Que les dieux (grecs ?) nous gardent d’un scénario noir

Autres informations / 28.05.2015

Que les dieux (grecs ?) nous gardent d’un scénario noir

Par Dominique Léger*

La prospective est une activité intellectuelle à haut risque et les poubelles de l’histoire sont pleines de tendances prolongées. J’apprécie cependant le remarquable travail effectué par les éditions Quae, dont vous avez récemment présenté une synthèse concernant les courses. Bien que je risque de ne plus être là pour vérifier lequel des quatre scénarios – ou quelque autre jailli du diable vauvert ! – imposera sa loi à terme, cet exercice a émoustillé ma réflexion et me suggère deux ou trois remarques que je me permets de partager.

Elles concernent le premier des cinq thèmes : l’évolution économique et sociétale... Il me semble que la réalité rattrape d’ores et déjà la fiction ! Oxfam International est une ONG d’origine anglaise de lutte « contre les injustices et la pauvreté » ; à ceux qui verraient là quelque épouvantail gauchiste, je précise que la directrice générale de cette organisation a été invitée à coprésider la toute récente réunion du Forum économique mondial à Davos.

Le rapport Oxfam, fondé sur une étude du Crédit Suisse et destiné à nourrir la réflexion dudit forum, indique que 1 % des êtres humains, soit les plus riches, détiendront en 2016 plus de la moitié du patrimoine mondial, ou – dit autrement, ce 1 % détiendra plus de richesse que les 99 % restants. Cela induit, par exemple, que quatre-vingts personnes se partagent le même montant de richesse que 3,5 milliards autres Terriens.

Cette étude, et d’autres menées en Europe et aux États- Unis, démontre l’accélération du phénomène. Il n’est pas besoin d’attendre 2030 – échéance de la réflexion publiée par les éditions Quae –, pour parier sur la composante économique du scénario 2 : « Le cheval des élites ». Il me semble que ces quelques données macro-patrimoniales ont des résonances très concrètes si l’on considère la « fracture sociale » qui agite le monde du galop – celui du trot, plus hexagonal et plus « populaire » échapperait-il à la loi d’airain ?

Après l’économie, le sociétal. L’actualité est au moins aussi brûlante avec l’article du Jour de Galop de ce vendredi qui nous informe d’un nouveau pas législatif consignant la tendance socioculturelle lourde d’attention au bien-être animal. Ayant eu l’occasion de défendre les couleurs d’une race de chevaux de trait auprès du grand public, notamment lors de salons parisiens de l’agriculture et du cheval, j’ai été particulièrement sensibilisé au phénomène : les jeunes générations – que l’on pourrait appeler sur le sujet qui nous réunit "les générations poneys" – ne supportent pas l’idée de voir souffrir (a fortiori de trouver dans leur assiette) leur animal favori, leur compagnon de jeu. Aussi suis-je convaincu que le sujet risque de devenir "touchy" (pour partager la crainte avec nos amis anglais) : qui aurait imaginé, il y a seulement quelques années, la remise en cause des courses d’obstacles ? La probabilité en paraît désormais non nulle, les sceptiques feraient bien de regarder de près l’analogie entre une telle (funeste) perspective et l’interdiction de la corrida sur ses terres d’origine (soit en Catalogne depuis 2012).

Sans prétendre challenger avec mes petits bras les cent vingt experts de la filière équine consultés sur sa prospective, je vois ainsi se dessiner un scénario noir au carrefour des deux trends évoqués. L’Histoire, qui sait manier l’ironie, ramènerait les courses de galop à l’heure de l’Ancien Régime... Fassent les dieux (grecs ?) que s’ouvrent d’autres pistes !

 

* Dominique Léger se définit lui-même comme un observateur discret de la "planète galop" depuis une cinquantaine d’années, après une modeste incursion familiale et personnelle en tant qu’éleveur et propriétaire. Il est aujourd’hui encore commissaire des courses à Moulins (Bourbonnais)