélèvement sur les paris hip piques augmente. Les jeux simples sont

fortement pénali sés, avec un prélèvement qui grimpe à 31 %. À un tel niveau,

seuls les fous furieux jouent encore aux courses ! Le gouvernement décide quand

même de donner une concession à 1.000 nouvelles agences hippiques.

 

2002

Le nouveau ministre de l'Agriculture, Gianni Alemanno (de venu

ensuite maire de Rome), embauche son homme de confiance, Franco Panzironi,

comme secrétaire général de l'UNIRE. Les frais de gestion de la société-mère

montent tout de suite alors que les enjeux stagnent.

 

2003

Le nombre de courses monte jusqu'à 23.000 et le total des

enjeux se maintient  bon an mal an  entre 2,5 et 2,7 mil liards d'euros. La

moyenne des enjeux par course tombe de

180.000 euros en 1996 à 124.000 en 2003. L'augmentation du

nombre de courses engendre un nouveau problème. Les entraîneurs, ainsi que les

lads bien souvent, organisent de petites écuries artisanales. Le rêve est que

chaque cheval, même le plus moyen, puisse gagner son avoine. L'ancienne loi

"le propriétaire doit payer pour son cheval" est trans formé en

"le cheval doit payer pour son propriétaire".

 

2005

Panzironi est encore à sa place et le budget de l'UNIRE est

fixé à 400 millions d'euros. Cela dit, d'après une étude de la société,

seulement 20 % des courses ramènent dans les caisses assez de paris pour payer

l'allocation. Les parieurs sont de plus en plus pénalisés. À la fin de l'année,

seulement 67 % des 2.759 millions d'euros vont dans leurs poches. Alors que le

trot a commencé une politique de contrôle des naissances (désormais 4.500

naissances par an), le galop, avec l'aide des subventions à l'élevage, arrive à

produire presque 2.200 chevaux, soit 50 % de plus qu'en 1995.

 

2007

Au mois de février, le puissant Panzironi doit laisser sa

place à l'UNIRE. Les budgets des trois années précédentes frôlent la

catastrophe : les enjeux ont tenu mais la machine a coûté beaucoup trop. Guido

Melzi D'Eril est nommé commissaire de l'UNIRE puis secrétaire général, avec

l'objectif de remet tre la machine en marche et de faire des économies. Le

total des allocations est revu à la baisse ( 14 %) par rapport au 2006 mais

reste quand même d'un assez bon niveau (201 millions d'euros).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2008

Malgré tous les efforts, les enjeux s'effondrent et pendant

l'été, les premiers bruits concernant une réduction des allo cations commencent

à circuler. Melzi laisse sa place et, début septembre, une baisse de 15 % du

budget prévision nel de 190 millions d'euros est prévue. À cet instant, les pro

fessionnels décident la grève. L'Italie reste sans courses pendant plus d'un

mois, le galop milanais perd ses belles compétitions. Une délégation de

socioprofessionnels occupe le siège de l'UNIRE, alors que la crise hippique

arrive sur la table du gouvernement. C'est en novembre qu'une loi (la n.185)

est approuvée au parlement avec un grand effort du nouveau ministre de

l'Agriculture, Luca Zaia. Les courses re çoivent la garantie que les allocations

2008 seront mainte nues au niveau du budget prévisionnel, alors qu'une

subvention de l'État de 150 millions par an (à titre de dé dommagement pour

l'installation des machines à sous) sera garantie pour 2009 et 2010. Zaia

promet également une re forme pour la filière. Les "sociopros" sont

soulagées, mais la grève coûte très cher. À la fin de l'année, les totaux des

enjeux s'effondrent : 2.275 millions ( 17,21 %).

 

2009

Le total des enjeux baisse encore et, pour la première fois,

il n'arrive pas à 2 milliards d'euros. Avec les subventions de l'État, les

allocations sont encore garanties à 203 millions d'euros.

 

2010

Les joueurs ont perdu le chemin des guichets ! Les enjeux

tombent à 1.733 millions, mais avec 130 millions de sub ventions, les allocations

sont fixées à 187 millions. Il faut faire des économies et le nombre de courses

baisse de 18.673 à 17.469 (dont 4.607 au galop). Le ministre Zaia, qui avait

soutenu la filière hippique, laisse sa place et de vient président de la région

Veneto. Son travail a quand même garanti un principe : l'État doit aider les

courses à

sortir de la crise avec une subvention annuelle.

 

2011

Les enjeux vont de plus en plus mal (1.369 millions). Au

mois de mai, Francesco Ruffo della Scaletta devient secré taire général,

remplaçant Riccardo Acciai. Les allocations sont revues à la baisse (181

millions). Le nombre de courses est réduit d'une façon plus impressionnante

(15.232, soit  12,81 %, dont 4.330 au

galop). L'UNIRE change son vi sage et son nom en devenant ASSI (Agenzia per lo

Sviluppo Settore Ippico, soit Agence pour le développement du sec teur

hippique, en français). Au début de l'année, le finance ment de l'État était

prévu à hauteur de 109 millions, mais à mi-saison, on découvre que le nouveau

ministre de l'Agri culture, le Sicilien Francesco Saverio Romano, a dérouté une

grosse partie de l'enveloppe pour d'autres activités en ne laissant que 40

millions pour les courses. Au mois de no vembre, Romano est démissionnaire,

avec tout le gouver nement. Le futur des courses est de plus en plus incertain.

 

2012

L'année commence avec une grève. Le nouveau ministre de

l'Agriculture, Mario Catania (ancien commissaire de courses), essaye de

convaincre les professionnels de repren dre l'activité, mais il ne peut pas

garantir l'argent. La saison démarre le 11 février, avec la promesse de 95

millions d'al locations. Les enjeux tombent à nouveau (1.011 millions) et

l'ASSI est supprimée au mois d'août dans le cadre de la loi nommée

"Spending Revue". Les statistiques en fin de saison démontrent que le

nombre de courses a été réduit de 15.232 à 12.072 ( 20,75 %) et les partants de

155.386

à 119.117 ( 23,34 %).

 

2013

Le ministère de l'Agriculture annonce que le budget pour les

courses prévoit 115 millions d'allocations, 62 millions de subventions aux

sociétés de courses et 2 millions d'aide aux éleveurs. Le financement de l'État

sera de 109 millions. Le problème reste la caisse : les paiements des prix sont

blo qués depuis le mois de juin. Les socioprofessionnels orga nisent une

manifestation à Rome et ils sont reçus par le gouvernement. La nouvelle

promesse est de payer les prix de juillet et août avant la mi-mars et de régler

ensuite les quatre mois restants, avec la garantie pour 2013 d'encaisser les

allocations dans un délai de 60 jours.

Quelques jours après, un décret des deux ministères an nonce

que l'argent pour payer les dettes de 2012 (97 millions) sera trouvé dans les

budgets 2013-2015, déjà fixé par loi de l'État (250 millions d'euros). Il

s'agit donc de couper les budgets 2013 et 2014 de 30 millions d'euros et celui

de 2015 de 37 millions. La solution prévue par le décret est très simple. Le

calendrier et les allocations des grandes courses ne seront pas touchés, alors

que la serpe intervien dra sur le volume de réunions. Pour le galop, sont

prévues 80 réunions en moins en 2014, 160 en 2014 et 203 en 2015. Il faut

savoir qu'en 2012, les réunions au programme étaient de 580. En 2015, le

calendrier ne proposera qu'un seul hip podrome de galop aux parieurs. Les

socioprofessionnels sont en cours d'étude de cette proposition mais il y a...

un parfum de grève.

Le scénario au mois de février est dramatique. Les hippo dromes

de trot de Milan et Rome n'ont pas ouvert et des projets immobiliers sont déjà

à l'étude. Naples (trot et galop) a suspendu l'activité en décembre, suite à

des pro blèmes de gestion et rien n'est décide sur son futur. Pour la première

fois de l'histoire, tout au long d'un mois (février), les trois plus grandes

villes d'Italie n'organiseront pas une seule réunion ni au trot ni au galop.

La crise a touché lourdement l'élevage. Les naissances 2012

ont diminué chez les pur-sang avec moins de 1.300 nais sances. Et plusieurs

éleveurs ont décidé de vendre les foals à l'étranger pour encaisser de l'argent

d'avance et payer les sailles. D'après les prévisions, la production 2013 sera

en core plus réduite (1.150 galopeurs et un peu plus de 2.100 trotteurs).

Le secteur des courses en Italie sera-t-il capable de sortir

du gouffre ? La réponse populiste, qui arrive depuis quelque temps, est

facciamo come la Francia [faisons comme en France, ndlr]. Le problème est qu'en

Italie, le réseau des agences hippiques coûte 12 % du total des enjeux, le pré lèvement

sur les paris est de 31 % (jeux simples) et les hip podromes  même les plus inutiles  se partagent 60 millions de subventions.

Facciamo come la Francia ? C'est beaucoup plus compliqué que ça...