Pourquoi le tiercé a tué les courses françaises !

Autres informations / 28.03.2014

Pourquoi le tiercé a tué les courses françaises !

Dans cet extrait de son roman À quoi jouent les hommes (Éditions Grasset), Christophe Donner imagine sa conversation avec Jacques Carrus, fils d’André (inventeur du tiercé) et père de Jérôme (actuel président de la société familiale PMC-CPM).

– Je ne sais pas. Dans les années 1950, devenir millionnaire, c’était un mythe. Vous vous souvenez de la chanson d’Enrico Macias ? « Les millionnaires du dimanche » ! Tout le monde chantait ça. Avec un million on pouvait s’acheter une voiture, une petite maison, on pouvait s’équiper entièrement d’appareils ménagers et même s’acheter une télé pour regarder le tiercé. C’est comme ça que c’est devenu un phénomène national. Des queues interminables devant le PMU. On ne disait plus « le café du coin » mais « le PMU du coin ». L’argent s’est mis à rentrer dans les caisses des sociétés de courses comme jamais. Le tiercé a sauvé les courses.

– Ce qui est totalement faux, bien sûr. – Pardon ?

– Le tiercé n’a pas sauvé les courses. – Pourquoi dites-vous ça ?

– Le tiercé n’a pas sauvé les courses, vous le savez bien, M. Carrus. C’est même le contraire : le tiercé a tué les courses.

– C’est complètement idiot ce que vous dites. Le tiercé a sauvé les courses, c’est de notoriété publique. Personne ne le conteste.

– Moi, je le conteste absolument. Il suffit de reprendre les chiffres. En 1954, les courses se portent très bien, elles n’ont pas besoin d’être sauvées : la progression des enjeux est constante, 20 à 30 % par an. Le tiercé ne fait que déplacer cette masse au détriment des autres courses, notamment des Grands Prix et des courses de sélection qui constituent pourtant l’intérêt premier de ce sport. Le tiercé a créé un schisme culturel à l’intérieur du monde des courses : d’un côté les pauvres à trois francs jouant des mauvais chevaux sur des mauvaises courses, de l’autre des princes, des instruits, regardant leurs chevaux se disputer des courses financées par les enjeux des pauvres, des incultes.

– La culture ! La culture, vous n’êtes pas en train d’employer un bien grand mot pour une chose aussi modeste ? Les turfistes ne sont quand même pas des intellectuels... – Vous les méprisez depuis toujours, c’est certain.

– Mais non ! Au contraire, je les prends pour ce qu’ils sont. Et vous, vous fantasmez sur une pseudo-« culture des courses » qui ne tient que par le vice du jeu. Le tiercé, c’est du « lien social », comme on dit maintenant, pas l’élevage de pur sang. Allez voir dans les campagnes déshéritées : le bistrot PMU est souvent le dernier lieu de vie sociale.

– Le lien social, c’est le cheval, les courses, pas le tiercé. Allons, M. Carrus, vous savez très bien que le tiercé n’a sauvé qu’une seule chose : le règne des Carrus sur le PMU. Quant à la grande idée de votre père, l’installation des guichets de paris dans les bar-tabac, c’est une infamie. Seul un homme détestant les courses pouvait inventer un piège pareil : les courses en France sont maintenant associées à l’alcoolisme et au tabagisme. Et puis c’est à cause du tiercé qu’il y a eu des trucages. Du moins à cette échelle. »