La grande histoire d’ésotérique : pleins feux sur la réussite “rothschild”

Autres informations / 17.08.2015

La grande histoire d’ésotérique : pleins feux sur la réussite “rothschild”

Le

succès d’Ésotérique dans le Prix du Haras de Fresnay-le-Buffard - Jacques Le

Marois met une nouvelle fois en lumière la casaque Rothschild au sommet du

sport hippique. Visite guidée de l’univers Rothschild avec, en grand témoin,

Édouard de Rothschild, propriétaire du haras de Meautry, haut lieu d’une longue

tradition familiale. Par Willy Flambard, éditorialiste à Jour de Galop

Seize

heures quatorze, dimanche 16 août 2015. Ésotérique (Danehill Dancer) fait

triompher la casaque bleue, toque jaune, d’Édouard de Rothschild et résonner

d’autres succès familiaux, ceux de la casaque jaune, toque bleue, de son père,

Guy de Rothschild. Dans le "Jacques Le Marois", ces succès sont au

nombre de trois : La Bamba (1964), Luthier (1968) et Kenmare (1978). Des

résonnances synonymes de souvenir pour Édouard de Rothschild,

l’éleveur-propriétaire comblé d’Ésotérique. « Je me souviens parfaitement des

victoires de Luthier et Kenmare. J’étais présent au côté de mon père et cela

renforce encore mon plaisir de gagner aujourd’hui. Il faut vraiment savourer

des victoires comme celle-ci, car elles ne sont pas si fréquentes. Que le

succès d’Ésotérique s’inscrive dans une forme de tradition familiale ne me

déplaît pas, au contraire. Et puis, le Prix Jacques Le Marois est l’une des

courses françaises qui affiche le plus haut rating. C’est d’autant plus

important. »

ESOTERIQUE

: LA METEORE DEVENUE REPERE CELESTE

La

carrière d’Ésotérique n’a rien d’un long fleuve tranquille. Pour tout dire, il

s’en est fallu de très peu pour qu’elle n’effectue pas la carrière qu’on lui

connaît. Édouard de Rothschild: « Ésotérique a toujours été très bonne. Il ne

faut pas oublier qu’elle a débuté tard, en avril de ses 3ans [par un succès,

ndlr]. Elle a immédiatement enchaîné par une victoire dans le Prix Vanteaux

(Gr3) puis a été présentée deux semaines plus tard dans la Poule d’Essai des

Pouliches (Gr1) dans laquelle elle n’a été battue que de très peu par Flotilla

(Mizzen Mast). Si on l’avait connue aussi bien qu’aujourd’hui, et qu’on avait

ménagé au maximum sa pointe de vitesse, je suis persuadé qu’elle se serait

imposée. Réaliser un tel début de carrière, en l’espace de cinq semaines, est

remarquable. »

LA

GRANDE HISTOIRE D’ÉSOTÉRIQUE

Sa

course suivante –première vraie défaite avec une septième place à la clé – dans

le Prix de Dianes Longines (Gr1), le 16 juin 2013, doit être relue a posteriori

avec des circonstances atténuantes : « Elle avait un problème que nous

n’arrivions pas à diagnostiquer. André Fabre me l’a retournée dans l’idée de la

faire entrer au haras. Sa carrière de course était à cet instant arrêtée. Mais

j’ai voulu comprendre ce qui se passait. J’ai une forte sensibilité aux

matières vétérinaires en raison de mes implications dans d’autres domaines que

les courses, comme le concours. Ces investigations ont payé et mes vétérinaires

ont trouvé qu’Ésotérique avait un problème à un ligament ovarien. Elle a été

opérée et a pu réintégrer l’entraînement en fin d’année de ses 3ans. » Celle qui

n’aurait pu être qu’une météore va donc devenir une valeur de référence sur

l’échiquier européen en 2014, en remportant d’abord les Dahlia Stakes (Gr3) à

Newmarket en mai. Elle ne connaîtra qu’un seul échec durant l’année, dans les

Duke of Cambridge Stakes (Gr2) à Ascot, en juin (neuvième). « Nous avions fait

n’importe quoi l’an dernier à Ascot, où elle a été montée de manière beaucoup

trop offensive», nous a expliqué Édouard de Rothschild. Le balancier de la vie

allait se charger d’effacer cette déconvenue. Le 3 août, Ésotérique remporte le

Prix Rothschild (Gr1) devant la lauréate des 1.000 Guinées (Gr1) Miss France

(Dansili) et Intégral (Dalakhani) ! Remarquable dans le "Moulin de

Longchamp", elle conclut tout près du trio de tête emmené par Charm Spirit

(Invincible Spirit). Nouvelle quatrième place dans les Sun Chariot Stakes (Gr1)

à Newmarket en octobre, dans lesquels Intégral et Miss France prennent leur

revanche. Ce sera encore mieux en 2015. Après une rentrée dans le Prix du

Muguet (Gr2), Ésotérique signe des deuxièmes places dans les Queen Anne Stakes

(Gr1), offrant une remarquable réplique à Solow (Singspiel), et le Prix Maurice

de Gheest (Gr1), derrière le dragster Muhaarar (Oasis Dream). Son succès

dominical dans le Prix Jacques Le Marois (Gr1) peut être considéré comme son

chef d’oeuvre car il a été construit contre les mâles, les 3ans – son dauphin

Territories (Invincible Spirit) réunit ces deux critères –et dans le mile

français traditionnellement le plus relevé de l’année.

DIEVOTCHKA

: UN HOMMAGE A DANCING BRAVE

L’histoire

d’Ésotérique commence par l’acquisition de sa mère, Dievotchka, par Édouard de

Rothschild en 1990 sur le marché de yearlings de Keeneland. Dievotchka est une

fille de Dancing Brave (Lyphard) et appartient, dans son volet maternel, à une

famille britannique qui a principalement essaimé au Canada et aux États-Unis.

Édouard de Rothschild est alors – déjà – accompagné par Patricia Boutin dans

son rôle de conseillère d’élevage. Patricia Boutin apprécie la solidité de la

partie basse du pedigree et l’apport du champion Dancing Brave. Dievotchka

n’appartient qu’à la deuxième production du lauréat de légende du Prix de l’Arc

de Triomphe 1986. « Il faut reconnaître que Dancing Brave a déçu, notamment

dans sa position de père de mère », analyse aujourd’hui Patricia Boutin.

Envoyée à l’entraînement chez Luca Cumani, Dievotchka n’allait jamais voir un

champ de courses de sa vie. Au haras, elle s’est en revanche très largement

rattrapée. Au total, elle a donné treize produits pour dix vainqueurs dont

trois lauréats de Gr2 [Russian Hope (Rock Hopper), Archange d’Or (Danehill) et

Russian Cross (Cape Cross) – et deux lauréats de Listed-race – Russian Hill

(Indian Ridge) et Russian Desert (Desert Prince), ndlr], étant entendu que nous

mettons de côté à cet instant Ésotérique, la perle de Dievotchka. Avec un Grand

Prix de Deauville (pour Russian Hope), un Prix Eugène Adam (pour Archange

d’Or), un Prix Guillaume d’Ornano (pour Russian Hope), difficile de reprocher

quoi que ce soit à l’oeuvre collective de la fratrie développée par Dievotchka.

Et pourtant, si.

LE PLUS

: L’APPORT DE LA VITESSE VIA DANEHILL DANCER

C’est

Patricia Boutin qui explique : « On se disait avec Édouard qu’il manquait

quelque chose à cette famille. Le petit plus pour passer au niveau Gr1.

Beaucoup de produits de Dievotchka étaient bons, mais il leur manquait ce

changement de vitesse qui fait la différence. Un surplus de vitesse ne pouvait

être que bénéfique, sachant par ailleurs que ses meilleurs descendants

évoluaient plutôt sur 2.000m. Nous sommes donc allés à Danehill Dancer

(Danehill)  pour cette raison. J’ai

toujours beaucoup aimé cet étalon. Il véhicule de l’influx et de la vitesse.

Dans une logique de vente, j’aurais été plus réservée car Danehill Dancer ne

transmet pas forcément des modèles harmonieux. Ses produits peuvent aussi avoir

des jarrets "compliqués". Dans le cas de l’élevage d’Édouard de

Rothschild, qui n’est pas vendeur mais exploitant, Danehill Dancer répondait

bien à notre besoin. Je trouve que j’ai mis un peu trop de temps à faire le

croisement qui a marché avec Dievotchka. Mais nous avons finalement réussi à

créer le gagnant de Gr1 que nous cherchions. Dans ce croisement qui a

fonctionné, j’aimais bien aussi la famille maternelle de Danehill Dancer, avec

l’apport de Sharpen Up (père de mère de Danehill Dancer), sur Dievotchka. Nous

avons réussi à amener l’influx qui pouvait manquer à sa production antérieure.

»

LE HARAS

DE MEAUTRY RÉVEILLÉ PAR ÉDOUARD DE ROTHSCHILD

Au décès

de Guy de Rothschild, en 2007, le haras familial de Meautry devient propriété

de son fils Édouard. Jusque-là, l’éleveur-propriétaire avait confié ses juments

en France au haras de Fresnay-le-Buffard. L’année 2007 est donc une vraie

rupture dans le processus d’élevage. Meautry s’étend sur une centaine

d’hectares sur la commune de Touques. Sa particularité ? C’est le haras le plus

proche de l’hippodrome de Deauville-La Touques.

UNE

GRANDE HISTOIRE

« Le

haras de Meautry a été acheté par mon arrière-grand-père et son frère à la fin

du XIXe siècle, nous a rappelé Édouard de Rothschild. C’est là que ma famille a

développé son élevage et entretenu la tradition familiale des courses. » Mais

la réussite n’est pas une amante fidèle, surtout sur des périodes aussi longues

que celle proposée par le haras de Meautry. « Dans les années 1980, nous avons

connu des problèmes d’équilibre de nos sols. Il y a eu des carences et certains

de nos chevaux pouvaient connaître des problèmes de conformation ou osseux.

Nous avons alors fait intervenir des spécialistes français et internationaux

pour résoudre ce problème. Aujourd’hui, je suis toujours satisfait quand un

entraîneur comme André Fabre me dit que nos chevaux travaillent de manière

satisfaisante à 2ans et qu’ils sont capables de courir à cet âge. L’équipe du haras

réalise un grand travail. Je pense notamment à mon directeur, Nick Bell, que

j’ai recruté en 2007 lorsque j’ai pris en charge Meautry. »

SMALL IS

BEAUTIFUL

L’effectif

du haras de Meautry est très contenu, jouant la carte de la qualité. Édouard de

Rothschild élève pour faire courir et gagner. « Les courses et l’élevage se

sont beaucoup professionnalisés ces derniers temps. Je privilégie la qualité à

la quantité. Pour moi, « small is beautiful ». Nos chevaux vont chez André

Fabre. J’ai aussi quelques pouliches chez Henri-Alex Pantall. Quand j’ai un

cheval d’obstacle – ce qui n’est pas le cas actuellement –, il est confié à

Jehan Bertran de Balanda. »

L’ÉLEVAGE

ROTHSCHILD EN CHIFFRES

Famille Rothschild :

7

juments dont Penne (Sèvres Rose), la mère de Méandre (Slickly).

La

casaque de la famille Rothschild (casaque jaune, toque bleue) est celle détenue

précédemment par Guy de Rothschild, décédé en 2007. Édouard de Rothschild en

est le gérant et manager. Son frère David et son neveu Alexandre y sont

associés. Édouard de Rothschild : « Mon frère et mon neveu suivent avec intérêt

les courses mais je suis en première ligne, comme gérant, de cette entité

familiale. Mes propres enfants,  dont

l’aîné a seize ans, se passionnent aussi pour les courses. Nous verrons à l’avenir

comment évoluera cette flamme. »

Édouard de Rothschild :

14

juments. Casaque bleue, toque jaune.

Meilleurs

éléments actuels : Ésotérique (Danehill Dancer) et Elliptique (New Approach).

Association Lady Chryss O’Reilly et Édouard de Rothschild : 5 juments dont

Altruiste (Diesis), acheté 1,4 M€ en 2000 chez Arqana. Altruiste n’a pas couru

mais a donné Alpine Snow (Verglas), lauréate de Listed. Édouard de Rothschild :

« Avec Chryss O’Reilly, nous nous répartissons nos chevaux en association. Actuellement,

par exemple, Altruiste est stationnée au haras de la Louvière [haras de Chryss

O’Reilly, ndlr] et Alpine Snow à Meautry. »

LA

FAMILLE MATERNELLE DE WELSH PAGEANT

Sa

troisième mère, Picture Light (Court Martial), a remporté quatre épreuves en

1956 et 1957, à l’âge de 2 et 3ans. Parmi ses neuf vainqueurs, il faut citer

Welsh Pageant (Tudor Melody), double lauréat des Lockinge Stakes et troisième

des 2.000 Guinées, Champion Stakes et Eclipse Stakes (Grs1). Une partie de

cette oeuvre en a notamment fait le quatrième meilleur 3ans britannique de

l’année 1969. Welsh Pageant est ensuite devenu un étalon influent mais s’est

vraiment imposé en père de mère. Dans ce statut, il apparaît au pedigree de

Saumarez (Rainbow Quest), Ouija Board (Cape Cross), Celtic Swing (Damister),

Sheikh Albadou (Green Desert). Une des soeurs de Welsh Pageant, Miss Pinkie

(Connaught), s’était montrée précoce, s’imposant dans le Fillies Mile, et avait

conclu sa saison initiale comme quatrième meilleure pouliche de 2ans anglaise

de 1976.

 DANEHILL DANCER : UN SELF-MADE ÉTALON

Selon

les propres mots de Patricia Boutin, « Danehill Dancer a eu une jumenterie

ordinaire lors de ses débuts. » Il faut dire que le pensionnaire de Coolmore

n’a commencé qu’à 4.000 livres irlandaises lors de son entrée au haras en

Irlande, en 1998. En fait, ses vrais débuts au haras s’étaient effectués au

second semestre 1997 en Australie. Top 2ans en Irlande en 1995, il a remporté,

lors de sa saison initiale, les Phoenix Stakes et les National Stakes (Grs1). À

3ans, il s’est montré moins performant, décrochant néanmoins la troisième place

du Prix Maurice de Gheest (Gr1). Au haras, il a fait mieux encore. Dans les

deux hémisphères, ses premières productions ont rapidement fait parler d’elles.

Choisir en Australie et Where or When en Europe allaient immédiatement le

propulser dans le cercle des pères de gagnants de Gr1. Sa réussite n’allait

jamais se démentir par la suite avec, en Europe, des performers comme

Mastercraftsman, Again, Planteur, Ésotérique et Legatissimo. Son prix de

saillie a naturellement accompagné son changement de statut. En 2007 et 2008,

il a culminé à 115.000 euros puis est redescendu à 60.000 euros en 2010.

Danehill Dancer a été retiré en 2014.

PATRICIA

BOUTIN : « IMPORTANT DE COMMUNIQUER AVEC UN ENTRAÎNEUR »

Conseillère

d’élevage d’Édouard de Rothschild, Patricia Boutin habite et travaille à New

York. « Je travaille exclusivement pour le marché et les courses européennes.

Ce n’est pas toujours facile d’être ainsi excentrée, mais je viens naturellement

plusieurs fois par an en France et Europe. Cela peut néanmoins avoir des

avantages de ne pas "être dans le bocal"et de travailler ainsi avec

plus de recul et de sérénité. Mon travail avec Édouard de Rothschild est

spécifique et différente de ce que je peux faire avec d’autres clients comme le

haras des Monceaux par exemple. Édouard de Rothschild élève pour voir courir et

gagner ses chevaux le plus longtemps possible. Il n’y a donc pas de contraintes

ou conditions commerciales avec lui. Dans ce contexte, je privilégie toujours

les étalons confirmés. Faire le choix d’un jeune étalon, c’est prendre un

risque très important. Finalement, il n’y a qu’un étalon sur dix qui perce

réellement. C’est pour cela que j’avais aussi conseillé Danehill Dancer à Édouard

de Rothschild, pour Dievotchka. L’étalon était confirmé à l’époque. J’adore

aussi son père, Danehill (Danzig). Nous l’avons d’ailleurs beaucoup utilisé

avec Édouard pour avoir Indian Danehill ou le malheureux Indian Jones

[mortellement blessé dans le Grand Critérium, ndlr]. J’aimerais encore

rehausser la qualité d’élevage de Meautry. Je préfère depuis toujours investir

dans des lignées maternelles solides et de très bons… entraîneurs. C’est la

politique d’Édouard de Rothschild. En terme de jumenterie, il faut toujours

investir et renouveler son cheptel avec l’apport de nouveaux sangs. Tous les

ans si possible, pour ne pas se laisser enfermer dans le schéma

mère/fille/petite-fille/etc. Mais il faut aussi se dire qu’en élevage, tout

n’est pas scientifique. Loin de là. Il y a beaucoup de feeling et d’intuition.

»

LES

OBSERVATIONS D’ANDRE FABRE SONT PRIMORDIALES

La fille

de François Boutin a croisé dans sa vie beaucoup de champions. Un grand

champion est la réunion de la classe, du coeur et du mental. « Mon père aurait

certainement dit que Miesque était la plus complètement exceptionnelle dans ces

trois domaines. » Peu intéressée aux choses de l’entraînement qu’elle confesse

ne pas toujours comprendre, Patricia Boutin met en avant l’importance de

travailler avec un (bon) entraîneur. « Les retours de l’entraîneur sur les

chevaux que vous élevez sont très importants. Il vous apporte des observations

qui peuvent vous permettre de corriger tel ou tel défaut. André Fabre, en la

matière, est le meilleur. Il communique beaucoup. Ses observations et

remarques, parfois anodines, sont souvent très enrichissantes. Il parle aussi

beaucoup d’élevage et je suis toujours à l’écoute de ses opinions sur la façon

d’améliorer telle ou telle famille. »