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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Il était une fois feu croisé

Autres informations / 03.02.2015

Il était une fois feu croisé

L’histoire de l’anglo-arabe Feu Croisé (Feu Ardent), lauréat du Grand Cross de Pau Reverdy (L), dimanche au Pont-Long, est de celles qui font aimer les courses. Victime de soucis de jambes, à la limite de la réforme, le cheval élevé par Yan de Kersabiec, qui le loue à Hervé Audoy, permis d’entraîner, est devenu l’un des meilleurs chevaux de cross français. Nous avons retracé son itinéraire avec Yan de Kersabiec et Hervé Audoy.

YAN DE KERSABIEC : « C’EST UNE BELLE HISTOIRE D’AMITIÉ » Éleveur d’anglo-arabes au haras de Candale, en Gironde, là où il a pris la succession de sa mère, la baronne de Freycinet, Yan de Kersabiec est revenu avec nous sur la victoire de Feu Croisé, la jeunesse et l’histoire du cheval, mais aussi sur son élevage. Jour de Galop. – Comment avez-vous vécu le Grand Cross de Pau ? Yan de Kersabiec. – Pour tout vous dire, j’étais confiant. J’avais dit, après la quatrième place du cheval dans le Prix John Henry Wright, qu’il avait des possibilités de bien courir dans le Grand Cross. D’autant que plus c’est long et mieux c’est pour lui. J’ai pré- féré que le terrain soit lourd plutôt que glissant ou collant. J’y croyais un peu. S’il sautait bien, je savais qu’il avait la tenue pour aller au bout. Son jockey, Fabrice Barrao, a eu une grande importance aussi. C’est un cheval avec lequel il faut être passager clandestin. Il est d’ailleurs arrivé une fois que Fabrice se retrouve avec les deux rênes du même côté et il était alors passager clandestin. Ce jour-là, il avait fini le parcours comme cela. Feu Croisé avait aussi pour lui d’être un vrai guerrier, endurci. Nous savions que s’il répétait ses sauts, il avait une bonne chance d’aller au poteau car c’est là qu’il a fait la différence : sur son application au saut. Notre appréhension, ce n’était pas de savoir s’il allait finir premier ou dernier, mais s’il allait rentrer sain et sauf. Il faut aussi souligner que cette victoire est une bonne chose pour l’"anglo-arabie", de voir qu’un "anglo" peut défier les pursang. Ce sont des chevaux qui ont du cœur, de la volonté, du fond, de l’aptitude au saut. Et dans la famille de Feu Croisé, il n’y a pas de mauvais vouloir, ils font plaisir à voir. avec Hervé audoy et sa fille, vous êtes trois à monter le cheval à l’entraînement. Comment cela se passet-il ? Personnellement, je suis éleveur de métier, lui est médecin, et suivant nos emplois du temps, avec sa fille, nous nous adaptons pour monter le cheval. N ­ous sommes donc trois à nous le partager. Avec Hervé, nous nous complétons, car il est aussi cavalier, il a même plus d’expérience que moi, et je trouve qu’il y a une bonne corrélation entre les chevaux de cross et ceux de sport. C’est une belle histoire d’amitié.

Comment avez-vous choisi le croisement de Feu Croisé ? En fait, c’est ma mère [la baronne de Freycinet, donc, ndlr] qui l’a choisi et qui a fait naître le cheval, avant sa disparition. C’est elle aussi qui a été l’éleveur de Zeffir, un fils de Cyborg, qui est le père de mère de Feu Croisé. Il est aussi le père de Paulin de Sourniac et donne de très bons chevaux d’obstacle. Avec la mère de Feu Croisé, elle a été à Feu ardent pour donner le cheval. Elle avait récupéré Feu Ardent chez une amie. Feu Croisé provient d’une vieille souche de ma famille, qui remonte à aloa, la deuxième mère d’illusion Sauvage (Solid Illusion), vainqueur du Grand Prix des Anglo-Arabes (A) à Longchamp. Après la disparition de ma mère, j’ai récupéré le cheval dans le pré, je débutais dans la profession. Même si j’étais quasiment né sur un cheval, je m’étais lancé dans l’hôtellerie avant de revenir à l’élevage familial. Feu Croisé était alors yearling et il était déjà très beau. À Dax, en août 2010, il a terminé troisième alors qu’il avait une importante tendinite. Il s’était blessé dans la ligne d’en face, mais il avait quand même réussi à accrocher la troisième place au courage. C’est pour vous dire le mental qu’il avait. Après, je pensais le laisser comme cheval de selle et finalement, Hervé [Audoy, ndlr] m’a dit : "Je te le prends !" Si Hervé ne l’avait pas pris, peut-être qu’il n’aurait pas eu la carrière qu’il a connue. Lorsque je suis devenu permis d’entraîner, Hervé m’a dit que si je voulais, je pouvais reprendre le cheval. Mais je lui ai répondu que nous avions commencé l’histoire ensemble et que nous la finirions ensemble. Éleveur, cavalier, permis d’entraîner…Vous êtes un homme multicarte. Depuis combien de temps entraî- nez-vous ? J’ai obtenu mon permis d’entraîner en janvier 2013 et je m’occupe notamment de la sœur de Feu Croisé qui va courir mardi à Pau : Palomba (Le Pigeon). Ma priorité reste cependant mon élevage, dont nous nous occupons avec mon épouse et mes enfants. En trois ans, nous avons remporté cinquante victoires et pris quatre-vingt-dix places. Nous avons réussi à pérenniser l’élevage. Mais il faut rester humble. J’ai beaucoup d’estime pour ce que ma mère a fait. Vous savez, lorsque vous vous lancez dans l’élevage, c’est important d’être soutenu par des éleveurs et des entraîneurs. Je trouve aussi qu’il est primordial d’avoir une entente entre le propriétaire, l’entraîneur et l’éleveur g Par exemple, si Illusion Sauvage a cette carrière, c’est grâce à cela. Pour gérer au mieux la carrière d’un cheval, il est important qu’il y ait une belle entente entre ces trois composantes. William Bates [dont Illusion Sauvage défend les couleurs, ndlr] m’a beaucoup impliqué dans la carrière du cheval et cela peut faire une partie de la réussite. Et à côté de cela, je reste humble et je prends du plaisir à entraîner les chevaux que j’ai élevés car je les connais. Je suis convaincu que si l’on prend le temps d’attendre un cheval, on peut se faire plaisir. D’ailleurs, quand je regarde les résultats de notre élevage, sur les cinquante victoires, à peu près 85 % ont été obtenues avec des chevaux d’âge. Si on respecte les chevaux, comme on l’a fait avec Feu Croisé, on est récompensé. Combien de poulinières avez-vous ? Au haras de Candale, nous avons six poulinières et nous produisons entre trois et quatre produits par an. Nous élevons sur six hectares et nous avons vingt chevaux à domicile. HERVÉ AUDOY, L’AUTRE HOMME DE FEU CROISÉ Hervé Audoy est l’entraîneur du cheval. Ce médecin de 61 ans, lui aussi installé en Gironde, nous a raconté comment il a vécu la victoire de Feu Croisé dans le Grand Cross, mais aussi comment le cheval s’entraîne et d’où lui vient la passion des courses. la consécration du Grand Cross Après avoir longuement attendu à l’arrière-garde, ce n’est qu’en toute fin de parcours que Feu Croisé a mis une sé- rieuse option sur la victoire dans le Grand Cross… pour finalement gagner facilement. « J’ai bien vécu ce Grand Cross, avec pas mal d’émotions…Feu Croisé passait pour ne pas aller dans le terrain lourd, comme quoi, avec les chevaux… Son jockey a beaucoup d’expérience et une fois que le cheval a été lancé dans la course, cela s'est bien passé. Il est très guerrier, mais en course, il est sage, tout en étant très puissant. Sa victoire nous a donné beaucoup d’émotions car nous sommes une bande de copains réunie autour du cheval. Yan [de Kersabiec, ndlr], ma fille et moi-même, nous sommes tous permis d’entraîner et nous montons le cheval suivant nos emplois du temps… C’est donc une belle histoire d’amitié. » De cheval de balade à champion de cross Récupéré comme cheval de balade, Feu Croisé s’est transformé au fil des saisons, après avoir connu des problèmes de jambes. « Nous avons récupéré Feu Croisé il y a trois ans. Il avait déjà un cursus de plat et d’obstacle chez trois entraîneurs différents. Il était resté au pré pendant un an et demi suite à des problèmes de jambes. Il avait claqué. Mais Feu Croisé est un beau cheval de sport, très costaud. Il a de belles allures. Nous l’avons récupéré en nous disant que nous pourrions en faire un cheval de balade et faire un peu d’exercice. Il était capable de sauter des oxers, des barres, simplement au trot. Il aurait pu faire un cheval de concours hippique ou de concours complet. Fabrice Barrao, qui est quasiment notre voisin, l’avait monté et même dressé sur l’obstacle. Il avait contacté Yan [de Kersabiec, ndlr] car il connaissait le cheval. Feu Croisé sautait gros le steeple et nous l’avons mis sur le cross. De là est partie son aventure… » Une vie saine en plein air Chez Hervé Audoy, Feu Croisé bénéficie d’une vie en plein air qui lui convient parfaitement. Preuve en est l'addition de ses résultats puisqu’il n’a jamais déçu depuis qu’il est chez lui. « Feu Croisé est monté six jours par semaine. Le reste du temps, il est au pré car il vit dehors, en liberté, et ne rentre que la nuit. C’est très bon pour son moral.

Par exemple, le jour du Grand Cross, nous l’avons lâché dehors à 8 heures du matin et nous l’avons récupéré à midi moins le quart pour aller aux courses. Nous le marchons aussi beaucoup, ce qui permet qu’il n’ait pas de raideurs. Nous le travaillons énormément sur le fond, en faisant des trottings, du galop de chasse. Mais Feu Croisé saute peu. En deux mois et demi, il a dû sauter deux fois les haies. Ainsi, il peut aborder ses courses avec de la fraîcheur. En règle générale, il saute une fois tous les quinze jours et pour cela, nous allons à Mont-de-Marsan. Sinon, j’ai une petite piste chez moi, mais lorsqu’il pleut trop, nous allons dans les landes girondines, en forêt. » les courses, un héritage paternel Hervé Audoy a hérité de son père la passion des courses et des chevaux : « Personnellement, cela fait environ une dizaine d’années que je suis permis d’entraîner, avec un cheval à l’entraînement. J’ai découvert les courses par le biais de mon père qui avait des chevaux chez plusieurs entraî- neurs, à l’époque où il y avait encore un centre d’entraînement au Bouscat. Il élevait aussi. Moi-même j’ai été un petit propriétaire, j’ai eu des chevaux notamment chez Bruno de Montzey, j’ai élevé également des anglo-arabes, mais cela prend du temps, et j’ai monté en concours hippique. Par la suite, j’ai repris le flambeau des courses en prenant mon permis d’entraîner. Nous n’avons pas les installations pour prendre des jeunes chevaux pour courir le Prix Marcel Boussac ou le Grand Critérium (Grs1)… C’est pour cela que nous ne pouvons prendre que des chevaux ayant déjà de l’expé- rience à l’entraînement. Je tiens aussi à souligner le travail de mon épouse qui, à la maison, participe beaucoup à l’entretien, aux soins et à la surveillance du cheval. » Et maintenant ? Du repos Après sa victoire dans le Grand Cross de Pau, Feu Croisé ne participera pas au Crystal Cup. Hervé Audoy nous a indiqué : « En principe, Feu Croisé devrait maintenant prendre du repos. Je suis parti tôt ce matin au travail, mais j’ai eu ma femme qui m’a dit que le cheval n’était pas éprouvé par sa course. Nous n’irons pas au Lion-d’Angers ou ailleurs. Il pourrait courir à Mont-de-Marsan, mais il devrait porter beaucoup de poids. Dès lors, il devrait se reposer et revenir à l’automne. »

 

FEU CROISÉ N’EST PAS LE PREMIER "ANGLO" À GAGNER LE GRAND CROSS DE PAU Plusieurs anglo-arabes se sont imposés dans le Grand Cross de Pau depuis que le parcours a été dessiné en 1918 par le général Bucart. Dans les années 70, Palestel ii (Thalian) l’avait remporté à deux reprises sous la selle d’Alain Talon. À Craon, à plusieurs décennies d’intervalle, Nikanor et Sarako (Graveron) se sont imposés dans le Grand Cross. iclan de Molières (Chef de Clan), qui ferait à présent partie du stud-book AQPS du fait de ses 6 % de sang arabe, les a imités en gagnant deux fois l’épreuve. Mais au fil des décennies, les tentatives des anglo-arabes à ce niveau se sont raréfiées, les entraîneurs ayant pris l’habitude de les cantonner aux épreuves réservées à la race. Cependant, depuis plusieurs années, cette tendance s’estompe. On observe une augmentation du nombre d’anglo-arabes au départ des épreuves pour tous chevaux en obstacle. Ainsi dans le Quinté palois du 30 janvier, deux anglo-arabes sont venus grossir les rangs du Prix Annie Hutton, un steeple-chase pour tous chevaux. C’est dans ce sens que le Syndicat Anglo Course a construit son programme d'épreuves. Les anglo-arabes peuvent s’aguerrir et se former dans les épreuves qui leur sont réservées. Mais, à terme, les meilleurs, et en particulier ceux qui affichent 12,5 % de sang arabe, sont destinés à courir les épreuves pour tous chevaux, et ainsi participer au maintien du nombre de partants en obstacle. C’est cette filière qu’ont suivie Monpilou K (Saint des Saints), Cherco (Lavirco), Foudre du Pecos (Network) et Violon de Bréjoux (Balko)?

 UN PEDIGREE DE SAUTEUR Feu Croisé est un produit de Feu ardent (Valiant Heart), anglo-arabe lauréat du Prix Charles de Ginestet, qui n’a produit qu’une poignée de galopeurs avant d’être exporté. Jolie Mars, le propre frère de Feu Ardent, a régulièrement transmis de l’aptitude au saut. Il est notamment le père de Maurrinor, qui fut l’un des meilleurs "anglos" de sa génération en cross-country. Jolie Mars est également le père de mère des bons sauteurs orfan de roumanie (Chef de Clan) et Petit Bob (April Night). De manière plus inattendue, Jolie Mars a également produit des gagnants internationaux en sports équestres comme Jolie Féradie CSI ou Coral de Mars CCI. La mère de Feu Croisé est une fille de Zeffir (Cyborg), lui-même géniteur de Paulin de Sourniac, mascotte de l’écurie Nicolle, et vedette chez les anglo-arabes en cross, avec seize victoires et plus de 300.000 euros de gains. Feu Croisé est à ce jour le meilleur descendant de sa première et de sa deuxième mère. Sa troisième mère, aloa (Maliksao Ar), est une jument fondatrice du haras de Candale. C’est également dans cet élevage qu’est né Zeffir, le père de mère de Feu Croisé. Dans la descendance d’Aloa, on retrouve la championne laghouat du Barp (Faalem) et illusion Sauvage (Solid Illusion) qui furent tous deux têtes de liste de leur génération en plat chez les anglo-arabes. En obstacle, cette famille a donné plusieurs bons sujets comme Golden Ghost (Dounba) ou Silver Fantom (Sin Kiang).?