Bernard le gentil nous ouvre les portes du haras d’estruval, partie 3

Autres informations / 25.06.2015

Bernard le gentil nous ouvre les portes du haras d’estruval, partie 3

 

Début juin, Bernard Le Gentil et son épouse ont ouvert les portes du haras d’Estruval à Jour de Galop. À cheval sur les communes du Parcq et de Vieil-Hesdin, dans le Pas-de- Calais, Estruval est une véritable "marque" dans le monde de l’obstacle. Cette semaine, nous vous proposons de découvrir l’histoire du haras et de la casaque, les méthodes qui ont fait son succès et le rôle qu’a joué la famille Le Gentil dans la politique des courses françaises.. PARTIE 3/5 AUX ORIGINES D’ESTRUVAL… •

ERNEST LE GENTIL, AVENTURIER ET FONDATEUR DE L’éLEVAGE Ernest Le Gentil, le grand père du propriétaire actuel, est une personnalité marquante de l’histoire du cheval dans le Pas-de-Calais. Il fut l’éleveur de Tigre d’Estruval et propriétaire de son fils Farnese, chef de race du cheval de trait boulonnais. Le cheval de travail était une véritable "industrie" jusqu’à l’arrivée des tracteurs. Le "degré d’avancement" d’une grande nation agricole se mesurait alors à la qualité de son bétail et de ses chevaux de trait. Pendant la seconde partie du XIXe siècle, le boulonnais était un cheval d’excellence. Ernest Le Gentil, président de la Chambre d’agriculture du Nord, avait un sens aigu de l’entreprise et de l’aventure. En 1901, les autorités argentines créèrent à Buenos Aires une grande foire agricole. Ce pays manquait alors d’animaux puissants pour valoriser ses immenses espaces. Notre éleveur sauta sur l’occasion et alla plaider la cause du Boulonnais auprès du ministère de l’Agriculture. Les fonctionnaires français préférant privilégier la promotion des races percheronnes et bretonnes, Ernest Le Gentil avait en effet décidé de se passer des services du gouvernement. Sur ses fonds propres, il arma un bateau et partit avec quarante chevaux. Il en vendit trente-neuf sur place, ne gardant que le meilleur élément. Cet acte de bravoure – il faut imaginer la traversée de l’Atlantique avec une cargaison de chevaux en 1901 – créera un nouveau débouché pour les éleveurs de la région. Ernest Le Gentil aura jusqu’à cent soixante-dix Boulonnais sur son exploitation, principalement pour l’élevage et le commerce. Mais la mécanisation aura raison de la traction animale après la Seconde guerre mondiale. Rapidement, les chevaux de sang de son fils Jacques allaient prendre la suite…

JACQUES LE GENTIL ET L’INFLUENCE ANGLAISE Jacques Le Gentil, le père du propriétaire actuel, était un véritable homme de cheval. Suite au déclin de l'élevage du cheval de trait, c’est lui qui lança l’élevage de galopeurs au haras d’Estruval : « Mon père était allé étudier l’agronomie en Angleterre, c’était assez novateur pour l’époque, avant la Première guerre mondiale. Les îles britanniques étaient alors le paradis terrestre de l’homme de cheval. Ainsi, en parallèle de ses études, mon père a monté en "point to point". De plus, avec le Lord qui hébergeait l’école d’agriculture, les élèves participaient régulièrement aux chasses à courre. Mon père avait donc monté des chevaux de chasse, des demi-sang qui tenaient le coup. Ces animaux étaient capables de sauter et de galoper très longtemps. À son retour en France, il a créé un élevage avec plusieurs souches, dont deux familles anglo-arabes, La Ferrières (Mont Bernina) et Callidie IV (Antenor) qui sont arrivées ici au début des années 1950. »

DES ANGLO-ARABES DANS LE PAS-DE-CALAIS ! En ce qui concerne l’arrivée des souches "anglos", Bernard Le Gentil précise : « La Ferrières venait du Sud-Ouest. Elle a donné deux pouliches, dont Fabiola IV (Loliondo) qui a fait souche ici. Sa soeur Cetelle était excellente en course mais elle n’a pas pu reproduire. Cette famille a donné beaucoup de bons chevaux à mon père. J’ai gardé plusieurs poulinières de cette souche. Lorsque j’étais adolescent, je montais en concours hippique car dans la région il n’y avait pas d’entraîneurs. En 1955, mon père m’a emmené à Pompadour pour essayer des pouliches de 3ans. Il a acheté Noctuelle (Kesbeth) pour le concours hippique, et Callidie (Antenor), qui lui paraissait avoir une action intéressante, pour aller en course. Cette dernière a fait souche dans notre élevage. La particularité de cette famille est qu’elle peut produire plusieurs chevaux normaux et puis un crack. Il ne me reste qu’une seule poulinière de cette souche. » Plaidoyer pour le cheval d’obstacle « La promotion et la sélection des chevaux d’obstacle, c’est toute ma vie d’éleveur. Dans les années 1970, j’ai pris conscience, sur les conseils de mon père en particulier, qu’il fallait fédérer les éleveurs français de chevaux “Autres que de pur-sang”. Ils étaient nombreux et avaient de bons éléments, en particulier dans le Centre et dans l’Ouest. Les éleveurs d’AQPS n’avaient aucune organisation nationale et n’étaient pas du tout entendus en la capitale. À l’époque, il y avait deux courses réservées aux AQPS à Paris. Ces épreuves étaient défendues par un vieux militaire, le général Donnio [qui a d’ailleurs donné son nom à une Listed, ndlr]. C’était un très grand connaisseur et il imposait ces courses dans le programme, pour les chevaux que l’on appelait les "buveurs d’air". Mon père m’a alors dit : « Si tu veux prendre ma succession il faut que ton élevage ait des débouchés. » À l’époque, il y avait peu de ventes, peu de marché. L’objectif était avant tout de courir. Il fallait que nous nous rassemblions entre éleveurs d’AQPS pour "prendre du poids politique". C’est comme cela que l’aventure AQPS a commencé. Au début des années 1970, nous avons fait un tour de France. Monsieur Ferdinand Riant a bien voulu être le premier président durant les premiers mois. Il était commissaire à Auteuil et déjà âgé. Ensuite, je fus élu président. Quel bilan tirer de tout cela ? Bien sûr, chacun a en tête les avancées internes qui ont "boosté" les AQPS : la race a eu des courses et elle s’est fait connaître pour finalement accéder au marché anglais. La réussite interne a été probante. Mais il y a bien plus que cela… » Une évolution néfaste pour l’obstacle « À l’époque, que disions-nous ? Nous affirmions que très peu de souches pur-sang étaient encore capables de courir en obstacle. Il y avait un désintérêt total des éleveurs de pur-sang pour les vieilles souches françaises. Ces derniers s’étaient tournés vers les souches américaines pour avoir de la vitesse. Or, ces lignées, pour nous éleveurs d’obstacle, c’est du poison. C’est pour cela que certaines personnes à la langue très colorée, comme Guillaume Macaire, parlent de pollution. Ces chevaux américains ne peuvent pas sauter parce qu’ils sont fait comme des bulldozers. Ils ont d’énormes arrière-mains et une épaule courte, si bien qu’ils courent en déséquilibre. Si vous leur barrez la route, ils se tuent ! Il y a aussi la question du terrain, car, très souvent, ils ne vont pas dans le lourd. Tout cela est facile à comprendre : c’est un peu comme pour les athlètes humains. Si vous regardez un spécialiste du cent mètres, il est d’un type bodybuildé. Un marathonien a un corps long et maigre. Par le passé, c’était très simple : il n’y avait qu’un seul modèle, un seul format. En France, les pur-sang étaient globalement faits de la même façon. Un beau cheval était un beau cheval. Il y avait des chevaux doués pour sauter et d’autres pas, mais personne n’avait recherché cette aptitude. Dans un effectif de chevaux de plat, on pouvait essayer d’en trouver un qui sautait. S’il sautait, il faisait un bon cheval d’obstacle puisqu’il était bien bâti. »