Des engagements comme peau de chagrin qui chagrinent

Autres informations / 23.07.2015

Des engagements comme peau de chagrin qui chagrinent

Les engagements des St Leger Stakes (Gr1), officialisés mercredi, sont décevants. Avec 29 souscriptions,  cette édition est déjà, à ce stade, celle qui a enregistré le plus faible nombre d’engagés lors des dix dernières années. Et il s’agit bien là d’un résultat décevant. Non que le troisième et dernier volet de la Triple couronne anglaise soit encore un moment incontournable du calendrier britannique, mais plutôt parce que les organisateurs d’outre-Manche ont lancé il y a quelques mois un programme de relance du programme des stayers. Déjà, depuis l’an dernier, l’allocation du St Leger a été revalorisée et portée à 650.000livres. Mais cela peine encore à rendre attractive une épreuve sur 2.940m. Organisée le 12 septembre prochain à Doncaster, l’épreuve ne compte sur la liste de ses engagés aucun sujet de premier plan du printemps. Et en tout état de cause, aucun protagoniste nanti d’un titre classique. Du coup, le préféré actuel des bookmakers est logiquement Storm the Stars (Sea the Stars), auteur d’une sorte de grand chelem dans les Grs1 pour 3ans sur 2.400m. Troisième du Derby d’Epsom (Gr1), deuxième de la version irlandaise et troisième la semaine dernière du Grand Prix de Paris (Gr1), il fait figure de favori au mérite.

LES 29 ENGAGES ET LE BETTING ANGLAIS ASSOCIE

5-1       Storm the Stars

7-1       Mr Singh

8-1       Aloft & Covert Love

12-1     Balios, Bondi Beach, Order of St George & Jack Naylor

14-1     Giovanni Canaletto & Morning Mix

16-1     Kilimanjaro, Radanpour, Sumbal & Wedding Vow

20-1     Fields of Athenry, Medrano & Vengeur Masqué

25-1     John F Kennedy, Outspoken, Proposed & Together Forever

33-1     Almodovar, Argus, Bantry Bay, Father Christmas, Highland Reel, Hobart, Easter &       Words

DEUX FRANÇAIS PARMI LES VINGT-NEUF

Deux entraîneurs français ont souscrit un engagement pour un de leurs représentants. Il s’agit de Mikel Delzangles pour Vengeur Masqué (Monsun) et de Francis-Henri Graffard pour Sumbal (Danehill Dancer). Le premier vient de s’imposer dans une course D à Compiègne sur 2.400m, le second, lauréat du Prix Greffulhe (Gr2), reste sur sa cinquième place du Prix du Jockey Club (Gr1). Peu courtisés outre-Manche, ils ne figurent aujourd’hui qu’avec le statut d’outsider et des offres comprises entre 16 et 20-1.

LA TRIPLE COURONNE COMME UN FANTOME

La dernière grande édition qui avait mobilisé les foules est celle de 2012, année où Camelot (Montjeu) tentait de rejoindre Nijinsky (Northern Dancer), dernier phénomène à avoir décroché la Triple couronne britannique (2.000 Guinées, Derby d’Epsom, St Leger) en 1970. Encore invaincu au départ de l’épreuve, Camelot échouait dans sa quête de l’exploit contre Encke (Kingmambo), un "Godolphin" météore dont cela restera le grand titre de gloire. Avec le déclin de l’attractivité du fond, la Triple couronne a perdu nombre de ses potentiels candidats. Mais ce phénomène n’a rien de bien nouveau. On peut en effet comptabiliser cinq détenteurs de la série de référence entre 1900 (Diamond Jubilee) et 1918 (Gainsborough). Ensuite, il faut faire un saut de presque vingt ans pour retrouver en Bahram, en 1935, un nouveau titulaire du triplé. Depuis, seul Nijinsky a perpétué la flamme de la Triple couronne britannique. Voilà un challenge qui ne risque pas de s’arranger à l’avenir.

GRANDE-BRETAGNE: LE CHOIX DES BRITANNIQUES DE SOUTENIR LEUR PROGRAMME DES STAYERS

En avril dernier, l’association des éleveurs britanniques (Thoroughbred Breeders’ Association – TBA), équivalent britannique du Syndicat des éleveurs de chevaux de sang de France, a dévoilé et financé une campagne de protection et de soutien des épreuves pour stayers. Le fond britannique serait donc, comme en France, devenu le parent pauvre des courses ? L’inquiétude des éleveurs d’outre-Manche part du constat d’une fuite des meilleurs éléments de fond vers l’hémisphère sud, et l’Australie en particulier. La faute à un programme qui s’est réduit et n’offre plus les mêmes opportunités que par le passé. Ces départs provoquent du même coup une réduction du nombre de partants outre-Manche et concourent à la baisse des enjeux. Bref, par effet domino, cette petite hémorragie a des effets dommageables pour l’ensemble de la filière. Une étude britannique montre également que les principales épreuves de tenue ont toujours fourni un nombre important de partants, garantissant des enjeux significatifs. D’un point de vue plus historique, elles composent également un héritage direct de l’histoire des courses. Les voir disparaître ou marginalisées provoquerait, selon l’étude en question, une réduction significative de la variété des courses britanniques. La contraction du programme de tenue induirait à terme une diminution de la capacité à "tenir" des pur-sang. L’étude relève par ailleurs que le risque de l’affaiblissement de la tenue se constate déjà au niveau des ratings internationaux. Les stayers de haut niveau, avec un rating de 115 ou plus, ont vu leur nombre baisser de 30 % lors des cinq dernières années. Pour Richard Lancaster, président du TBA, « cette étude a été commanditée après la rétrogradation par l'European Pattern Committee du Queen’s Vase au niveau Listed l’an dernier. Le programme de black type du créneau de la tenue est en danger et, conséquemment,  le stayer est en danger. Il faut agir vite avant que ce problème ne se propage et que des courses de tenue au statut de black type fragile ne soient rétrogradées. » Le TBA propose d’ores et déjà des solutions qui doivent être intégrées et mises en oeuvre par le BHA (British Horseracig Authority) et/ou le European Pattern Committee. Parmi ces solutions, relevons la création de maidens pour chevaux issus d’étalons ayant gagné sur 2.400m ou plus. Ou la création d'un nombre supérieur de courses de black type sur 2.400m et plus réservées aux femelles.

France : DAVID POWELL : « LA SÉLECTION EXIGE VITESSE ET TENUE »

Observateur engagé sur les questions "programmatiques" et fin connaisseur de l’offre française des courses, David Powell a accepté de livrer son point de vue sur la bonne santé – ou non – des courses dites de stayers dans l’Hexagone. « Pour moi, le programme français pour stayers existe et n’a pas souffert dans sa latitude ces dernières années. Avec un cheval comme Le Carré (Miswaki) par exemple, dans les années 2003-2006,  nous avions pu exploiter au mieux ce programme, tant les Listeds que les Groupes. Le vrai problème aujourd’hui, ce ne sont pas les courses de grande tenue mais c’est le déplacement du centre de gravité des autres courses vers des distances plus courtes. Avant, le centre de gravité se situait entre 2.000 et 2.400m. Aujourd’hui, il se trouve entre 1.600 et 2.000m. Cela est notamment créé par le passage de nombreuses courses de 2.400m à 2.000m. À mes yeux pourtant, la distance de 2.400m représente le mieux la sélection avec une double exigence de vitesse et de tenue. Ce qui est sûr, c’est que la sélection ne se fera jamais plus sur 3.000m. Mais on peut encore – et on doit – la pratiquer sur 2.400m. Galileo, Montjeu, Dalakhani étaient de vrais chevaux de 2.400m et prouvent l’intérêt de cette sélection. Je pense que le fait de repasser le Grand Critérium, pour les meilleurs 2ans, de 1.400m à 1.600m est ainsi une très bonne nouvelle. » On peut aussi conclure de ces propos que le programme français de tenue se trouve de plus en plus isolé du reste du système qui se déporte, lui, de plus en plus dans le créneau 1.600/2.000m. C’est toute la question de la continuité du spectre de l’offre hippique, de 1.000m à 4.000m, qui se parcelle et s’agglomère autour d’un "ventre" centré entre 1.600 et 2.000m.

JAPON : LE JAPON LAISSE ENCORE LA PLACE À LA TENUE

L’élevage japonais s’est avant tout construit sur la dureté, avec des chevaux capables de briller à 3ans, 4ans, voire encore plus, et sur des distances allant de 1.600m, pour les 3ans en début de saison, jusqu’à 3.200m plus tard dans la saison. La Triple couronne est recherchée au Japon. Il y a celle pour les mâles, composée du Satsuki Sho - 2.000 Guinées (Gr1, 2.000m), Tokyo Yushun - Derby (Gr1, 2.400m)  et du Kikuka Sho - St Leger (Gr1, 3.000m), et celle pour les pouliches, qui demande cependant moins de tenue, avec l’Oka Sho - 1.000 Guinées (Gr1, 1.600m), les Yushun Himba- Oaks (Gr1, 2.400m) et le Shuka Sho (Gr1, 2.000m). La Triple couronne des mâles a été décrochée à sept reprises, dont deux fois depuis les années 2000 avec les champions Deep Impact (Sunday Silence) et Orfèvre (Stay Gold). Elle reste un objectif. Par exemple, cette année, Duramente (King Kamehameha) a remporté les deux premières épreuves de la Triple couronne, dont le Derby en un temps record. Il est malheureusement sur la touche jusqu’en 2016 (au moins). Mais, avant son indisponibilité, son entourage envisageait deux choix pour lui à l’automne : soit effectuer le déplacement en France pour le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1), soit rester au Japon dans le but d’enlever le St Leger japonais (disputé fin octobre) et par conséquent la Triple Couronne. La tenue est un élément décisif au Japon. D’ailleurs, chaque année, le premier Gr1 réservé aux "stayers" dans le monde se dispute là-bas : il s’agit du Tenno Sho printemps (Gr1), organisé chaque année sur 3.200m à la fin avril ou au début mai. L’épreuve est réservée aux 4ans et plus et a notamment été remportée par Deep Impact ou encore Gold Ship (Stay Gold). Il ne s’agit pas de stayers au sens européen du terme, car les chevaux tentant leur chose dans le Tenno Sho printemps sont aussi ceux que l’on voit dans des épreuves comme le Takarazuka Kinen (Gr1, 2.100m) à la fin du mois de juin ou, à l’automne, dans des épreuves comme le Tenno Sho automne (Gr1, 2.000m), le Japan Cup (Gr1, 2.400m) ou l’Arima Kinen (Gr1, 2.500m). Mais le Tenno Sho printemps (traduisez "Prix de l’Empereur") reste le premier grand rendez-vous du début de saison au Japon et une course très prestigieuse, importante dans la future sélection d’étalons.

REPÈRE HISTORIQUE : LE DÉBAT SUR LES COURSES DE TENUE A TOUJOURS EXISTÉ

Le débat sur la qualité des courses de tenue a toujours existé, y compris aux époques que nous considérons actuellement comme faisant référence dans cette catégorie. Dans Breeding the Racehorse, Federico Tesio expose sa vision de l’évolution des courses de tenue. Nous vous proposons un extrait de cet ouvrage publié dans les années 1950 : « Les chevaux de course d’hier et d’aujourd’hui

Les nostalgiques font l’éloge du "bon vieux temps" et cet état d’esprit trouve un terrain fertile dans bien des sujets. Dès lors il n’est pas surprenant que ce phénomène touche aussi le sport hippique (…) Déjà en 1856, Stonehenge, un auteur bien connu dans les milieux hippiques, avait publié à Londres un livre à ce sujet. Il y expliquait : "Le cheval de course moderne (en 1856) a gagné en vitesse et en précocité mais en contrepartie il a perdu ses qualités d’endurance." Ce leitmotiv refait régulièrement surface dans le débat hippique et de nos jours certains professeurs de biométrie, armés de règles et de compas, se sont emparés de porte-voix pour déclarer : "Le cheval de course moderne va de plus en plus vite sur de courtes distances mais il est de moins en moins capable d’aller sur les plus longues (…) le pur-sang du XXe siècle à une épaule plus droite et une croupe plus inclinée que ses ancêtres. Cette conformation favorise la vitesse au détriment de la tenue." » Dans son ouvrage, Federico Tesio étudie notamment l’évolution des temps du Derby d’Epsom et des Oaks d’Epsom. En notant une amélioration des temps de ces deux épreuves entre 1846 et 1937, le chroniqueur italien annonce : « Les faits démontrent clairement le contraire de ce que l’école des nostalgiques voudrait nous faire croire. Le cheval de course moderne se comporte mieux sur la distance que ses ancêtres car il la couvre dans un temps plus court. (…) À première vue, le lien entre le temps et la distance n’est pas forcément une évidence et les courses sur 2.400m peuvent paraître inadéquates pour caractériser la tenue (…) Cette corrélation gagnera sans doute en clarté si on convertit ces temps et ces distances en vitesses (…) En 1846, le Derby se courait à 49,6 kilomètres par heure (31 mph) alors qu’aujourd’hui il se court à 56 kilomètres par heure (35 mph). Le cheval de course actuel, du fait qu’il a plus de vitesse, est un meilleur stayer que son équivalent d’il y a un siècle. Cela est confirmé par le fait que les records, sur les distances de 3.200m et plus, ont été établis dans des années récentes. La moitié d’entre eux ont été établis depuis 1940, ce qui est particulièrement significatif, compte tenu du faible nombre de chevaux entraînés sur ces distances de nos jours. » En conclusion de son développement, Federico Tesio précise: « De la même manière que les seconds et troisièmes couteaux se voient proposés de plus en plus de courses sur de courtes distances, il faut noter que les distances classiques,  qui sont l’unique moyen de mesurer le progrès, n’ont jamais changé et que les lauréats actuels de ces épreuves sont meilleurs que leurs ancêtres. »

LE TBA LANCE UNE VIDÉO POUR PROMOUVOIR LES STAYERS

Mi-avril, le TBA a mis en ligne une vidéo pour promouvoir la catégorie des stayers. Cette vidéo a pour objectif de synthétiser les conséquences pour les courses britanniques d’une éventuelle dégradation des courses de stayers en Grande-Bretagne. Ce film rassemble les témoignages de plusieurs personnalités des courses britanniques dont John Gosden, Mark Johnston et Nicky Henderson. Les différents intervenants évoquent leur intérêt pour cette catégorie. Ils constatent aussi l’orientation de l’élevage actuel vers la vitesse et la précocité pour des raisons économiques, avec un déclin des stayers, suite à une sorte de "réaction en chaîne" dans le paysage hippique.