Spécial japon

Autres informations / 26.01.2015

Spécial japon

SPÉCIAL JAPON

Jamais un cheval entraîné au Japon n'était arrivé en tête des classements mondiaux. Tel est l'exploit signé par Just a Way... et par Epiphaneia, lui aussi japonais et deuxième meilleur rating mondial en 2014. Ce double acte de reconnaissance au niveau international récompense vingt-cinq ans d'une ouverture progressive sur le monde jusqu'à le dominer.

Qui aurait pensé, il y a vingt ans, qu'un cheval né, élevé et entraîné au Japon serait en tête des classements internationaux ? Pas grand monde.

Le Japon a travaillé patiemment pour arriver au plus haut niveau des courses internationales. Louis Romanet, président de la Fiah, explique : " Cela a toujours été un objectif de faire du Japon un pays de la première partie du "Livre" [le livre des Pattern Races, ndlr], c'est-à-dire proposant des Grs1 de standing international. J'ai mis une vingtaine d'années pour arriver à l'ouverture du Japon. Le président de la Japan Racing Association, Masayuki Goto, connaît bien cette histoire et il m'a dit en souriant, mardi, lors de la cérémonie : "C'est grâce à vous que nous sommes là aujourd'hui !""

Pour être considéré comme le meilleur, il est indispensable de se mesurer à ceux qui sont considérés comme tels, participer à l'établissement de "lignes" internationales et ainsi à la désignation d'un champion du monde. L'ouverture internationale des courses nippones était la première condition pour que le Japon puisse intégrer l'élite, malgré certaines pressions protectionnistes à l'intérieur de l'Archipel : " Il y a vingtcinq ans, j'avais fait un discours auprès des Japonais en disant que l'ouverture était indispensable. Cela avait commencé par l'ouverture du Japan Cup. Au départ, cela n'a pas toujours été facile pour eux et puis leurs chevaux ont commencé à gagner. Ils se sont rendu compte qu'ils pouvaient ouvrir leurs courses. Il y a eu une ouverture très progressive du programme des courses japonaises, pour avoir des courses rentrant dans la première partie du livre des Grs1 internationaux. J'ai demandé à ce que 50 % de leurs courses black types soient ouvertes à l'international. Ils l'ont fait progressivement. J'avais aussi mis une condition pour que les courses japonaises puissent intégrer la première partie : il fallait qu'ils ouvrent leurs courses aux propriétaires étrangers. Actuellement, ils sont une vingtaine à avoir leurs couleurs au Japon. Beaucoup de grands propriétaires vont courir là-bas. "

Obtenir ses couleurs au Japon reste cependant compliqué. Outre l'aspect financier, il faut aussi investir dans l'élevage au Japon. C'est le cas par exemple du cheikh Mohammed Al Maktoum, qui a réussi à obtenir ses couleurs au Japon à la fin 2009, mais qui avait remporté le Japan Cup avec Admire Moon sous les couleurs Darley Japan Farm.

Un autre élément a joué : les Japonais ont effectué beaucoup de sélection dans leurs courses pour ne conserver que le haut du tableau. " Les Japonais ont réduit drastiquement le nombre de leurs courses de Groupe dans les années 1990, les supprimant totalement lorsque celles-ci n'atteignaient pas les ratings internationaux nécessaires pour avoir un tel niveau. " Les Japonais ont fait eux-mêmes le ménage devant leur porte pour ne garder que le meilleur.

Aller à l'étranger et se mesurer aux chevaux du monde entier

Parallèlement à l'ouverture progressive des courses japonaises à l'international, une deuxième tendance s'est manifestée, notamment sous l'impulsion de la famille Yoshida.

Les chevaux japonais ayant tout gagné chez eux sont allés affronter les étrangers loin de l'Archipel : " La famille Yoshida a eu un impact certain en participant à des compétitions internationales. "

Au fil des années, les chevaux japonais sont devenus redoutables dans les grands rendez-vous internationaux. Briller au niveau mondial est devenu une volonté bien partagée au Japon : " Au fur et à mesure, les Japonais ont voulu participer aux grands meetings internationaux de Dubaï et de Hongkong. Ils ont brillamment réussi. Désormais, ils viennent régulièrement courir le Qatar Prix de l'Arc de Triomphe. Le fait de préparer un cheval pour l'"Arc" est devenu une véritable motivation. Ils le font à leurs frais et ne demandent rien. "

Voici quelques exemples très récents pour démontrer la force de frappe des chevaux japonais à l'international : Gentildonna a remporté le Dubai Sheema Classic 2014 (Gr1), Just a Way le Dubai Duty Free 2014 (Gr1), Lord Kanaloa a enlevé deux Longines Hong Kong Sprint (Gr1) en 2012 et 2013, Admire Rakti a décroché le Caulfield Cup 2014... Et les chevaux japonais terminent désormais régulièrement sur le podium du Qatar Prix de l'Arc de Triomphe (Gr1), qu'ils ont failli emporter à trois reprises : El Condor Pasa battu tout à la fin par Montjeu, Nakayama Festa battu d'une tête par Workforce (King's Best), et Orfèvre battu "par lui-même" en 2012.

 

 

 

 

UN INVESTISSEMENT CONSTANT

DANS LES MEILLEURES SOUCHES MONDIALES

Le Japon a construit son succès sur l'ouverture internationale, non seulement par les courses mais aussi par l'élevage. En effet, les investisseurs japonais ont écumé les ventes internationales pour acheter les meilleurs courants de sang, surtout américains au début, puis européens et en particulier allemands ces dernières années.

" La qualité des chevaux japonais a incroyablement progressé. Pendant vingt-cinq ans, ils ont importé des étalons qui se sont révélés de formidables reproducteurs ", analyse Louis Romanet. Le Japon doit beaucoup au flair de la famille Yoshida. Northern Taste a été acheté yearling, à Saratoga, par Teruya Yoshida, pour le compte de son père, Zenya Yoshida. Il sera l'un des premiers à marquer l'élevage japonais. On retrouve ensuite Sunday Silence. Ce champion en piste n'a pas séduit les éleveurs américains, mais Zenya Yoshida avait vu, déjà en course, quelque chose dans ce cheval devenu le plus important chef de race du Japon. Il s'est affirmé comme étalon, père de mères et père de pères.

Outre les étalons, la grande force de l'élevage nippon, Shadai et Northern Farm en tête, est une jumenterie hors du commun. " La politique d'importation des juments est également exceptionnelle. Il n'y a qu'à voir les achats japonais lors des ventes d'élevage à chaque fin d'année. Récemment, ils ont aussi acheté l'une des meilleures juments allemandes [Feodora, ndlr]. Ce sont des personnes qui investissent régulièrement pour améliorer leur élevage. " Citons quelques achats récents : Danedream, Lily of the Valley K, Sarafina, La Boum, Haya Landa, Azeri, Pirika, Salomina, Sahpresa, Nova Hawk, Musical Way, Célimène... Ou encore Altérité K lors de la dernière vente d'août Arqana.

Un élevage basé sur la dureté

La longévité d'un cheval en course est primordiale au Japon. Les juments importées sont principalement celles qui ont pu s'illustrer à 3 et 4ans, voire plus, en compétition. Les chevaux élevés au Japon courent, sauf exception, durant plusieurs années avant d'entrer au haras.

Just a Way et Epiphaneia sont tous deux des chevaux d'âge. Les meilleurs chevaux japonais de 3ans restent, sauf cas exceptionnel, à l'entraînement à 4ans : citons Gentildonna, Orfèvre, Gold Ship, Harp Star, Kizuna qui revient à l'entraînement à 5ans après une légère blessure en 2014... En 2013, les 5ans Orfèvre et Lord Kanaloa se classaient respectivement troisième et cinquième des classements internationaux de la Fiah.

Un poulain de 3ans japonais pourrait-il un jour être sacré meilleur cheval du monde ? " Les lignes sont plus difficiles à établir dans ce cas, a expliqué Louis Romanet. Il faut attendre les grandes courses intergénérationnelles de la fin d'année. Aujourd'hui, les japonais sont pleinement compétitifs.

Le niveau du Japan Cup ou de l'Arima Kinen est de très haute qualité. " Mais ces courses n'attirent pas les meilleurs 3ans européens... Donc difficile de trouver des points de comparaison. Pour voir un 3ans japonais être sacré meilleur cheval du monde, on imagine que ce dernier se devrait de remporter l'une des plus belles courses européennes, comme le Qatar Prix de l'Arc de Triomphe.

Cela arrivera sans doute un jour, maintenant que les Japonais n'hésitent pas à investir Longchamp avec des 3ans, comme Kizuna ou Harp Star.

DES COURSES PROPRES

Le Japon est, comme l'Europe, à la pointe de la lutte anti-dopage. Cela joue aussi beaucoup dans sa progression dans les ratings internationaux, nous a confirmé Louis Romanet. Pour démontrer les raisons du succès du Japon dans les ratings internationaux, prenons un contre-exemple : celui des États-Unis.

" Pour les États-Unis, c'est un revers avec seulement un seul de leurs chevaux dans le top 10. Il est clair que la médication et le système américain ont joué. Les années précédentes,          ils avaient été sauvés par Wise Dan, qui est un cheval de course exceptionnel [et qui a signé ses principales performances sur le turf, ndlr]. J'espère que ce classement les incitera à faire bouger les choses. Le pays devient un îlot isolé, menant un combat que j'estime d'arrière-garde, par des personnes     qui     ont toujours fonctionné ainsi. " Le Japon a réussi à se porter sur le toit du monde en s'ouvrant à l'international et en allant courir partout dans le monde. Les États-Unis, eux, s'isolent dans un système de courses basé sur la médication et sur une sélection sur le dirt. Le problème : leur élevage est de plus en plus décrié, et peu d'entraîneurs osent aller courir à l'étranger sur le turf et dans des courses interdisant la médication. " Les Japonais montrent d'ailleurs que l'on peut totalement courir sur le dirt sans utiliser la médication. J'espère qu'un cheval japonais, par exemple, pourra remporter le Dubai World Cup ! "

La lutte contre la médication se poursuit aux États-Unis, entre un Jockey Club qui a pris des positions fortes et des lobbies qui luttent pour protéger un système existant pourtant décrié dans l'ensemble du monde. " Le Jockey Club a affiché ses intentions, mais il n'y arrive pas. Le Breeders' Cup a fait machine arrière. J'ai bon espoir d'y arriver avec eux un jour... Après tout, il a fallu environ 25 ans pour réussir à ouvrir complètement le Japon aux courses internationales ! En 2015, pour la première fois, nous allons avoir une conférence panaméricaine. Elle aura lieu en juin, à New York. Les pays d'Amérique du Nord et du Sud seront représentés, et je compte faire de la médication un grand débat. Par exemple, les pays d'Amérique du Sud interdisent le Lasix au niveau Gr1 et Gr2, parfois dans toutes les courses black types. Et cela n'a rien changé pour les professionnels. "

 

LES JAPONAIS À L'INTERNATIONAL EN 2015 : DÉBARQUEMENT ANNONCÉ

Les chevaux japonais vont être très présents à l'international en 2015. Revue provisoire des candidats annoncés et de leurs objectifs :

 

Dubai World Cup (Gr1, dirt) Meydan (AE)    Epiphaneia, Hokko Tarumae

Dubai Sheema Classic (Gr1) Meydan (AE)    Gold Ship, Harp Star, Epiphaneia, One and Only

 

Dubai Turf Ex-Dubai Duty Free (Gr1) Meydan (AE) Harp Star Longines Queen Elizabeth Stakes (Gr1) Royal Randwick (AU)           To the World Doncaster Mile (Gr1) Royal Randwick (AU)   World Ace

Prince of Wales's Stakes (Gr1) Royal Ascot (GB)      Spielberg

Coral Eclipse (Gr1) Sandown (GB)    Spielberg

King George VI and Queen Elizabeth Stakes (Gr1) Ascot (GB)        One and Only

Qatar Prix de l'Arc de Triomphe (Gr1) Longchamp (FR)       Love Is Boo Shet

" Mardi, il y avait une réelle fierté du clan de Just a Way, témoigne Louis Romanet. La cérémonie avait lieu loin de chez eux, à Londres. Mais tout l'entourage avait effectué le déplacement : son propriétaire, son entraîneur et son jockey. C'est très rare. On sent qu'il y a quelque chose qui a changé chez eux. Ils ont été très chaleureux, c'était un jour historique pour eux, tout comme pour Hongkong et l'Afrique du Sud, qui n'ont jamais été aussi hauts dans les classements. "

Ce sacre d'un cheval japonais devrait résonner dans les esprits nippons pour les prochaines années à venir. " Le fait d'être premier des classements internationaux va certainement permettre de booster la présence de chevaux japonais dans les compétitions du monde entier. Cela fait rêver les propriétaires et ils en ont besoin. Cela a aussi été ressenti comme une vraie fierté nationale. Il y avait beaucoup de média japonais à Londres, ils étaient tous très fiers. "

Et l'Institution des courses japonaise est la première à soutenir l'internationalisation...

Une évolution importante dans la relation entre le Japon et les autres pays pourrait être l'ouverture des paris hippiques. Le Japon est actuellement numéro un mondial en chiffre d'affaires sur les paris hippiques, tandis que l'Asie représente deux tiers des paris mondiaux. " Actuellement, la loi leur interdit de prendre des paris internationaux. Cela pourrait changer cette année, puisque la J.R.A. va tenter de faire passer un amendement pour l'autoriser, a confirmé Louis Romanet. Le nouveau président de la J.R.A. a été responsable du bureau de la J.R.A. de New York pendant trois ans. Il est très ouvert à l'international et je pense qu'il va encore pousser dans cette direction. "

La dimension internationale devrait aussi se poursuivre grâce à une augmentation des allocations dans les grandes épreuves. " En 2015, la J.R.A. va augmenter les allocations de ses grandes épreuves, même si cela n'a pas fait l'unanimité auprès de certains propriétaires et éleveurs nippons. Le but est de pouvoir ainsi maintenir leurs courses internationales au plus haut niveau en attirant les meilleurs chevaux. " Pour la J.R.A., il s'agit d'un investissement significatif : " Il faut signaler que le Japon a connu une situation économique très difficile ces dernières années. Le pays était en récession. À force d'économies, la J.R.A. a maintenu le niveau des allocations. En 2015, elle peut se permettre de les augmenter. La compétition internationale est essentielle. Tout pays qui se ferme se condamne à des difficultés. "

 

 

 

 

Mais le protectionnisme reste une réalité

" Il y a un nombre très important d'associations de propriétaires et d'éleveurs qui défendent un certain protectionnisme au Japon. La J.R.A. a souvent dû passer en force à de nombreuses reprises ", a confirmé Louis Romanet. Cet aspect protectionniste du Japon s'est d'ailleurs manifesté en ce début d'année 2015. La Japan Racing Horse Association, qui organise la vente de sélection japonaise (foals et yearlings, à la mi-juillet), a annoncé un changement majeur en 2015. Jusque-là, tout le monde pouvait inscrire un foal à cette select sale. À partir de 2015, seuls les propriétaires/éleveurs résidant au Japon pourront inscrire un foal. Par exemple, en 2014, le cheikh Fahad Al Thani avait présenté une pouliche foal par Frankel via Mishima Farm. En 2015, cela lui sera impossible mais il pourra acheter s'il le souhaite.

Noahiro Goda, porte-parole de la J.R.H.A., a expliqué : " La

J.R.H.A. a été créée pour encourager l'élevage au Japon, et une de nos principales raisons pour organiser la select sale est d'encourager les éleveurs locaux. La raison pour laquelle les règles sont changées, c'est que la J.R.H.A. est convaincue que la select sale doit bénéficier au marché des éleveurs japonais. " Cette raison peut sembler injuste : un étranger souhaitant obtenir ses couleurs au Japon doit aussi marquer son envie d'investir dans l'élevage au Japon. Le marché des yearlings reste ouvert à tous les consignataires. Mais le marché des foals est traditionnellement, au Japon, le plus fort des deux.