Prix du jockey club : non, ce n’était pas « mieux auparavant »

Autres informations / 31.05.2013

Prix du jockey club : non, ce n’était pas « mieux auparavant »

Par Pierre Laperdrix

C’est presque devenu un marronnier. À l’approche du Prix du Jockey Club (Gr1), les mêmes refrains se font entendre et arrivent à la même conclusion : « Le Derby français, c’était mieux auparavant ». Toujours la même conclusion, mais les arguments sont rares. En 2005, le "Jockey Club" a été amputé de trois cents mètres. L’un des axes forts de cette réforme a été cette vision plutôt française de la montée progressive de la distance. En effet, rares ont été les chevaux qui ont tenté le doublé Poule d’Essai & "Jockey Club" sur 2.400m, alors que les anglais passent volontiers des "Guinées" au "Derby". Il faut aussi comprendre cette réforme du point de vue de l'élevage. Sur le long terme, sélectionner les reproducteurs sur 2.100m ramène de la vitesse, ce qui est bénéfique. Sinon, dans une trentaine d'années, on risque d’avoir vingt partants dans le Qatar Prix de Chaudenay (Gr2) ! Après seulement huit ans d’existence, la réforme du "Jockey Club" commence déjà à porter ses fruits. Il ne manque au nouveau "Jockey Club" que le grand champion capable de le gagner, ainsi que l'“Arc”..

DARSHAAN, RAINBOW QUEST, SADLER’S WELLS…

La finalité du "Jockey Club" est de désigner le meilleur 3ans de sa génération et donc, sur le long terme, de mettre en avant les étalons de demain. En seulement huit ans, les premières éditions du "Jockey Club" sur 2.100m ont déjà donné deux très bons étalons, Shamardal (J.C. 2005) et Lawman (J.C. 2007), qui sont des pères de classiques. Il existe l’exception Darsi (J.C. 2006), gagnant dans une génération moyenne, mais Vision d’État (J.C. 2008) a été assez bien reçu par les éleveurs et Le Havre (J.C. 2009), dont les premiers 2ans (très nombreux à l’entraînement) sont en piste cette année, est un étalon très soutenu en France. Fils de Shamardal, Lope de Vega  (JC 2010) a tout pour devenir à son tour un bon étalon. D’un point de vue d’élevage et de sélection, la réforme du "Jockey Club" est pour l’instant une réussite. Or à quoi servent les courses, sinon à sélectionner les futurs reproducteurs? Les "pro-2.400m" ont leur argument imparable : l’année 1984 (bientôt trente ans tout de même…), avec le trio magique Darshaan, Rainbow Quest et Sadler’s Wells. Mais pour cette exception, combien de Natroun, Hours After, Old Vic, Polytain, Ragmar, Holding Court, Blue Canari, Celtic Arms et j’en passe ? Il faut reconnaître que l’ancien "Jockey Club" a donné de très bons, voire de très grands étalons, comme Bering, Montjeu, Peintre Célèbre ou Dalakhani. Mais en vingt éditions, depuis cette fameuse année 1984, les grands étalons qui sont sortis du "Jockey Club" sont l’exception et non la règle. Dans notre époque moderne, confiance est donnée à la vitesse et les gagnants du "Jockey Club" sur 2.100m ont plus de chance d’attirer le soutien des éleveurs qu’un mauvais gagnant de "Jockey Club" sur 2.400m.

TROP DE PARTANTS = MAUVAISE ÉDITION ?

Pourquoi y a-t-il beaucoup de partants dans le "Jockey Club" ? Deux raisons : sur 2.100m, il appelle plus de chevaux à tenter leur chance, ratissant du mile (1.600m) jusqu’au mile et demi (2.400m). Et pour l’instant, aucun cheval au départ du "Jockey Club" n’a joué le rôle d’épouvantail, soit parce qu’il n’existait pas ou bien parce qu’on ne voulait pas le voir comme tel (Lope de Vega par exemple). Puisque les chemins de préparation possibles menant au "Jockey Club" sont multiples ; et puisqu'on peut courir ce Derby – en ayant une vraie chance – avec une grande variété de chevaux allant du "miler rallongé" au "2.400m raccourci", c’est une lapalissade de dire qu’il y aura très souvent beaucoup de partants sur la ligne de départ le premier dimanche de juin. Avec une moyenne de 18,4 partants par course depuis 2005, le "Jockey Club" fait recette (ainsi que le Quinté Plus). Cela pose évidemment la question de la régularité de la course tout comme celle de la qualité d’ensemble des lots. Des malheureux, il y en aura toujours, et forcément un peu plus quand il y a beaucoup de partants et des chevaux qui s’arrêtent devant en raison de leur manque de qualité. Pour ne rien arranger, l'ultime courbe de Chantilly n’autorise pas à tourner trop en épaisseur sous peine de trouver la ligne droite très longue. Mais le nombre de partants n’a jamais déterminé le niveau d’une course. De grands "Arcs" (Gr1) ont été courus à plus de vingt partants dans une époque pas si lointaine. Récemment, la Poule d’Essai des Pouliches (Gr1) avait réuni vingt partantes. Et cela n’a pas empêché les deux meilleures, Flotilla (Mizzen Mast) et Esotérique (Danehill Dancer), de s’expliquer dans la phase finale, nettement détachées de leurs adversaires. En 2010, les deux meilleurs au départ du "Jockey Club", Lope de Vega et Planteur (Danehill Dancer), ont formé le jumelé gagnant face à vingt adversaires.  Les chevaux qui ont de la marge dans leur génération se détacheront toujours.

ET SUR 2.400M…

Imaginons un instant que le "Jockey Club" se dispute en 2013 sur 2.400m. Quels chevaux seraient au départ ? Ils seraient moins nombreux que dans le "Jockey Club" sur 2.100m, c’est certain, mais quel serait le niveau d’ensemble de la course ? Quels bons chevaux capables de faire 2.400m le premier dimanche de juin a-t-on vus en France cette année ? Si vous avez un champ de partants du "Jockey Club" sur 2.400m à me soumettre et qui vous semble meilleur que celui sur 2.100m, vous pouvez me l’envoyer à l’adresse suivante : pl@jourdegalop.com ! Le "Jockey Club" sur 2.100m a un avantage non négligeable: dans le cas d’une génération moyenne de 3ans, le gagnant du "Jockey Club" sur 2.100m sera toujours meilleur que celui sur 2.400m. Les éditions sur 2.100m sont plus ouvertes, car elles attirent des chevaux venant d’horizons bien plus divers que lorsque l'épreuve avait lieu sur 2.400m. Pour gagner une édition ouverte – voire moyenne – sur 2.100m, la qualité du cheval de course, sa classe et sa vitesse, parlent plus que la tenue qui peut suffire à s’imposer sur plus long. Les gagnants "moyens" sur 2.400m sont là pour le prouver.

L“’ARC” : HISTOIRE D’UNE GÉNÉRATION

Pour terminer, l’un des arguments contre le nouveau "Jockey Club" consiste à dire que les gagnants ne font rien quelques mois plus tard dans l'“Arc”. C’est vrai, hormis Vision d’État, aucun gagnant du "Jockey Club" sur 2.100m n’a terminé dans les cinq premiers de "l’Arc". Supplémenté dans l'“Arc”, Lope de Vega aurait dû être à l’arrivée et il a l’excuse, lui, d’avoir été très malheureux dans la fausse ligne droite de Longchamp. Il faut déjà rappeler qu’entre 1984 et 2002, seuls Suave Dancer, Peintre Célèbre, Montjeu et Dalakhani ont réalisé le double "Jockey Club & Arc". Ils sont considérés comme des grands gagnants du "Jockey Club" et à juste titre, car ils ont montré qu’ils dominaient largement leur génération au printemps, puis aussi leurs aînés et les femelles à l’automne. A priori, on peut aussi dire qu’ils auraient sûrement gagné le "Jockey Club" sur 2.100m…Mais pour ces quatre champions, combien de gagnants du Derby français ont "dégelé" dans l'“Arc” ? L'épreuve sur 2.100m n’est pas responsable de l’échec de ses vainqueurs quelques mois plus tard dans l'“Arc”. D’ailleurs,  ses lauréats depuis 2005 n’ont pas tous – ou ne voulaient pas – suivi la voie de l'“Arc”. Tels Shamardal, Lawman et Le Havre. Comme chaque année dans les classiques, le fond de l’histoire reste la qualité d’ensemble d’une génération. Depuis 2005, deux mâles de 3ans entraînés en France ont gagné l'“Arc” : Hurricane Run, deuxième du "Jockey Club" sur 2.100m – sans être battu par la distance d’après son entraîneur –, et Rail Link, qui a profité à fond de la réforme de 2005, et pour qui le nouveau Juddmonte Grand Prix de Paris (Gr1) arrivait à point nommé mi-juillet. En 2004, le gagnant de l'“Arc”, Bago, n’a pas couru le "Jockey Club" sur 2.400m mais les anciens "Jean Prat" et Grand Prix de Paris, alors qu’il aurait sûrement tenté sa chance – et gagné – dans la même course sur 2.100m.  L’auteur du doublé "Jockey Club & Arc" émergera bien un jour. C’est une affaire de qualité d’ensemble d’une génération et, par contrecoup, du leader qui en émerge. Ces dernières années, les grands champions Sea the Stars et Zarkava ont gagné l'“Arc” à l’automne, mais aussi leurs "Guinées" et "Derby" ou "Diane" au printemps. Sea the Stars aurait gagné sans difficulté le "Jockey Club" sur 2.100m et l’exemple de Zarkava – qui aurait gagné le "Jockey Club" face aux mâles si elle l’avait couru – montre qu’un grand champion peut passer par les étapes Poule d’Essai, puis "Jockey Club" sur 2.100m et finir en apothéose sur l'“Arc”. Ce grand champion chez les mâles, capable de dominer toute sa génération sur cet éventail de distances, arrivera bien un jour ou l’autre, et le "Jockey Club" sur 2.100m n’est en tout cas pas un frein à son éclosion.