Cape cross : le porteur d’eau devenu classique

Autres informations / 08.07.2015

Cape cross : le porteur d’eau devenu classique

PAR FRANCO RAIMONDI, POUR JOUR DE GALOP

Samedi dernier, Golden Horn (Cape Cross) remportait les Eclipse Stakes (Gr1), moins d’un mois après son succès dans le Derby d’Epsom. Avant lui, dans l’ère moderne, seuls Tulyar (1952), Mill Reef (1971), Nashwan (1989) et Sea the Stars avaient réussi ce doublé. Il faut être un crack pour récupérer du Derby et battre ses aînés sur un parcours tout à fait différent (corde à droite) et sur une distance plus courte. Dans trois semaines, Golden Horn devrait être au départ des King George VI and Queen Elizabeth II Stakes (Gr1). Si Sea the Stars avait fait l’impasse sur la course d'Ascot, les trois autres l’ont gagnée. Mill Reef fut ensuite le seul à dominer aussi dans l’“Arc de Triomphe”. Tulyar fut retiré après sa victoire dans les St. Leger Stakes et, en septembre, Nashwan n’était plus que l’ombre de lui-même. On ne sait pas encore si Golden Horn courra l'“Arc”, mais sur les pistes, il a déjà réalisé bien plus que son père, Cape Cross, un ancien porteur d’eau chez Godolphin devenu étalon classique…

DES DEBUTS CHAOTIQUES

Cape Cross n’a pas eu une carrière banale. Le cheikh Mohammed l’a envoyé faire ses gammes chez John Gosden et l’entraîneur a choisi un maiden sur les 1.400m de Newmarket, le 23 août 1996, pour le débuter. Délaissé au betting (à 14/1) et très léthargique avant la course, il est pourtant venu bien finir pour prendre la quatrième place, sous la selle de Ray Cochrane, alors que Frankie Dettori, le premier jockey maison, montait Kumait (Danzig), deuxième favori, qui finira sixième seulement, bien loin du gagnant, Yalaietanee (Sadler’s Wells). Dès sa deuxième sortie, trois semaines plus tard, Cape Cross est associé à Frankie Dettori dans un maiden à Doncaster, le jour des Champagne Stakes. Cape Cross n’éblouit pas, mais il ouvre tout de même son palmarès. "Racehorses of 1996" lui attribue un rating de 88p et un commentaire se concluant par « un bon poulain en devenir ». Il est bon, certes, mais pas assez pour s'intégrer tout de suite dans le projet Godolphin – alors très sélectif– et le cheikh Mohammed décide de le laisser chez John Gosden à 3ans. Cape Cross débute sa saison avec une bonne troisième place dans les Craven Stakes (pas encore labellisés Groupe), à une longueur du gagnant, Desert Story (Green Desert), et après avoir beaucoup tiré. Il gagne le droit de tenter sa chance dans les 2.000 Guinées (Gr1) dans lesquelles,  avec Olivier Peslier en selle (Frankie Dettori étant associé au "Godolphin" Shamikh), il termine huitième. Cape Cross peut même raconter à ses enfants qu’il a disputé une course de cavalières, le jour des "King George", sans la gagner ! John Gosden l’envoie alors à Goodwood pour remporter une course à conditions, et onze jours plus tard, à Sandown, bien que grand favori, il échoue à la deuxième place. Malgré ce revers, son entraîneur pense toujours avoir un cheval de Groupe. Le Celebration Mile, en août à Goodwood, apparaît comme une bonne cible. Cape Cross est bien le meilleur ce jour-là, mais Dettori, trop pressé de le montrer, gêne un adversaire à 33/1 à cinq cents mètres du poteau. Les commissaires prennent alors une décision à la française : Cape Cross est distancé à la quatrième place et Frankie prend cinq jours de mise a pied. Il est alors à la lutte avec Fallon pour la Cravache d’or. Il perdra le titre en raison de ces cinq jours off…

L’EPOQUE GODOLPHIN : DE DUBAÏ AU CHEVAL DE JEU

Cape Cross quitte les boxes de John Gosden sur cet échec. "Racehorses of 1997" lui attribue un rating de 120, soit la valeur d’un bon gagnant de Groupe. À cette époque, Godolphin n’est pas encore l’armée que l’on a connue ensuite et le Dubai Carnival n’existe pas. Cape Cross aurait pu devenir un cheval de Dubai World Cup, mais le dirt n’était pas vraiment son truc : deuxième dans le Maktoum Challenge (Round 2), cinquième bien battu dans le Nad Al Sheba Mile, l’ancêtre du Godolphin Mile. Adieux les rêves…Cape Cross est alors rétrogradé dans l’équipe des leaders Godolphin. Lorsqu'il effectue sa rentrée, à la mi-mai, dans les Lockinge Stakes (Gr1), comme cheval de jeu de Kahal (Machiavellian), les parieurs ont déjà oublié sa malheureuse défaite dans le Celebration Mile et son rating à 3ans. Il fait le job, et même trop bien, en remportant le Gr1 de Newbury de bout en bout, sous la selle de Daragh O’Donohoe, un jockey du matin. À la plus grande surprise de tous, l’Irlandais raconte après la course que Cape Cross est arrivé de Dubaï six jours seulement auparavant, alors que tous les bons sujets de l’écurie sont en Angleterre depuis un mois… Cape Cross a en quelque sorte "volé" un Gr1 et ses résultats suivants sont là pour le prouver : cinquième des Queen Anne Stakes, troisième d’un "Jacques Le Marois" assez moyen, quatrième des Queen Elizabeth II Stakes et neuvième du Breeders’ Cup Mile.

LES "QUEEN ANNE" AVANT DE PARTIR AU HARAS

Son palmarès n’est pas suffisant pour entrer au haras ou bien alors, peut-être, Saeed bin Suroor pense que le cheval a encore une marge de progression par rapport au rating de 123 de "Racehorses 1998". Apres une troisième place à distance de Lend a Hand sur le dirt de Nad Al Sheba, Cape Cross se présente au départ des Queen Anne Stakes à Royal Ascot. Il n’est pas un leader mais le second couteau de Godolphin, derrière le favori de la course, Fa-Eq, monté par Dettori. Tête et corde, avec Gary Stevens en selle, Cape Cross a paru débordé un moment, mais dans les cinquante derniers mètres, il est revenu s’imposer. Les Queen Anne Stakes étaient encore un Gr2 à cette époque, mais cette victoire, une vraie, lui ouvre les portes du haras. Avant de tirer sa révérence, il gagne le Celebration Mile et termine sixième du Woodbine Mile (Gr1) au Canada. D’après "Racehorses of 1999", Cape Cross a progressé jusqu’à un rating de 129 et le commentaire précise : « Il n’était pas seulement un cheval de grande classe mais aussi très régulier et lutteur. Même dans une écurie pleine d’étoiles, il sera regretté… » Pour l’anecdote, Cape Cross a gagné cinq courses, deux avec Frankie Dettori, mais lors de ses trois succès de Groupe, il était confié à d’autres jockey (O’Donohoe, Stevens et Reid). Frankie en rigole encore et joue au menteur : « Mais non, j’ai gagné les "Lockinge" avec… » Face à l’évidence, il redevient sérieux : « P’****…quelle connerie j’avais fait à Goodwood ! »…

DES DEBUTS AU HARAS A 8.000 £

Cape Cross a commencé très bas sa carrière d’étalon. Stationné à Kildangan Stud en Irlande, à un tarif de 8.000 livres, il ne pouvait pas espérer un carnet de bal de vedettes. Son pedigree était assez attrayant, même si on ne savait pas encore que Green Desert allait devenir un bon père de pères. Sa mère, Park Appeal, par Ahonoora, n’avait coûté que 6.600 guinées à la vente des foals Goffs en 1982, mais, yearling, à Newmarket, sa cote était montée à 62.000 guinées après la victoire d’une demi-soeur, Desirable (Lord Gayle), dans les Cheveley Park Stakes (Gr1). Sous la férule de Jim Bolger – tiens ! – Park Appeal remportait les Moyglare Stud Stakes et les Cheveley Park Stakes (Grs1) avant d’être achetée par le cheikh Mohammed. Elle a été plus décevante à 3ans et fut envoyée aux États-Unis à 4ans, où elle a réussi à gagner une petite course de Stakes à Hollywood Park. Desirable, qui avait fait monter la valeur de Park Appeal avec sa victoire dans les Cheveley Park Stakes, fut achetée, elle, par le cheikh Hamdan. Elle a donné la gagnante de Gr1 Shadayid. Park Appeal, quant à elle, a produit, entre autres, Pastorale (Nureyev), la mère d’Iffraaj, très bon étalon. Maintenant, toutes ces belles histoires sont connues, mais en 2000, il fallait avoir du nez pour choisir Cape Cross.

OUIJA BOARD, LA RAMPE DE LANCEMENT

Ses premiers yearlings furent bien accueillis par le marché en 2002 (30.171 guinées de prix moyen, soit 3,77 fois le prix de la saille) et sa deuxième production confirmait ces chiffres. Tout étalon a besoin d’un vrai fer de lance. Pour Cape Cross, ce fut Ouija Board, issue de sa première année de monte. Les premiers 2ans de Cape Cross ont montré des moyens, mais franchement pas assez pour justifier la correction de son prix de 10.000 à 20.000 euros. Ouija Board, auteure du doublé Oaks & Irish Oaks, et qui a terminé sa saison 2004 avec la victoire dans le Breeders’ Cup Filly & Mare Turf au Texas, devient la meilleure des publicités pour son père. En 2005, Darley décide d’arrêter la double saison de monte pour Cape Cross, dont cinq des gagnants de Gr1 étaient issus de ses deux premières générations nées dans l’Hémisphère sud. Un choix risqué, couplé à une hausse de son prix de saillie à 50.000 euros, alors que Ouija Board a 4ans.

SEA THE STARS, ENFIN !

Il est bon mais à ce prix-là… L’étalon doit attendre sa sixième génération pour produire un deuxième gagnant de Gr1 en Europe. Son nom ? Sea the Stars, devenu champion en 2009, avec, dans l'intervalle des 155 jours qui séparent les 2.000 Guinées et l'“Arc”, des victoires dans l'Epsom Derby, les "Eclipse", le "Juddmonte International" et les Irish Champion Stakes. Il est à nos yeux et, surtout à ceux de Son Altesse l’Aga Khan, le modèle du cheval parfait. Le tarif de Cape Cross est descendu à 35.000 euros en 2009 et il est resté stable jusqu’en 2013. À ce prix, il a produit 80yearlings et, à 30.000 euros, il a sailli 108 juments en 2014. Il vient de terminer sa quinzième saison à 20.000 euros, un prix bon marché pour un étalon qui a donné deux gagnants du Derby d’Epsom de tout premier plan, une lauréate d’Oaks et 49 chevaux qui ont remporté au moins un Groupe. Après Sea the Stars, il a produit quatre gagnants de Gr1 en six saisons, ce qui n’est pas flamboyant, et 22 lauréats de Groupe. Des statistiques correctes, mais il faut tenir compte du fait que, comme pendant toute sa carrière de course, il n’a pas eu droit aux plus belles dames, sauf Urban Sea. Il ne se plaint pas. L’histoire de Cape Cross est celle du gregario de luxe au service de son capitaine, du milieu du terrain contraint de parcourir des kilomètres alors que Messi ou Pastore jouent les beaux garçons. Il peut se considérer heureux, car sans cette victoire à Royal Ascot avec Gary Stevens, il n’aurait probablement pas eu droit à un vraie chance d’étalon. Et donc Frankie Dettori n’aurait pas trouvé un autre champion comme Golden Horn pour rêver. C’est bien d’avoir un ami, n’est-ce pas Lanfranco ?