Cedric boutin, comme vous ne l’avez jamais lu

Autres informations / 27.04.2013

Cedric boutin, comme vous ne l’avez jamais lu

Cédric

Boutin est une somme de paradoxes. Il se dit homme de compétition, plutôt

qu’homme de cheval. Pourtant, il a choisi de devenir entraîneur. Il dit que son

vrai bonheur, ce serait de lire des bandes dessinées (qu’il achète

compulsivement) sous sa couette. Pourtant, il est en alerte permanente pour

gérer ses quelque 1.500 partants par an. « Je suis en constante violence avec

moi-même », résume-t-il. Et si ces quelques mots, lancés au cours d’une interview

où il n’a compté ni son temps ni ses éclats de voix, expliquaient à eux seuls

le personnage Boutin ?

JOUR DE

GALOP. – POURQUOI DONNEZ-VOUS CETTE IMPRESSION D’ETRE EN GUERRE PERMANENTE

CONTRE L’INSTITUTION ?

Cédric

Boutin. – France Galop est organisée comme une démocratie, mais elle compte 50

% de cooptés à son comité… La plupart de ces personnes ne sont pas impliquées

financièrement dans la marche en avant de l’entreprise, comme le sont les

entraîneurs, les éleveurs ou les propriétaires. En réalité, nous sommes dans un

régime semi-démocratique. Et les gens investis à 200 % dans l’économie des

courses, comme moi mais comme beaucoup d’autres aussi, ne sont représentés qu’à

50 %. Il y a là une distorsion complète entre les gens qui ont les pouvoirs

exécutif et législatif, et ceux qui ont le pouvoir économique.

VOUS

ETES CONTRE LES COOPTES ?

Non, je

ne suis pas contre les cooptés. Je pense simplement qu’ils devraient être

beaucoup moins nombreux au Comité de France Galop. Selon moi, la proportion

devrait tomber de 50 à 10 %. Au quotidien, les cooptés ne devraient intervenir

qu’en tant que sages, comme des garants moraux, et avoir un droit de veto sur

les grandes décisions qui engagent l’avenir économique et même philosophique de

France Galop. Mais ils ne devraient pas gouverner, et surtout pas intervenir au

quotidien sur des questions d’ordre technique. C’est un anachronisme total. De

toute façon, France Galop est anachronique. L’opération de cooptation devrait

être plus transparente. Ce serait intéressant de connaître la liste des

"candidats" à l’avance et qu’ils se présentent à tout le monde, en

expliquant pourquoi ils veulent être cooptés et ce qui fait qu’ils le

mériteraient. Le mode de scrutin des cooptés est en décalage complet avec notre

République qui, législativement, est gouvernée par deux chambres qui passent

toutes les deux par le feu du suffrage universel. C’est-à-dire l’Assemblée

nationale, élue au suffrage universel direct, et le Sénat, élu au suffrage

universel indirect. Pourquoi les élections du Comité de France Galop ne sont

pas organisées de cette façon, avec 50 % d’élus au suffrage direct et les 50 %

d’élus au suffrage indirect, par des grands électeurs. On a l’impression que la

cooptation fonctionne comme un club sélect, pour ne pas dire plus. Pourquoi

serais-je obligé chaque année d'effectuer une demande de renouvellement de ma

licence ? Qu’est-ce que cela signifie ? Je vous rappelle qu’en France, le

livret d’ouvrier a disparu il y a plus de cent ans ! [Le livret d'ouvrier est

un document officiel mis en service par le Consulat le 12 avril 1803 ; l'usage

en décline à partir de 1860, sous Napoléon III, pour s'éteindre en 1890. Il

permet notamment le contrôle des horaires et des déplacements des ouvriers par

les autorités auxquelles il doit être présenté à de multiples occasions, ndlr.]

C’est ma liberté d’entreprendre qui est en cause. Nous sommes en 2013, et pas

en 1813.

RECEMMENT,

LE COMITE DE FRANCE GALOP A ELU LE REPRESENTANT DES ENTRAINEURS AU SEIN DU

CONSEIL D’ADMINISTRATION DE FRANCE GALOP. UN SIEGE POUR VOTRE PROFESSION,

EST-CE SELON VOUS SUFFISANT ?

Non

seulement c'est insuffisant, mais je trouve même cela choquant. Les entraîneurs

sont très mal représentés au sein de France Galop. Heureusement, ils ont réussi

à entrer au Comité via d’autres collèges car ils sont devenus par obligation,

au fil des années, propriétaires ou éleveurs. Cela dit, ils prennent la place

d’autres personnes et cela peut créer un mélange de genres gênant. De toute

façon, le système de gouvernance de France Galop fonctionne dans le mauvais

sens : le Comité n’est là que pour entériner les décisions du conseil

d’administration alors qu’il me semble que cela devrait être l’inverse. Le

conseil d’administration devrait se prononcer sur des sujets proposés par le

Comité, lui-même alimenté par le conseil du plat et de l’obstacle et par les

commissions techniques. Pour résumer, les propositions devraient venir de la

base et remonter au sommet de la pyramide, alors que les décisions sont prises

de façon quasi-autocratique par le conseil d’administration pour ensuite être

entérinées par le Comité.

COMMENT

DEFINIRIEZ-VOUS LES RELATIONS ENTRE LES PROFESSIONNELS ET L’INSTITUTION ?

Pour

être juste, ces rapports dépendent beaucoup de nos interlocuteurs. C’est avant

tout une question de personne. Certains sont très bien et d’autres ne sont pas

à leur place. Et là… c’est un mélange d’incompréhension, de malentendus, de

manque de professionnalisme, de vision erronée de la réalité. Évidemment, cela

vient compliquer nos relations. Enfin, cela s’explique car nous ne sommes pas

dans le même état d’esprit. Les cadres et les directeurs de France Galop sont

en nombre très suffisant pour ne pas connaître notre rythme de travail effréné.

Beaucoup ont le temps de souffler, d’avoir une vie de famille équilibrée, de

prendre des congés, de couper leur portable. Congés, R.T.T., repos ne font pas

partie du vocable des entraîneurs. Personne ne serait surpris qu’un entraîneur

aux abois se pende au milieu de sa cour. Par contre, imaginez-vous un directeur

de France Galop s’immoler au milieu des balances parce qu’il a été persécuté

par les professionnels ?

QUELLES

SOLUTIONS PRECONISERIEZ-VOUS POUR AMELIORER CES RAPPORTS ?

Dans les

instances, il faudrait augmenter la représentation des entraîneurs, comme je

l’ai déjà dit. Trois personnes sur cinquante au Comité, c’est ubuesque.

Ensuite, au quotidien, on ne peut pas nous demander d’être en permanence au

garde à vous devant messieurs les commissaires qui sont des bénévoles, et qui

se doivent d’obéir à un code d’un autre temps. Réfléchissez : au cours d’une

réunion de courses, le sort d’un professionnel qui est engagé financièrement et

qui est employeur est suspendu aux humeurs de quatre bénévoles! C’est aberrant.

RECEMMENT,

VOUS AVEZ CONNU UN DIFFEREND AVEC UN DIRECTEUR DE REUNION, QUI A CONDUIT A UNE

AMENDE DE 1.500 EUROS. POUVEZ-VOUS EXPOSER VOTRE POINT DE VUE SUR CETTE AFFAIRE

?

Pour que

vous puissiez comprendre, il faut que je vous rappelle le contexte. Quand on

déclare un cheval non-partant sur l’hippodrome, notre garçon de voyage doit

remplir un document préimprimé auprès du solicitor et cette déclaration papier

est ensuite transmise au directeur de réunion. Cette feuille est faite pour

cela donc elle devrait suffire. Mais non. Pour "blinder" sa procédure,

France Galop m’appelle systématiquement sur mon téléphone portable pour que je

confirme que le cheval est bien non-partant. Mon portable est allumé 24h/24

parce que je travaille avec du vivant et qu’il peut arriver n’importe quoi.

Mais ce n’est pas une raison pour me déranger sans motif valable sur mon rare

temps libre. La veille de cette affaire, un directeur de réunion, compétent et

arrangeant, m’a appelé pour ce motif. Je lui ai dit que je ne répondrai pas à

sa question, car les choses avaient été faites comme il le fallait sur

l’hippodrome. Vingt quatre heures plus tard, rebelote. Mon portable sonne. Je

ne suis pas aux courses. Je vois le nom de la directrice de la réunion du jour.

Je me doute que c’est encore une histoire de non-partant mais, par acquit de conscience,

j’écoute son message. C’est bien cela. Je décide donc de ne pas la rappeler.

Quelques minutes plus tard, c’est par texto qu’elle me demande de me confirmer

si Freestyler est non-partant. Et là, je lui envoie un texto pour lui dire que

je ne lui répondrai pas car je ne suis pas disponible.

CE TEXTO

ETAIT-IL INDELICAT, PUISQUE C’EST LE MOTIF DE VOTRE CONDAMNATION ?

C’est

vrai, j’ai employé un mot qui décrit une activité sexuelle. Mais ce mot n’était

pas tourné contre elle. C’était peut-être déplacé, sûrement irrévérencieux,

mais pas insultant. Qu’a-t-elle compris ? A-t-elle considéré cela comme une

attaque machiste ? Je ne le sais pas, mais j’ai été convoqué par les

commissaires, sommé de m’expliquer et condamné à une amende de 1.500 euros pour

“manquement à la délicatesse” ! Mais là encore, on est dans l’anachronisme. De

quelle délicatesse parle-t-on ? Cette notion est reprise à tout bout de champ

par les commissaires dès qu’une attitude ou une parole ne leur convient pas,

sans qu’elle soit pour autant injurieuse, mais seulement déplacée au vu de

critères d’une autre époque. Nous ne sommes pas leurs obligés permanents. Il

faut en finir avec “les commissaires peuvent, les entraîneurs doivent. ” Ce

n’est plus possible. Je suis tout à fait favorable à ce que des comportements

sujets à caution puissent être sanctionnés. Mais pas à chaud, dans la salle des

commissaires, qui devraient se contenter de juger les faits de courses. Le

jugement devrait avoir lieu à froid, dans les locaux de France Galop, devant

une commission ad-hoc de discipline, comme cela existe dans d’autres sports

(football, rugby etc.)

VOUS

PASSEZ POUR QUELQU’UN DE BRUTAL. ET D’OU VOUS VIENT CETTE BRUTALITE ?

C’est

parce que je fais un métier qui n’est pas ma vocation initiale. Mon père, Jean-Jacques

Boutin, m’a plongé dans ce milieu. C’était sa passion, pas la mienne. Mais par

le biais des courses de gentlemen-riders, le goût de la compétition m’est venu.

Mon père, et je l’en remercie, m’a aussi transmis le goût du travail. Je suis

comme écartelé entre ce manque initial de passion et l’esprit de compétition.

C’est une sorte de masochisme. Je suis en constante violence avec moi-même. Au

départ, je n’étais pas formaté pour être un homme de cheval. J’ai des dons pour

commander et pour organiser. Dans mon entreprise, je suis Rémy Bricka, l’homme

orchestre. Je n’ai pas d’assistant, pas de secrétaire. J’entraîne, je m’occupe

de la comptabilité, de la facturation, de l’aspect commercial, juridique, et

accessoirement j’investis le peu d’argent que je gagne dans cette activité…Je

suis un chef d’entreprise d’une PME lambda. Un petit patron comme un autre. Et

ce n’est pas facile. L’an dernier, j’ai eu 1.474 partants en plat, sans compter

mes partants en obstacle et à l’étranger. Mon C.A. a augmenté de 30 %, mais

sachez que mon excédent brut d’exploitation [résultat avant amortissements] est

resté identique. Sachez également que je me verse un salaire de 3.000 euros net

par mois et que le résultat fiscal de la société d’entraînement Cédric Boutin

laisse apparaître un 2012 un déficit de 80.000 euros. Cherchez l’erreur ! Alors

quel est l’intérêt que je me démène ainsi ? Parfois je me le demande.

J’apprécie qu’un entraîneur comme Alain de Royer Dupré ait reconnu

publiquement, et en ma présence, avec beaucoup de clairvoyance et une certaine

empathie, le fait que des besogneux comme moi sont pour quelque chose dans la

stabilité du C.A. du PMU.

POUR

FINIR SUR UNE NOTE D’ACTUALITE, EN TANT QUE “BESOGNEUX”, ETES-VOUS FAVORABLE A

LA PRIME AUX PARTANTS?

Cela ne

me choquerait pas que l’on saupoudre un peu de social dans notre milieu. Car il

s’agit de cela. Ce serait une sorte de subvention pour les gens qui font que le

système marche. Quand on augmente les allocations, ce sont en général les plus

gros qui en profitent. La prime aux partants donnerait un peu d’argent aux plus

petits qui survivraient moins mal. Bien évidemment, personne ne se déplacerait

dans le seul et unique but de percevoir une prime de 100 euros, par exemple,

par partant, mais on donnerait un bol d’air à ceux qui en ont besoin. Ce n’est

peut-être pas une bonne idée, mais il faut au moins se poser la question au

travers d’études sérieuses. S’il n’y a pas d’argent pour le faire, on passe au

dossier suivant.

VOUS QUI

VOUS DITES HOMME DE COMPETITION, N’EST-CE PAS LA UN PARADOXE ?

Être

compétiteur ne veut pas dire "tuer et écraser tout le monde". Gagner

tout seul ou entre happy few, c’est contre l’esprit de compétition. Quand

j’entends même que certains veulent revenir sur les indemnités de transport, je

me demande où cela va nous mener. Si elle n’existent plus, indubitablement les

effets collatéraux pour notre Institution pourraient être dramatiques. Le

système français marche bien quand même, ne le détruisons pas. Cherchons plutôt

à l’améliorer !