Tribune libre, patrick fellous : « on bâtit une cathédrale sur du sable »

Autres informations / 17.07.2015

Tribune libre, patrick fellous : « on bâtit une cathédrale sur du sable »

Dans

votre précédente édition de Jour de Galop, Jean-Christophe Giletta a dressé un

bilan flatteur des actions de ses services. Ce satisfecit me gêne, car il ne

correspond pas précisément à la réalité. De mon point de vue, nous sommes en

train de bâtir une cathédrale sur des fondations en sable. Et cela doit tous

nous inquiéter. N’attendez pas de moi du Giletta bashing, comme on en lit à

longueur de journée sur les réseaux sociaux et comme on en entend sur les

hippodromes. Je ne suis ni pour ni contre Jean-Christophe Giletta. En tant que

président du Syndicat national des propriétaires de chevaux de courses de

galop, j’ai toujours tenu un discours mesuré vis-à-vis de ses premières

interventions, sans dogmatisme, parce que je suis comme la majorité : je

préférerais le voir réussir plutôt qu’échouer, car s’il réussit, c’est le galop

qui réussira, alors que s’il échoue, on se retrouvera avec un énième directeur

du marketing parachuté de je ne sais où qui devra repartir de zéro. Comme

beaucoup, il m’est arrivé de porter un jugement sans concessions sur le

discours de Jean-Christophe Giletta, qui était parfois déconnecté des

difficultés que rencontrent les courses, mais j’ai toujours dit qu’il fallait

lui laisser sa chance. Le laisser travailler avant de le juger sur ses actes et

sur ses résultats. J’ai longtemps conservé cette ligne "prudentielle",

mais, aujourd’hui, je trouve qu’il va vraiment très vite dans l’attribution de

ses propres lauriers. Et je suis certain que c’est aussi l’avis de nombre de

vos lecteurs.

A LA

RECONQUETE DU GRAND PUBLIC : QUESTION DE VIE OU DE MORT

Côté pile,

il est évident que des choses ont évolué en bien depuis son arrivée fin 2012.

Mais côté face, les changements ont pour l’instant eu un impact minime. Les

efforts du marketing ont aujourd’hui trop de mal à se faire ressentir. Tout se

fait de manière trop dispersée, sans vraie ligne directrice. J’ai vraiment

l’impression qu’on empile des micro-actions sans s’attaquer aux fondamentaux.

Comme je l’ai dit en introduction, nous sommes en train de bâtir une cathédrale

sur du sable. Alors, la vraie question qui se pose, c’est : comment agir

différemment ? Je veux dire : comment bâtir sur le dur ? Pour moi, la réponse

est claire : une base de fondations saines et solides, c’est la reconquête du

grand public. Et comment le reconquérir? En allant le chercher là où il est :

dans les grands médias, notamment télévisés. Car ce que nous payons

aujourd’hui, c’est notre erreur historique de ne pas avoir défendu les courses

quand les médias généralistes ont commencé à leur tourner le dos, que ce soit

France Télévisions, Le Figaro ou plusieurs radios nationales…Pour reconquérir

le grand public, il faut s’adresser aux médias de masse. Cela devrait être la

priorité de nos institutions. Or, cela ne l’est pas. Jean-Christophe Giletta

l’a encore confirmé dans son bilan paru dans Jour de Galop. Quelle erreur

d’appréciation! Quelle erreur d’analyse ! Aujourd’hui, je sais que les courses

essaient de dégager un budget colossal de 80 millions d’euros pour le marketing

commun des courses. Je n’ai même pas envie de débattre sur la manière dont nous

allons trouver cet argent qui n’existe pas. Mais je pose cette simple question:

80 millions pour quoi faire ? Ma proposition repose sur le bon sens et sera

plus efficace et moins chère : développons toutes nos actions de marketing sur

un socle solide. Ce socle, c’est une présence quotidienne dans les trois grands

médias télévisuels que sont TF1, France Télévisions et M6. À eux trois, ces

groupes réunissent tous les soirs, sur leurs vingt chaînes, entre 10 et 15

millions de téléspectateurs. Ils sont donc incontournables pour faire connaître

notre sport et les actions que nous menons. Pourquoi ne proposerions-nous pas à

ces trois groupes de réintégrer les courses dans leur espace médiatique et

d’information ? Aujourd’hui, il n’y a pas– ou très peu – de reportages sur les

courses, les chevaux ou les jockeys dans leurs journaux télévisés. Donnons de

l’argent à ces groupes. Beaucoup d’argent – 10 millions d’euros chacun par an –

pour qu’ils traitent les courses comme les autres grands sports. Travaillons

avec eux pour que le grand public (re)découvre nos vedettes et la beauté de

notre sport. Il faut remettre les courses au coeur des sujets de société et ce

sera possible grâce aux trois grands groupes de télévision français. C’est une

question de vie ou de mort. Il faut que ces trois géants jouent le rôle

d’agence de communication des courses. Avec notre appui et sous notre contrôle.

Qu’on (ré)explique enfin les courses au grand public. J’ajouterais que la

retransmission des courses n’est pas un contenu obligé sur ces chaînes.

Aujourd’hui, on peut y accéder autrement, via Equidia ou Internet. Si personne

ne sait ce que vous faites, à quoi sert d’agir ? Voilà une stratégie

différente, plus efficace et en réalité très complémentaire des actions menées

par Jean-Christophe Giletta. Une stratégie indispensable car, sans une présence

dans les grands médias, vous pouvez faire votre révolution interne et améliorer

le produit « courses », personne ne le saura. Et si personne ne le sait, c’est

comme si vous n’aviez rien fait. Aujourd’hui, les actions de France Galop sont

inaudibles. Prenez l’exemple du Prix de Diane Longines. Tout le monde s’accorde

à dire que la communication a été réussie. C’est exact. Mais après ? Rien. Une

fois la journée terminée, tout s’est arrêté et les courses sont retournées à

leur anonymat. C’est pourquoi je dis que nous devons mener un travail de fond

qui ne peut que passer par les grands groupes médias. Les choix ou projets de

plan marketing qui ont été évoqués récemment sont, en soi, des erreurs.

L’Équipe 21, c’est une plaisanterie pour notre image. Quant à l’hypothèse BFM

TV, elle reste confinée dans un cercle restreint. Qui connaît Trêve aujourd’hui

"en ville", lors d’un dîner entre amis ? Personne. Ce n’est pas

normal. J’écarte volontairement le football qui est hors concours, mais même en

écartant le football, qui a pu éviter d’entendre parler du Tour de France, de

Roland-Garros ou du Top 14 dans un dîner au cours des deux derniers mois ?

Personne. Tous ces sports, tous ces événements ont fait le choix de la

communication grand public. Le rugby a opté pour les grands médias il y a dix

ans et en recueille aujourd’hui les fruits. Même l’improbable football féminin

est en train de percer grâce aux mêmes médias. Le marketing des courses doit donc

commencer par le début. Arrêtons de bâtir sur du sable et d’investir dans de

l’éphémère. Pour conclure sur une métaphore gastronomique, je dirais que les

courses hippiques ont d’excellents ingrédients, mais qu’il leur manque le

matériel (casseroles, fours, etc.) et les hommes de l’art, les bons cuisiniers,

pour passer du statut de "traiteur événementiel" à celui de chef

étoilé qui reçoit dans ses murs. » Patrick Fellous préside le Syndicat national

des

propriétaires de chevaux de course de galop.