L’armée américaine prête à livrer bataille à deauville

Autres informations / 14.08.2013

L’armée américaine prête à livrer bataille à deauville

Huit heures, mardi matin, dans les écuries deauvillaises. Un solide gaillard à l’accent hispanique tient en longe un monstre bai brun, sellé et muni d’œillères. Ce poulain, c’est No Nay Never (Scat Daddy), arrivé des États-Unis jeudi dernier dans le but de disputer dimanche prochain le Darley Prix Morny (Gr1). Il est accompagné de la pouliche Richies Party Girl (Any Given Saturday), qui disputera le Prix du Calvados (Gr3), la veille. Here’s Johnny (Colonel John), le troisième 2ans de Wesley Ward à avoir effectué le voyage jusqu’à Deauville, est sorti dans le lot précédent. Il courra le Prix de la Vallée d’Auge (L) jeudi. No Nay Never et Richies Party Girl ont travaillé lundi, et ce mardi, ils se contentent d’un jogging sur la piste de trotting de l’hippodrome.

C’est un choc des cultures qui secoue la côte normande. Pour un œil habitué aux 2ans européens, regarder ces trois poulains est un véritable étonnement. Leur physique d’abord. Ce sont de vrais déménageurs, au physique façonné par un travail débuté bien plus tôt que les habitudes françaises. Leur comportement ensuite. Bien qu’ayant parcouru quelques jours plus tôt des milliers de kilomètres, les poulains sont parfaitement calmes et droits sur la piste. Et pourtant, à Deauville, ils n’ont pas les poneys qui les accompagnent habituellement sur la piste. Ne pas se fier à leurs œillères. C’est la norme aux États-Unis. Leur entourage enfin. Parmi les quatre personnes qui veillent sur les chevaux (dont un Français chargé de monter les poulains), deux sont uniquement chargés des soins aux chevaux. Ils ne sont pas sans rappeler celui qui a inspiré les statues typiques des écuries américaines, Jocko Graves, jeune afro-américain au service de George Washington, retrouvé mort de froid mais toujours son cheval à la main, alors que son Général livrait bataille contre les troupes anglaises sur l’autre rive du fleuve Delaware.

COMMENT LES EXPÉDITIONS FRANÇAISES DE WESLEY WARD ONT-ELLES DÉBUTÉES ?

L’entraîneur américain Wesley Ward est fidèle au rendez- vous qu’il avait fixé au turf français en juin, après Royal Ascot. Comme prévu, son pensionnaire No Nay Never sera au départ du Prix Morny (Gr1), après avoir séduit en Angleterre dans les Norfolk Stakes (Gr2). Le poulain avait en effet explosé le record de la piste pour un 2ans, le tout après être mal parti. Avec ses deux compagnons de boxes, il est déjà à pied d’œuvre à Deauville pour une deuxième expédition de Wesley Ward en France. Comment les aventures européennes du professionnel américain ont-elles commencé ? Petit retour en arrière.

2009 : PREMIERE VICTOIRE A ROYAL ASCOT AVEC JEALOUS AGAIN

En 2009, Wesley Ward se déplace pour la première fois en Europe. Il présente notamment Jealous Again (Trippi) dans les Queen Mary Stakes (Gr2) et Strike the Tiger (Tiger Ridge) dans les Windsor Castle Stakes (L). La pouliche pulvérise le lot qui lui est opposé, à l’image du poulain. L’Angleterre apprend à connaître le professionnel américain, qui est la sensation du meeting. La même année, Wesley Ward a pris la sixième place des King Stand Stakes, puis la deuxième place des Golden Jubilee Stakes (Grs1) avec Cannonball (Catienus).

2011 : PREMIER VOYAGE EN FRANCE ET PREMIER GAGNANT TRICOLORE

Au printemps 2011, Wesley Ward s’attaque à la France. Il choisit de se servir de Chantilly comme d’un tremplin pour Royal Ascot. À l’époque, il nous avait expliqué : « Il y a deux ans, j’ai disputé le meeting de Royal Ascot et ça s’est bien passé pour mes chevaux. Nous essayons de reproduire cet exploit, mais je ne voulais pas préparer mes chevaux aux États-Unis. Chez nous, toutes les pistes tournent corde à gauche, or, nous cherchions des pistes en ligne droite et sur le gazon. Nous avons choisi de venir à Chantilly parce que l’outil de travail est exceptionnel et aussi parce que les 2ans français sont moins prêts que les anglais à cette époque de l’année. » Il avait emmené cinq chevaux et quatre d’entre eux s’étaient imposés en roue libre : Tiz Terrific (Tiznow) avait remporté le Prix de Mondovi (F), devenant le premier cheval entraîné aux États-Unis à gagner une course en France. Ensuite, à Chantilly, Wesley Ward avait enlevé les deux courses "B" pour les jeunes pousses. Le hongre Everyday Dave (Weather Warning) avait gagné le Prix Pensbury (B) et Judy the Beauty (Ghostzapper) avait remporté le Prix Caravelle (B). Enfin, Italo (With Distinction) avait gagné le Prix des Nouveautés (F) à Longchamp. À Royal Ascot, en revanche, le succès n’a pas été au rendez-vous. Le coup d’essai est souvent le bon en Europe, mais ensuite, les chevaux américains peuvent baisser de gamme.

DES AMÉRICAINS À PARIS

Les chevaux entraînés aux États-Unis ont rarement effectué le déplacement jusqu’en France pour disputer les grandes épreuves. Le plus célèbre d’entre eux est certainement Tom Rolfe (Ribot). Le cheval, entraîné par Franck Y. Whiteley Jr., avait remporté les Preakness Stakes en 1965, bien qu’ayant perdu un fer durant la course. Il s’était aussi classé troisième du Kentucky Derby et deuxième des Belmont Stakes (Grs1), les deux autres épreuves de la Triple couronne américaine. Tom Rolfe avait été sacré meilleur poulain de 3ans aux États-Unis. La même année, en 1965, il a participé à un Prix de l’Arc de Triomphe devenu mythique. En premier lieu par son gagnant, Sea Bird (Dan Cupid), également vainqueur du Derby d’Epsom (Gr1). Mais aussi par son aspect international. En effet, l’"Arc" de Sea Bird a réuni le vainqueur du Derby irlandais, Meadow Court (Court Harwell), le gagnant du Prix du Jockey Club, Reliance (Tantième), mais aussi Tom Rolfe et le champion de toute l’URSS, Anikin, gagnant du Derby russe. Quelques années après la crise des missiles de Cuba, dans un contexte de Guerre Froide, la présence d’un concurrent américain et d’un cheval soviétique n’avait rien d’anodin. Tom Rolfe finira sixième, derrière son adversaire russe, cinquième.

Le père de Tom Rolfe était le champion Ribot, double vainqueur du Prix de l’Arc de Triomphe en 1955 et 1956. Justement, en 1956, deux concurrents américains étaient au départ du Prix de l’Arc de Triomphe : Fisherman (Phalanx), alors âgé de 4ans, et Career Boy (Phalanx), 3ans. Ces deux chevaux étaient entraînés par Sylvester Veitch et portaient les couleurs de Cornelius Vanderbilt Whitney. Career Boy a conclu quatrième de Ribot. Fisherman, quant à lui, n’avait pas pu s’illustrer.

Citons encore Carry Back (Saggy), entraîné par Jack Price. Il avait remporté en 1962 le Kentucky Derby et les Preakness Stakes, et avait été aligné au départ du Prix de l’Arc de Triomphe. Il se classera dixième de l’épreuve, à cinq longueurs et demie du gagnant, Soltikoff.

Il y a également eu des rendez-vous manqués, notamment ces dernières années, comme avec le champion Curlin (Smart Strike), ou encore avec Kitten’s Joy (El Prado) et Toccet (Awesome Again)... Aucun n’a finalement pris le départ de l’"Arc".

UN CHALLENGE SPORTIF ET UNE LOGIQUE COMMERCIALE

Michel Zerolo travaille entre la France et les États-Unis. Il connaît bien les courses et les ventes américaines et nous a livré son éclairage à la question suivante : quelle est la logique de Wesley Ward ?

« Il faut reconnaître que Wesley Ward est un entraîneur entreprenant. Il est plutôt spécialisé dans les 2ans précoces ; c’est vraiment son domaine. Venir en Europe avec des 2ans est en premier lieu un challenge sportif, mais il y a aussi une logique commerciale. No Nay Never a été acheté en partie par Michael Tabor après sa victoire dans les Norfolk Stakes. Et en 2009, sa gagnante des Queen Mary Stakes, Jealous Again, avait été achetée par le Cheikh Mohammed Al Maktoum. Wesley Ward le reconnait luimême : ses 2ans sont plus précoces que les chevaux européens et sont très avancés physiquement. Les chevaux qu’il court viennent parfois des breeze up américaines et, personnellement, je n’ai jamais été fan de ce type de ventes. Il est très rare, même aux États-Unis, de voir les chevaux ayant fourni le meilleur temps faire quelque chose immédiatement après. »

LA MÉTHODE WARD

À l’issue de la victoire de No Nay Never à Royal Ascot, Wesley Ward avait expliqué sa façon de débuter les jeunes chevaux : « Avec les 2ans, nous commençons à travailler vers les mois d’octobre ou novembre. Nous opérons dans une ferme en Floride et ensuite, ils vont à Palm Meadows, où nous continuons leur éducation. Puis, nous allons à Keeneland, où ils travaillent sur le gazon. »

QUI EST WESLEY WARD ?

Fils de Dennis Ward, Wesley a commencé sa carrière comme jockey. En 1984, il a même reçu l’Eclipse Award du meilleur apprenti avec 335 victoires. Il a également monté en Italie, Malaisie et Singapour. Sa carrière de jockey s’est achevée en 1989. En 1993, il est devenu assistant de son père avant de devenir entraîneur l’année suivante. En 2009, il est devenu le premier entraîneur américain à s’imposer à Royal Ascot.