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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Christiane head-maarek : « j’ai toujours eu une ame d’eleveur »

Autres informations / 17.06.2013

Christiane head-maarek : « j’ai toujours eu une ame d’eleveur »

La victoire de Trêve dans le Prix de Diane-Longines résonne comme une triple renaissance au plus haut niveau international : celle du haras du Quesnay, celle de Motivator et celle de l’entraîneur de la lauréate, Christiane Head-Maarek. Alors qu’elle était en route pour France Galop et une réunion cruciale sur le programme et les déplacements, Criquette a pris le temps de répondre à nos questions. En commençant par rendre hommage à son père, Alec Head.

Jour de Galop. – VOS PREMIERS MOTS, EN ATTENDANT LE RETOUR DE VOTRE POULICHE AUX BALANCES, ONT ETE POUR VOTRE PERE, ABSENT DIMANCHE. CETTE VICTOIRE, C’EST AUSSI LA SIENNE ?

Christiane Head-Maarek. – C’est totalement la sienne ! Il a élevé la pouliche, il a ramené Motivator en France et il a élevé l’entraîneur. Je lui dois tout.

VOUS AVEZ REPRIS LES RENES DU QUESNAY AVEC VOTRE FRERE ET VOS SŒURS. POUVEZ- VOUS NOUS EXPLIQUER LE FONCTIONNEMENT ACTUEL DU HARAS ?

En 2009, Papa nous a transmis le haras du Quesnay, à Freddy, Martine, Patricia et moi. Freddy et moi-même sommes les deux gérants du haras, car nous habitons en France, alors que nos sœurs sont à l’étranger. Nous y allons souvent ensemble, une fois par semaine. Nous essayons de faire du mieux possible, en appliquant ce que Papa nous a appris. Il a l’habitude de nous donner beaucoup de liberté, mais il est là quand nous avons un gros doute, et il garde donc un rôle de consultant très important. Et bien sûr, sur place, Vincent Rimaud, avec qui nous travaillons depuis des années, est un excellent directeur. Nous avons entièrement confiance en lui et il est pour beaucoup dans les succès actuels. L’élevage est une chaîne et chaque maillon est crucial.

DIRIEZ-VOUS QUE VOUS ETES DESORMAIS PLUS ELEVEUR QU’ENTRAINEUR ?

J’ai toujours eu une âme d’éleveur. Avant de reprendre le haras, j’avais, comme Freddy, mes poulinières personnelles, et nous étions clients du Quesnay. Mais à présent, nous avons plus de responsabilités que jamais dans l’élevage. Papa nous en a appris les rudiments et nous essayons de les appliquer, en développant l’aspect commercial. Le Quesnay a toujours été un haras ouvert aux éleveurs, et nous tenons à cette dimension d’ouverture, de partage et d’accueil. Papa a toujours mené son haras ainsi, en l’ouvrant au maximum aux éleveurs français, et nous suivons la même ligne de conduite.

Quand Papa décide d’amener un étalon au haras, il regarde d’abord s’il va bien croiser avec son propre cheptel. Or le croisement de Motivator avec les filles d’Anabaa fonctionne très bien. Motivator est un cheval que nous avons toujours beaucoup aimé, et d’ailleurs nous étions porteurs de parts depuis son entrée au haras. Sa Majesté la reine d’Angleterre en détient également plusieurs, et les relations qu’elle entretient avec ma famille ont certainement facilité l’arrivée du cheval au Quesnay. Les produits de Motivator réussissaient bien en France et nous pensions que son implantation serait un succès ainsi qu'une grande chance pour les éleveurs français. La victoire de Ridasiyna dans le Prix de l’Opéra 2012, et maintenant celle de Trêve dans le Prix de Diane 2013, confirment ce que nous avons toujours pensé : Motivator est un très grand cheval.

VOUS AVEZ CHOISI DE LE PROPOSER A UN PRIX TRES ABORDABLE POUR UN GAGNANT DE DERBY PAR MONTJEU. POURQUOI NE PAS L’AVOIR SITUE PLUS HAUT DANS L’ECHELLE DES TARIFS ?

Motivator fait en effet la monte à 7.000 euros. Au jour où je vous parle, il a sailli 135 juments pour sa saison 2013. Il est soutenu par des grands haras, notamment celui de l’Aga Khan, mais son prix de saillie lui a aussi permis d’avoir ce grand nombre de juments issues d’élevages de toutes tailles. Je pense que pour sortir un étalon, il lui faut beaucoup de juments. Un grand étalon s’imposera toujours si on lui en offre la possibilité. Nous avons mené la même politique avec Youmzain, qui a aussi très bien travaillé, avec près de 120 juments cette année, ou encore avec Kentucky Dynamite, que nous avons maintenu à un prix très raisonnable malgré les excellents résultats de ses produits en piste. En élevage, la diversité est très importante. Nous sommes conscients que les temps sont durs et que les éleveurs français ne peuvent pas dépenser des sommes folles dans les saillies.

AVEC L’ARRIVEE DES JEUNES ETALONS QUE VOUS VENEZ DE MENTIONNER, LE HARAS DU QUESNAY ENTRE, SEMBLE-T-IL, DANS UNE NOUVELLE ERE...

Il faut rappeler que les étalons phares du haras, Bering, Highest Honor et Anabaa, ont disparu dans un court laps de temps, et que Gold Away commençait à prendre de l’âge. Il nous a donc fallu ramener du sang neuf. Cela a commencé avec Kentucky Dynamite, puis nous avons poursuivi avec Mr Sidney, Youmzain, Motivator, Fuissé... Et puis évidemment, la perte de nos étalons vedettes nous a aussi incité à restructurer le haras. Anabaa, par exemple, représentait une part importante du chiffre d’affaires au haras, et il a fallu adapter notre activité après sa disparition : nous avons par exemple accueilli de grands propriétaires, qui stationnent leurs juments au Quesnay.

TREVE, COMME MUTIN, SONT PASSES, YEARLINGS, EN VENTE. PRESENTER PLUS DE CHEVAUX SUR LE RING FAIT-IL AUSSI PARTIE DE L’AVENIR DU HARAS ?

En fait, nous avons toujours vendu des chevaux qui ont brillé sur les champs de course. La liste serait trop longue à dresser... Mais il est vrai que ces dernières années, nous avons présenté plus de yearlings aux ventes, parce qu’il faut savoir vendre pour réinvestir ensuite, en brassant du sang nouveau. Ces investissements, nous les réalisons petit à petit. Nous avons notamment acheté une part de Nathaniel et nous allons continuer d’investir dans des bonnes juments. Avant qu’Elusive Kate ne débute, Papa a acheté sa mère, Goût de Terroir (Lemon Drop Kid), dans le but de la croiser à Fuissé. Elle a donc une yearling magnifique de notre étalon, et j’ai sa 2ans par Henny Hughes à l’entraînement. Cette année, elle a pouliné de Galileo. Le flair de Papa nous a permis d’entrer dans une grande famille à un prix raisonnable. C’est très important pour un élevage, et c’est aussi pour cela qu’il faut savoir garder les grandes juments. Nous en avons discuté ensemble, et nous avons décidé que Trêve n’était pas à vendre.

VOUS AVIEZ RACHETE TREVE POUR 22.000 EUROS. QUEL GENRE DE POULICHE ETAIT-ELLE ET SAVEZ-VOUS POURQUOI VOUS AVEZ DU LA REPRENDRE ?

Foal, c’était une belle pouliche, très correcte, sans aucun problème, avec un très bon caractère, mais peut-être un peu légère. Il est vrai que yearling, personne n’en a voulu. Je pense que Motivator y était un peu pour quelque chose. À l’époque, les Anglais le descendaient en flèche, et puis il y a aussi des modes... La même année, nous avons aussi racheté Mutin et Galveston, parce que nous pensions qu’ils n’avaient pas atteint le prix qu’ils méritaient. Nous sommes là pour cela aussi. Nous sommes vendeurs, mais nous défendons nos élèves si nous estimons qu’ils ne font pas leur prix.

PENSEZ-VOUS QUE CE SUCCES VA DONNER UN NOUVEL ELAN AU QUESNAY AUX VENTES ?

Comme je le disais, nous avons toujours vendu de bons chevaux. Il est ridicule de penser que nous gardons les bons et présentons les mauvais, d’abord parce qu’il serait bien compliqué de pronostiquer la future carrière des chevaux en question. Les victoires de Trêve ou Mutin, c’est certain, vont nous aider aux ventes.

PLUS PERSONNELLEMENT, QUE REPRESENTE CETTE VICTOIRE POUR VOUS ?

Je ne suis pas quelqu’un qui aime se mettre en avant, mais cette victoire, c’est beaucoup de satisfaction, car je suis allée au bout de mes convictions avec cette pouliche. Et cela, on ne me le retirera pas ! Il y a aussi la dimension familiale du succès, puisque la pouliche est estampillée Quesnay à fond. Cette victoire a donc une saveur particulière, encore plus que l'“Arc” de Three Troïkas, que j’avais achetée yearling et que nous n’avions donc pas élevée. Quand on regarde le pedigree de Trêve, on voit le nom d’Anabaa comme père de mère, mais aussi ceux de Riverman et de Lyphard, que Papa avait achetés. La famille maternelle est à la maison depuis trois générations et j’avais déjà gagné un Gr1, le Prix Saint-Alary, avec une pouliche de cette souche, Treble.

CES DERNIERES ANNEES, VOUS AVEZ CONNU DES MOMENTS DIFFICILES, NOTAMMENT QUAND VOUS AVEZ PERDU LES WERTHEIMER. AVEZ-VOUS TOUJOURS CRU EN VOUS ?

J’ai eu la chance d’avoir des gens qui ont cru en moi ! Quand les Wertheimer sont partis, d’autres propriétaires sont restés et j’ai notamment remporté sept Grs1 pour le prince Abdullah. Ensuite, j’ai connu une période difficile il y a deux ans, avec beaucoup de chevaux malades. C’est cela aussi, la vie d’entraîneur. Il y a des années où vous n’avez pas de bons chevaux. Mais je n’ai jamais perdu la foi. J’ai entraîné les chevaux que j’avais, en allant jusqu’au bout de mes idées, comme je l’ai fait avec Trêve. Avec elle, je suis allée au bout du rêve, malgré les aléas qu’elle a connus en début d’année. Mais finalement, elle est arrivée sur cette course avec beaucoup de fraîcheur, sans avoir les combats durs que certaines de ses rivales ont eus. Des courses comme la Poule d’Essai ou le "Saint-Alary", ce sont des combats durs. Ce n’est jamais anodin et cela peut marquer les organismes. Vous savez, la compétition est devenue très dure. Les chevaux courent plus souvent, et avec la décentralisation, on court partout. Les voyages fatiguent aussi les chevaux, il ne faut pas l’oublier.

NOUS SOMMES AU LENDEMAIN DU "DIANE", ET VOUS ETES SUR LA ROUTE POUR ASSISTER A UNE REUNION A FRANCE GALOP. VOTRE IMPLICATION AU SEIN DE L’ASSOCIATION DES ENTRAINEURS, C’EST PRESQUE UN SACERDOCE !

Je tiens à mon rôle au sein de l’association des Entraîneurs. J’ai été élevée de cette façon, avec l’idée qu’il fallait aider les gens. J’ai eu la chance de réussir et je me dois de donner du temps aux autres. Je travaille pour tous, dans l’intérêt général, pour que chaque entraîneur puisse exercer son métier et en vivre, pour la pérennité des courses. Ce n’est pas toujours facile et je me donne du mal. Même si je ne demande rien en retour, je regrette que certains aient la mémoire un peu courte. L’association a travaillé sur des dossiers capitaux comme le passage au statut agricole ou la T.V.A., et à force d’opiniâtreté, nous avons abouti. Ce que je veux, c’est que tout le monde puisse courir et gagner, tout en souhaitant à chaque entraîneur de tomber sur un cheval de Groupe, car c’est notre rêve à tous.