Entraîneurs étrangers… un autre regard sur la france hippique partie 1

Autres informations / 17.07.2015

Entraîneurs étrangers… un autre regard sur la france hippique partie 1

Depuis quelques années, la crise qui frappe plusieurs nations hippiques pousse des entraîneurs étrangers à venir s’installer en France. Qui mieux que ces nouveaux venus peut mesurer les différences qui séparent leurs pays d’origine et le système français ? Nous avons donc sollicité quatre professionnels, issus de quatre pays différents, pour évoquer leurs parcours en France et leur sentiment au sujet du système qui les a accueillis. Retrouvez la deuxième partie de ce magazine dans notre prochaine édition.

ALESSANDRO BOTTI : « IL FAUT QUE LES ENTRAÎNEURS PROPOSENT DE NOUVEAUX SERVICES »

Allessandro Botti s’est installé à Chantilly dès 2009. Ce jeune professionnel fait partie d’une illustre famille de la filière hippique italienne. Son cousin, Marco Botti, est basé en Grande-Bretagne.

JOUR DE GALOP. - A QUELLES DIFFICULTES VOUS ATTENDIEZ-VOUS EN VENANT EN FRANCE ?

Alessandro Botti. – J’appréhendais un peu le niveau des courses françaises. Les courses ne sont pas faciles à gagner en France. Par ailleurs, l’examen pour obtenir sa licence est lui aussi difficile. Il y a trois épreuves: comptabilité, code des courses et hippologie. Avec la barrière de la langue, c’était assez difficile de le décrocher. Mais travailler ici, c’est formidable. Il y a un bon programme de courses et, à Chantilly, les infrastructures d’entraînement sont excellentes.

EST-IL DIFFICILE DE MAITRISER LE PROGRAMME ET LA REGLEMENTATION DES COURSES EN FRANCE ?

Je connaissais déjà le programme et les règles. Je regrette cependant de ne pas avoir été l’assistant d’un très bon entraîneur français. Cela m’aurait fait gagner du temps, car je ne connaissais pas les hippodromes, les pistes… En débutant, j’avais dix chevaux, et j’ai pu découvrir tout en gérant un effectif réduit. Cela s’est fait progressivement.

SUR QUELLES STRUCTURES ET PERSONNES AVEZ-VOUS PU VOUS APPUYER POUR ACCOMPAGNER VOTRE INSTALLATION ?

Fréderic et Olivia Sauque m’ont beaucoup aidé. Ils m’ont orienté vers Chantilly, tout en me soutenant. J’ai commencé avec les chevaux de Stromboli Farm. Ce fut une chance, car cela m’a permis de débuter avec un effectif de qualité. Dès ma deuxième saison, j’ai eu la chance d’avoir Bubble Chic (Chichicastenango) qui a terminé deuxième du "Jockey Club".

COMMENT APPREHENDEZ-VOUS LA GESTION DU PERSONNEL ?

Ce n’est pas très différent de l’Italie, à une différence près, les 35 heures. J’ai la chance d’avoir été rejoint par plusieurs Italiens. Je n’ai donc pas de problèmes de recrutement. Les bons résultats de l’écurie attirent à présent le personnel français. J’ai trois personnes de confiance, deux Italiens et un assistant qui est français. QUELLES STRATEGIES METTEZ-VOUS EN PLACE POUR PERENNISER LE LIEN AVEC CES PROPRIETAIRES QUI VIVENT A L’ETRANGER ?

J’essaye de proposer plus de services pour compenser l’éloignement, en particulier par le biais d’Internet. Par exemple, pour les galops importants, les chevaux sont filmés. Je leur donne régulièrement des nouvelles de leurs chevaux. Par ailleurs, le fait d’être près de Chantilly est un argument, car nous sommes à trente minutes d’un aéroport. C’est aussi pour mes propriétaires étrangers un attrait touristique. En venant voir courir leurs chevaux, ils profitent de Paris et de Deauville l’été. Enfin, les allocations françaises sont attrayantes, tout en sachant qu’il est beaucoup plus difficile de gagner des courses en France qu’en Italie.

SI C’ETAIT A REFAIRE, LE REFERIEZ-VOUS ? SI OUI, QUE CHANGERIEZ-VOUS ?

Oui, mais je serais venu plus tôt en France, vers l’âge de vingt-cinq ans. Même si j’avais déjà un bon bagage et une bonne culture familiale des courses, cela m’aurait permis de parfaire ma formation. Cela aurait aussi été l’occasion de gagner du temps en termes d’apprentissage de la langue, mais également de réseau social. Sur ces deux derniers points, j’ai un peu dû me débrouiller seul et ce n’est pas facile.  La France est très certainement le meilleur pays en Europe pour travailler dans les courses. On y trouve le meilleur compromis entre qualité de vie, conditions de travail et compétition sportive.

QUE SOUHAITERIEZ-VOUS AMELIORER DANS LE SYSTEME FRANÇAIS ?

Je ne voudrais pas entrer dans une polémique. J’ai malheureusement vécu la crise italienne et il y a actuellement en France certains éléments qui ressemblent à la période qui a précédé cette dernière. Je trouve qu’il faudrait mettre plus de courses là où sont stationnés les plus grands effectifs de chevaux. Les trajets coûtent très cher à tout le monde. La crise italienne est aussi venue de dépenses incontrôlées dans un contexte de surmultiplication des courses et de refus des réformes.

QUE SOUHAITERIEZ-VOUS AMELIORER DANS L’ACCUEIL DES PROPRIETAIRES ETRANGERS ?

La gestion des différents statuts est compliquée pour les propriétaires étrangers, même si certains points se sont améliorés, en particulier au niveau des couleurs. Mais si la réglementation change pour les propriétaires étrangers, il faut que les entraîneurs proposent de nouveaux services. Il faut les accompagner et les guider dans le cadre des changements de réglementation.

QUEL EST VOTRE SENTIMENT SUR LA QUALITE DES COURSES EN FRANCE ?

Cela fait six ans que je suis en France et, dans ce laps de temps, la qualité a beaucoup évolué. Les chevaux français gagnent au meilleur niveau en Europe et aux États-Unis. En France, la compétition est rude, même pour gagner un "réclamer". On ne peut pas tout attendre de l’État et de France Galop. Les courses de 2015 ne sont plus celles de 1985. Il y a une demande d’accompagnement de la part des propriétaires. Il faut se comporter comme de véritables chefs d’entreprise et être capables d’avoir des compétences en communication et en gestion dans son équipe. Pour cela, il faut savoir et pouvoir déléguer. Il est difficile de tout faire seul. Frank [Walter, ndlr] m’aide pour cela.

 

STÉPHANE CERULIS :« ICI TOUT EST FAIT POUR LES PROFESSIONNELS»

Stéphane Cerulis est installé en France depuis 2013. Après avoir travaillé pendant plusieurs années en Belgique, ce jeune professionnel a choisi de baser son activité à Deauville.

JOUR DE GALOP. – QUELLES SONT LES RAISONS DE VOTRE VENUE EN FRANCE ?

Stéphane Cerulis. - Il y a eu une énorme dégradation de la situation en Belgique. J’ai également eu des désaccords avec les dirigeants de Mons. Je voulais travailler dans des conditions professionnelles et j’ai donc décidé de venir m’installer à Deauville. Ici, tout est fait pour les professionnels, que ce soit au niveau des pistes, des boxes, de l’organisation ou des transports. Il faut aussi ajouter le fait qu’en France je bénéficie d’indemnités de transport. En outre, j’ai moins de dépenses en termes de trajets, car il y a beaucoup d’épreuves dans la région. Enfin, le système du versement à onze jours est exceptionnel. En

Belgique, il fallait attendre trois mois et demi.

QUELLES ONT ETE VOS BONNES SURPRISES EN FRANCE ?

J’ai reçu un accueil très sympathique de la part de mes collègues, du directeur du centre d’entraînement et des services techniques. Il y a beaucoup d’entraide. J’espère que la Normandie arrivera à concurrencer le Sud-Ouest. Ici, nous avons un très bon positionnement géographique. C’est une plaque tournante avec l’élevage et les ventes. Je craignais surtout les charges sociales qui sont plus élevées qu’en Belgique.  Mais en Belgique, les charges patronales sont plus élevées, si bien qu’au final mon bilan est à peu près identique sur ce point. Mon épouse et Cerfrance, Olivier Delvault en particulier, m’encadrent bien. En France, les courses sont d’un bon niveau. On y trouve de plus en plus de bons chevaux et de bons entraîneurs. Les jockeys sont également très bons. La filière française fait preuve de beaucoup de professionnalisme.

AVEZ-VOUS CONSERVE VOS PROPRIETAIRES ETRANGERS OU A-T-IL FALLU REPARTIR DE ZERO SUR CE POINT ?

Je suis arrivé avec onze chevaux dont la moitié appartenaient à des propriétaires belges, grâce à quelques connaissances, dont Bertrand Le Métayer. Mes propriétaires français et étrangers s’intéressent à Deauville. On essaye d’avoir des partants quand ils viennent. Au moins une fois par semaine, je leur donne des nouvelles de leurs chevaux. C’est essentiel. En venant en France, j’ai perdu quelques propriétaires, essentiellement ceux dont les chevaux n’avaient pas le niveau pour être performants ici. Cela s’est fait d’un commun accord.

SI C’ETAIT A REFAIRE, LE REFERIEZ-VOUS ? SI OUI, QUE CHANGERIEZ-VOUS ?

Oui, mais bien plus tôt ! J’ai perdu beaucoup de temps en Belgique. J’ai trouvé la gestion française très organisée malgré les critiques. L’impact a été très positif sur mon niveau de vie. En Belgique, je faisais la banque. Mon fonds de roulement était en permanence sur la route.

QUEL REGARD PORTEZ-VOUS SUR LE MALAISE DES PROFESSIONNELS FRANÇAIS ?

La TVA a fait beaucoup de dégâts. Les socioprofessionnels n’ont pas su faire entendre leur voix à Bruxelles. Je reconnais le fait qu’il y a des difficultés. Je regrette cependant que certains de mes confrères aient gardé beaucoup de chevaux personnels dans leur effectif. Ils se sont mis dans le rouge. J’ai fait cette erreur par le passé, j’avais trop de chevaux personnels. Pour continuer mon activité, j’ai rectifié le tir. France Galop n’est pas un organisme de paiement ou un sponsor. Ils ont besoin de faire des restrictions budgétaires. La manifestation de Deauville a été très mal perçue par les propriétaires étrangers. Pour être efficace, la grève aurait dû rassembler toute la filière à Paris, dans les rues. Faire grève contre France Galop n’est pas une bonne solution, cela divise la filière. France Galop a des problèmes de gestion et son fonctionnement doit être optimisé. Mais ce n’est pas France Galop qui a imposé la TVA et les charges sociales aux entraîneurs. Les restrictions lancées sont nécessaires. Enfin, il ne faut pas oublier que notre situation est bien meilleure que dans les autres pays. Il y a par contre un problème au niveau de la décentralisation des maidens. D’une manière générale, on ne peut pas supprimer les petites valeurs, car elles font la recette. Tout se tient, le haut niveau a besoin des petites courses.

QUE SOUHAITERIEZ-VOUS AMELIORER DANS L’ACCUEIL DES PROPRIETAIRES ETRANGERS ?

Peu d’interlocuteurs parlent correctement l’anglais à France Galop. Et sur un champ de courses, on ne peut pas servir un café à 3,50 € dans un gobelet !