Jockey ou jongleur ?

Autres informations / 30.06.2015

Jockey ou jongleur ?

Par Franco Raimondi,

pour Jour de Galop

Les contrats de

première monte ne datent pas d’hier, mais il n’y en a jamais eu autant

qu’aujourd’hui : pourquoi ? Des professeurs de la célèbre London School of

Economics ont affirmé que la position de premier jockey était contreproductive

: est-ce vrai ? Le jockey moderne serait-il donc devenu un jongleur, selon la

jolie formule de Lanfranco Dettori… ?  San Siro, dimanche 21 octobre

2012. Lanfranco Dettori et Godolphin viennent d’annoncer leur séparation après

dix-huit ans de contrat. Alors que son fils se dirige vers le rond de

présentation et sa dernière monte avec la casaque bleue, Gianfranco, le père de

Frankie, nous dit avec son accent sarde : « Tu vois, la vie des jockeys a

changé. Ils ont maintenant un contrat avec un propriétaire qui travaille avec

plusieurs entraîneurs, de racing managers, des assistants racing managers, des

conseillers… Et à la fin, si les victoires n’arrivent pas, c’est le chaos !

Quand j’étais jockey, le contrat liait le jockey à l’entraîneur, et c’était

avant tout une relation de confiance. Les différents entraîneurs d’un

propriétaire se sentent souvent en compétition entre eux et, si les choses ne

marchent comme elles devraient, c’est le jockey qui saute ! » Le concept du

contrat qui unit un jockey et un propriétaire ne date pas d’hier. Pierre

Wertheimer s’était assuré en 1933 les services de Rae Johnstone, le Crocodile

australien. Le contexte était tout autre. Les propriétaires n’avaient qu’un

seul entraîneur, donc le jockey n’avait qu’un seul patron. Un vieil almanach de

1965 décrit la revue d’effectifs de la Razza Dormello-Olgiata, la plus grande

écurie italienne, même après la mort de Federico Tesio. L’entraîneur Vittorio

Ugo Penco avait sous ses ordres le crack jockey Enrico Camici, plus deux poids

légers (Giovanni Sala à 51 kilos et Raffaele Festinesi à 48 kilos), et quatre

apprentis pour cinquantequatre chevaux.  Italien et citoyen

 

Le prince Khalid

Abdullah, le pionnier

La vague des

propriétaires arabes a tout changé à partir de 1987. Pat Eddery, après avoir

pris la place de Greville Starkey sur Dancing Brave en 1986, a alors signé un

contrat de première monte avec le prince Khalid Abdullah. Leur association a

duré huit années pendant lesquelles Pat Eddery a remporté cinquante courses de

Gr1, dont vingt-huit pour la casaque vert, rose et blanc, avec des chevaux

entraînés par sept professionnels différents. On se souvient encore de ce jeudi

du mois d’août 1992 à Deauville quand Pat avait fait le déplacement pour monter

un inédit d’André Fabre dans le Prix de Tancarville. Le poulain n’était autre

que Zafonic, lauréat dix jours plus tard du Prix Morny, avant de dominer à

Newmarket les Dewhurst Stakes, puis à 3ans les 2.000 Guinées. Le tandem

Fabre-Eddery a remporté dix Groupes 1 pour la casaque du Prince pendant la

durée du contrat de première monte du jockey irlandais. Les Maktoum ont suivi.

Dans l’édition de 1987 de l’encyclopédie des chevaux Maktoum, on apprend que le

cheikh Mohammed avait partagé ses pur-sang chez onze entraineurs différents en

Angleterre, alors que le cheikh Maktoum et le cheikh Hamdan en avaient chez

sept professionnels différents. Le cheikh Mohammed a décidé alors de s’assurer

en priorité les services de Steve Cauthen, le premier jockey de Sir Henry

Cecil. Ses deux frères, le cheikh Maktoum et le cheikh Hamdan l’ont suivi en

recrutant Walter Swinburn et Willie Carson. En France, c’était beaucoup plus

tranquille. Les plus grands propriétaires avaient encore tous leurs chevaux

chez un seul entraîneur. Le contrat de premier jockey découlait naturellement.

 

Le contrat

contre-productif ?

Les professeurs de

la célèbre London School of Economics se sont penchés sur les contrats des

jockeys, les retainers comme on dit en anglais, en 1996. Ils ont analysé les

statistiques pour arriver à cette conclusion : la réussite des jockeys baissait

lorsqu’ils étaient sous contrat. Le seul dont la réussite a augmenté sous

contrat était Lanfranco Dettori, alors que celle de Willie Carson, Steve

Cauthen, Pat Eddery et Walter Swinburn a baissé. David Metcalf, l’un de ces

professeurs, a aussi trouvé une “règle” économique : un jockey pouvait

augmenter ses gains de 20 % en améliorant sa réussite de 10 %, alors que pour

les propriétaires, les gains ne progressaient que de 3 %. Sans trop d’étude, on

peut trouver une autre réponse : en 1996, Lanfranco Dettori était un jeune

jockey sur la montante, alors que les autres avaient déjà dépassé le summum de

leurs carrières. À l’heure actuelle, les top-jockeys ont tous des contrats avec

un propriétaire qui, la plupart du temps, partage ses chevaux entre de nombreux

entraîneurs. Les propriétaires qataris ont tous embauché un premier jockey. Le

cheikh Joaan a signé Lanfranco Dettori en Angleterre et Grégory Benoist en

France, le cheikh Fahad (Qatar Racing et Pearl Bloodstock) a retenu les

services d’Andrea Atzeni et d’Oisin Murphy alors que le cheikh Abdullah (Umm

Qarn) a choisi Olivier Peslier. Les frères Wertheimer ont fait signer Maxime

Guyon pour monter leurs cent chevaux placés chez cinq entraîneurs, Christophe

Soumillon travaille avec trois entraîneurs pour la casaque Aga Khan et le tout

jeune Vincent Cheminaud monte en priorité les chevaux de Khalid Abdullah chez

les quatre entraîneurs français du prince.

 

Apprendre à

travailler avec plusieurs entraîneurs…

Lanfranco Dettori,

jugé trop jeune quand il devait succéder à Steve Cauthen comme premier jockey

du cheikh Mohammed en 1993 (il avait vingt-deux ans), est désormais un vétéran

du peloton. Il est un observateur privilégié de l’évolution de sa profession :

« Mon premier contrat fut avec Luca Cumani. Il me donnait l’argent pour me

payer une voiture et un chauffeur pour aller aux courses. Depuis mes débuts,

beaucoup de choses ont changé. Je trouve tout à fait logique que les grands propriétaires

partagent leurs chevaux chez plusieurs entraîneurs et c’est encore plus logique

pour eux d’avoir un jockey de premier niveau sous contrat. Cela les met à

l’abri d’une possible concurrence interne dans l’écurie. » Quelles sont les

conséquences pour le travail du jockey ? Serait-il est devenu un Arlequin,

serviteur de deux (voire plusieurs…) maîtres ? « Il faut apprendre à devenir

une sorte de jongleur pour contenter dix entraîneurs différents… C’est un

problème et il ne s’agit pas seulement de caractère ou de relations publiques.

Chaque entraîneur “signe” ses chevaux : on ne peut pas monter un Hannon comme

un Johnston, ou un Gosden comme un cheval français. Ce n’est pas vraiment

facile et j’en suis la preuve vivante : j’ai perdu la monte de la meilleure

jument du monde, Trêve. » g  Dans

le cas de Trêve, l’entraîneur a gagné sa bataille et a eu raison. Mais il

suffit de remonter à 2006 pour trouver une histoire similaire avec une

conclusion tout autre.... Christiane Head-Maarek avait alors incriminé la monte

d’Olivier Peslier après la cinquième place de Quiet Royal dans le Prix Maurice

de Gheest. Les Wertheimer avaient préféré leur jockey à l’entraîneur, et leurs

chevaux avaient quitté l’écurie de Christiane Head-Maarek. Très sincère, elle

avait alors déclaré : « Il y a eu un choc de caractères entre Peslier et moi. »

 

Une assurance pour

les jockeys

Lanfranco a deux

maîtres, mais il n’est pas un Arlequin. En plus de son contrat de premier

jockey pour Al Shaqab Racing en Angleterre, il monte en priorité pour John

Gosden, sauf bien sûr les Godolphin : « Aujourd’hui, travailler en freelance

est devenu quasiment impossible. Je m’en suis rendu compte quand j’ai repris

après ma suspension. Tous les bons chevaux étaient déjà pris, il ne restait que

les miettes… Je ne remercierai jamais assez le cheikh Joaan de m’avoir fait

confiance en me donnant une nouvelle chance. Signer un contrat avec un

propriétaire qui a plusieurs entraîneurs est aussi une assurance pour un

jockey. Si on ne monte que pour un seul entraîneur et que l’écurie est touchée

par un virus ou une période de méforme, c’est la catastrophe ! » Plusieurs

jeunes loups se sont retrouvés au cours des deux dernières années parés d’une

casaque très importante. L’année dernière, James Doyle était le premier jockey

de Khalid Abdullah en Angleterre. Il a réussi sa meilleure saison avec cent

vingt et une victoires, dont douze Groupes (et sept Groupes 1) pour le prince.

Et pourtant, d’après des bruits des coulisses, certains entraîneurs n’étaient

pas très contents de lui. Cette réussite lui a quand même assuré un super

emploi avec Godolphin, avec William Buick, qui était premier jockey chez John

Gosden. Andrea Atzeni a quant à lui signé cette saison avec Qatar Racing et il

se retrouve dans une situation assez complexe. L’écurie du cheikh Fahad a plus

de deux cents chevaux en Europe, répartis chez trente-quatre entraîneurs. Le

jeune jockey d’origine italienne a remporté depuis le début du mois de mars

vingt-sept victoires pour deux cent dix montes, soit une réussite à la gagne de

12,8 %. L’an dernier, sur la même période et en Angleterre seulement, elle

était de 16,21 %. Un point pour les professeurs de la London School of

Economics, mais parfois, les chiffres sont comme l’arbre qui cache la forêt !

Atzeni a remporté cette année cinq courses de Groupe, dont quatre pour son

patron, alors que lors du premier semestre 2014, il n’en avait gagné que deux.

Maxime Guyon a succédé à Olivier Peslier pour la casaque Wertheimer et il a

déjà gagné pour les cinq entraîneurs de l’écurie. Le nouveau premier jockey a

surtout remporté huit courses de Groupe en 2015, dont sept pour la casaque

bleue à coutures blanches, et pour les trois entraîneurs cantiliens. Il est en

avance sur son score de 2014, quand en fin de saison, il était arrivé à

quatorze succès de Groupe. Il est beaucoup trop tôt pour analyser la réussite

de Vincent Cheminaud avec la casaque du prince Abdullah. Il a gagné le Prix du

Jockey Club avec New Bay et ses cinq victoires pour la casaque princière sont

intervenues avec des chevaux entraînés par André Fabre. Cela dit, les autres

entraîneurs du Prince (Pascal Bary, Christiane Head-Maarek et David Smaga)

n’ont pas encore sellé assez de partants avec Vincent Cheminaud pour retourner

des statistiques fiables.

 

Une nouvelle ère a

commencé

Lanfranco Dettori ne

veut pas se poser en professeur et expliquer à ses jeunes confrères comment

gérer leur profession. « Notre travail a beaucoup changé. La seule chose que je

peux affirmer c’est que l’époque où Lester Piggott était le seul à décider quel

cheval il voulait monter et dans quelle course est terminée. Et je peux aussi

vous garantir que se partager entre plusieurs pays comme je l’ai fait au début

de mon contrat avec Al Shaqab Racing est vraiment très fatigant. Et cela a des conséquences

sur les résultats. À mon avis, travailler pour un seul bon entraîneur est la

solution plus confortable, dans la mesure où l’on est plus concentré sur

l’écurie. Je pense que pour un jeune jockey, il est plus facile de se faire un

nom avec un seul patron et pour un vieux, il y a moins de stress. Mais moi je

ne suis plus jeune et pas encore assez vieux ! » Un retour en arrière, avec les

jockeys au service d’un seul entraîneur, est presque impossible. Pour les

garçons de talent, un nouveau défi s’annonce. La balle est dans leur camp. Il

ne sera plus suffisant de bien monter à cheval, de se montrer dur à la lutte,

astucieux dans un parcours, d’écouter les entraîneurs et de travailler dur.

Nous sommes entrés dans l’ère du jockey-jongleur. Et si un jockey peut devenir

un peu jongleur, il est plus difficile de s’imaginer un jongleur à cheval…