Les hongres : l'avenir des courses ?

Autres informations / 04.05.2015

Les hongres : l'avenir des courses ?

LES HONGRES : L'AVENIR DES COURSES ?

Par Willy Flambard, éditorialiste à Jour de Galop

L'étrange naît souvent du sublime. C'est d'ailleurs le propre du geste artistique. Se libérer de toute contingence pour laisser parler la sensibilité, la passion, l'irrationnel. Et donner à voir au-delà du réel pour entrer les tréfonds de l'âme humaine ou accéder aux hyperboles et métasymboles.

Les deux plus grandes performances sportives de ce week-end ont l'art de concilier cet étrange et ce sublime. De nous libérer des règles académiques pour nous projeter dans un monde étrange, celui que certains adeptes de post"branchitude" pourraient appeler le galop 2.0, le galop 3.0, celui de la génération Y (génération connectée pour les gens "normaux").

Le sublime, ou plutôt les sublimes, ce sont les démonstrations de Cirrus de Aigles (Even Top) et d'Able Friend (Shamardal).

Le premier a contrôlé avec une belle marge le Prix Ganay (Gr1), portant à trois son nombre de succès dans l'épreuve. C'est-à-dire mieux qu'Allez France,

Saint Andrews, Tanerko, Goya et Caïus, les précédents record-horses du "Ganay" avec deux titres chacun. Le second s'est baladé dans le Champions Mile (Gr1) de Sha Tin. Et le mot n'est pas trop fort tant le choc visuel est saisissant.

L'étrange est la conséquence. Si on ajoute les impressions folles laissées durant ces dernières semaines par Solow (Singspiel) et Prince Bishop (Dubawi), on obtient un quatuor magique de hongres qui occupe actuellement tous les premiers rôles. Premiers rôles médiatiques et premiers rôles théoriques. La dernière livraison du classement des meilleurs pur-sang de la Fédération  internationale  des  autorités  hippiques  (Fiah), sponsorisée par Longines, installait en tête le 5 avril Able Friend devant Shared Belief (Candy Ride), un hongre américain, et le français Solow. Cirrus des Aigles devrait très rapidement (ré)intégrer les hautes sphères des cotations internationales.

Alors pourquoi ces quatre hongres, Cirrus des Aigles, Solow, Able Friend, Prince Bishop, occupent-ils aujourd'hui le sommet de la hiérarchie mondiale ? Pour tenter de trouver une réponse à cette prédominance des hongres, il faut effectuer un léger retour en arrière. De quelques dizaines d'années.

L'impact des "nouveaux programmes émergents" Les courses hippiques sont partie intégrante des sociétés, des modes, des mouvements de balanciers historiques.

La montée en puissance de nouvelles forces économiques au début des années 1980, qui est passée par la désignation des Bric (Brésil, Russie, Inde, Chine) au début des

années 2000, des Brics (avec l'Afrique du Sud) un peu plus tard, et par le concept plus récent encore de "nouveaux pays émergents", a imprégné le système d'échange hippique du galop. De nouvelles puissances hippiques ont voulu se faire entendre, obtenir de la visibilité sur la place internationale, souvent en écho à de lourds investissements. Il faut ici parler des acteurs des Émirats Arabes Unis, dont bien sûr Dubaï, de Singapour, de Hongkong. La "course" à l'argent pour rendre ces épreuves plus attractives, plus reconnues très rapidement si possible a permis l'émergence d'une offre de courses alternative et normalement complémentaire aux programmes classiques. Pourquoi en effet affronter un calendrier parfaitement huilé et solide quand on veut aller vite ? Ce programme anhistorique international s'est développé en complément des montages traditionnels qui culminent au printemps et en automne. Dubaï occupe l'hiver, Singapour et Hongkong convient les meilleurs en début ou fin des saisons classiques.

Le temps n'est pas le même pour les hongres

Il y a un plan d'occupation du calendrier qui permet à des compétiteurs qui seraient restés dans l'ombre de capter la lumière. Les hongres en sont les premiers bénéficiaires. Ils ont l'atout de la durée car ils n'ont pas de deuxième carrière celle consacrée à la reproduction. En ce sens, ils ne vieillissent pas à la même vitesse que leurs homologues sexués. Évidemment, Cirrus des Aigles reste une exception. Battre à 8ans, dans le Prix Ganay, Trêve, invaincue mais rentrante, reste un ex-

ploit. Battre à 9ans le triple lauréat de Gr1 Al Kazeem (Dubawi) l'est tout autant.

UN SYSTEME AVEC DEUX SOLEILS

La suprématie des hongres, née dans le cadre de la consolidation d'un nouveau programme international, ne va-t-elle pas bousculer les piliers classiques, bâtis tout entiers sur la sélection ? Et dont le fondement est de confronter les meilleurs des meilleurs ? Le fait qu'il existe dorénavant un programme riche et dense (les décideurs et managers des intérêts internationaux parleront d'une nouvelle offre dès lors que tout passe par le prisme de la consommation) peut bien sûr faire de l'ombre aux fondamentaux classiques. Ce week-end, Cirrus des Aigles et Able Friend ont pu jeter un peu d'ombre sur celles de Gleneagles (Galileo) et de Legatissimo (Danehill Dancer). Et alors ? Les héros sont rarement assez nombreux. Les "Justes" non plus. Et lorsque les meilleurs hongres peuvent se frotter aux champions classiques, on obtient des affiches de légendes. Confer Cirrus des Aigles l'an dernier dans le Prix Ganay contre Trêve. Confer le même Cirrus des Aigles contre Frankel (Galileo) dans les Champion Stakes (Gr1) en 2012. On peut avoir le soleil et une légère ombre portée. On peut éviter le soleil et la pénombre. Les courses ont imaginé un système avec deux soleils.

Clash Solow / Able Friend : le match de l'année ? Les Queen Anne Stakes (Gr1) d'Ascot, le 16 juin, promettent énormément. Ce mile s'annonce comme l'un des matchs de l'année entre un champion miler de Hongkong, Able Friend, et son homologue européen (et français) Solow. Si l'on ajoute la possibilité d'une participation de Karakontie (Berntein), le duel des hongres sera arbitré par un performer au profil classique (Poule d'Essai des Poulains, Prix Jean-Luc Lagardère, Grs1).

LES ÉTATS-UNIS : LA CONCILIATION INTÉGRÉE

Les États-Unis hippiques ont réglé la question des hongres en les intégrant dans le programme classique. La Triple couronne US est ouverte aux "eunuques". Le hongre Funny Cide (Distorted Humor) est passé tout près de l'exploit absolu américain en s'imposant dans le Kentucky Derby et les Preakness Stakes (Grs1) en 2003. Il n'a échoué que d'assez peu dans les Belmont Stakes (Gr1), trébuchant donc, comme plusieurs autres, sur la dernière marche de la Triple couronne. Mais son statut de hongre n'a absolument rien de banal. Il fallait en effet remonter à 1929 pour trouver un précédent lauréat de Kentucky Derby privé de ses attributs, avec Clyde van Dusen (Man O'War). Les idoles américaines Kelso (Your Host) et John Henry (Ole Bob Bowers) ont construit leur popularité dans le riche programme composé de Groupes 1 dénués de notion de classicisme. Les hongres assurent finalement, là comme ici, le spectacle mais souvent en parallèle des circuits de pure sélection.

Voilà bien l'harmonie en question, au sens de Jean Cocteau. C'est-à-dire " la conciliation des contraires et non l'écrasement des différences ". Les hongres sont l'avenir des courses. Mais ni plus ni moins que les acteurs de la sélection classique, leurs homologues sexués. Il reste qu'ils ont dorénavant, grâce au riche programme international, les moyens de capter la lumière. Ils peuvent intégrer ou composer l'élite mondiale. Ou du moins rivaliser avec. C'est plus vrai aujourd'hui qu'hier. Cirrus des Aigles, Solow et Able Friend devraient le prouver dans les prochaines semaines.