La turquie, l'autre pays du paris mutuel

Autres informations / 08.09.2015

La turquie, l'autre pays du paris mutuel

LA TURQUIE, L'AUTRE PAYS DU PARIS MUTUEL

À l'occasion du Festival international des courses d'Istanbul, le 5 et le 6 septembre dernier, le Jockey Club Turc a accueilli des concurrents venus de l'Europe entière ainsi que des délégations en provenance de quatre continents. La Turquie est un grand pays (780.000 km2, 77 millions d'habitants) qui a connu un fort taux de croissance ces dernières années (+ 9 % en 2010, + 3 % prévus en 2015). Les courses au galop ont suivi cette embellie. Seul le pari mutuel est autorisé et le pays est au troisième rang en Europe en termes d'allocations distribuées. La filière locale est très dynamique avec de nombreux jeunes à des postes clés. Entre Europe et Asie, la Turquie est un exemple de réussite basée sur le pari mutuel.

BURAK KONUK :

" À TERME, ON DEVRAIT REVOIR DES CHEVAUX TURCS À L'ÉTRANGER "

Le Jockey Club Turc, présidé par Yasin Kadri Ekinci, est l'entité qui gère à la fois le pari mutuel et les courses dans le pays. La structure est également impliquée dans l'élevage. Burak Konuk, directeur général adjoint du Jockey Club Turc, nous a présenté les activités de cet organisme et la place des courses hippiques en Turquie.

Jour de Galop. À quelle époque et pour quelles raisons les courses turques se sont-elles ouvertes ?

Burak Konuk. La filière hippique turque a entamé son ouverture dans les années 1990. L'idée était d'ouvrir un circuit qui était fermé depuis longtemps, pour pouvoir commercialiser nos courses et notre élevage à l'étranger. Si l'on veut évoluer et exporter, il faut pouvoir se comparer

aux autres. L'ouverture était donc nécessaire.

Comment le sport hippique est-il perçu dans la société turque ?

Pour beaucoup de gens, les courses sont malheureusement avant tout une question de jeu. Notre filière est plus associée au Pick 6 [qui est à la Turquie ce que le Quinté est à la France, ndlr] qu'à un sport. Mais nous essayons de faire évoluer les choses. Cette situation s'est en partie installée par notre faute. L'aspect sportif n'a pas été assez promu. Mais il y a tout de même une part non négligeable de Turcs qui perçoivent les courses comme un sport, avec une image prestigieuse.

De quelle manière tentez-vous de faire évoluer l'image des courses en Turquie ?

Nous agissons à plusieurs niveaux. Au-delà du jeu, nous essayons de mettre en avant l'aspect sportif des courses. Nous sommes également une activité sociale, un lieu de rencontre. Nous essayons de mettre en avant l'animal et sa sensibilité, pour nous différencier des

jeux de hasard et autres loteries. Enfin nous essayons de faire prendre conscience de l'impact économique que génère la filière hippique. Plus de 100.000 personnes, en tenant compte des emplois directs et indirects, ont un travail grâce aux courses en Turquie. Les jeux de hasard n'ont pas ce potentiel de création d'emploi. Pour faire passer le message, nous invitons les médias turcs à venir découvrir les courses à l'étranger. Pour leur faire prendre conscience de la place de la filière turque à l'international mais également pour leur montrer que les courses sont appréciées en tant que sport à l'étranger.

La population turque est en majorité musulmane. Cet aspect religieux se concilie-t-il aisément avec le pari hippique ?

La Turquie est certainement le pays le plus "souple" du monde musulman. Cet aspect est ancré dans notre histoire. Nous sommes une république depuis près d'un siècle, et depuis très longtemps, notre pays est ouvert aux cultures étrangères. Il y a par exemple de nombreuses écoles étrangères en Turquie. En ce qui concerne le pari hippique lui-même, sa pratique est possible dans le cadre de la souplesse évoquée précédemment. C'est un peu comme pour l'alcool. La majorité de la population en consomme. Enfin il faut souligner le fait que les chevaux font partie de la culture turque. Par exemple, Mustafa Kemal Atatürk [personnalité centrale de l'histoire turque moderne et fondateur de la république] était lui-même propriétaire de galopeurs et il se rendait aux courses avec ses invités de prestige. Précédemment, dans l'empire ottoman, les courses étaient une activité traditionnelle de la vie des turcs, partout dans le pays. Elles étaient organisées de manière informelle, pas sur un hippodrome tel que nous l'entendons aujourd'hui.

Quel est le profil des propriétaires de galopeurs en Turquie ?

Il y a d'une part une tradition hippique chez de nombreuses familles, souvent issues du milieu des affaires, avec des moyens importants. Certaines de ses familles ont participé à la création du Jockey Club Turc dans les années 1950. Il y a d'autre part de nombreux nouveaux propriétaires. Certains sont issus des classes ayant bénéficié de la croissance du pays. Ces nouveaux venus sont représentés à tous les niveaux. Enfin, du fait du très bon niveau des allocations, on trouve aussi des entraîneurs et des grooms chez les propriétaires de chevaux de course. D'une manière générale le nombre de propriétaires est en progression.

Il y a actuellement neuf hippodromes en fonctionnement en Turquie. L'objectif est d'en avoir vingt-cinq dans cinq ans. Pour quelles raisons votre pays lance-t-il cette ambitieuse série de constructions ? Nous prenons exemple sur la France ! Par le passé, comme nous l'évoquions précédemment, il y a avait beaucoup de courses organisées de manière informelle dans le pays.

La Turquie est très étendue, et pour reconstituer ce maillage, il est nécessaire d'avoir des hippodromes partout sur le territoire et pas uniquement dans les plus grandes agglomérations. C'est une condition importante si l'on veut développer notre sport dans tout le pays. Mais cela n'est pas suffisant. Les courses créent du lien social. C'est très important. À ce titre, nous avons également une ambition en termes de loisir. Dans certains hippodromes, comme à Istanbul, la structure vit en dehors des jours de courses, en accueillant un poney club et des activités sportives. Les espaces verts sont accessibles en permanence. Les citadins en profitent pour venir pique-niquer en famille ou pour faire leur jogging. Il faut que l'hippodrome fasse partie de la vie des gens. Le fait qu'ils jouent ou non n'est pas une priorité. Le Jockey Club Turc est une organisation à but non lucratif. Notre objectif est avant tout de permettre la croissance de l'activité hippique, avec ses retombées positives et pas uniquement du jeu. Nous ne poussons pas les gens à jouer de manière exagérée, comme peuvent le faire les bookmakers dans certains pays.

Les autres activités liées au cheval, comme les sports équestres, sont-elles en croissance en Turquie ?

Actuellement nous assistons à la création de nombreux clubs hippiques en Turquie et de plus en plus de personnes s'intéressent au cheval. Je suis moi-même issu du monde des sports équestres. D'ailleurs le Jockey Club Turc accueille des événements en association avec le monde de l'équitation.

L'état et le Jockey Club Turc sont également impliqués dans l'élevage. Quel est le sens de cette implication ?

Nous avons mis en place des primes pour les éleveurs [qui correspondent à 25 % des allocations perçues par leurs élèves]. Mais cela va beaucoup plus loin. L'État a ses propres étalons et juments. Il vend sa production aux enchères. Le Jockey Club est propriétaire d'étalons pur-sang mais n'est pas impliqué dans la voie femelle. Par ailleurs, au niveau des importations, elles ne concernent que des chevaux d'élevage. Il y un niveau de performance requis pour les étalons. Les juments doivent également répondre à des règles qui prennent en compte la proximité des performances black types dans leur pedigree. Ces règles permettent de protéger l'élevage local, en termes de débouchés et d'amélioration. Dans le cas de pur-sang arabes, il y a aussi un objectif de préservation des courants de sang locaux.

Les pur-sang anglais et les pur-sang arabes concernent-ils les mêmes populations d'éleveurs et de propriétaires ?

Les éleveurs et les propriétaires de pur-sang anglais ne sont pas nécessairement distincts de ceux de pur-sang arabe. Ils ne sont pas non plus forcément plus riches. Pour certains, que l'on peut qualifier de puristes, le pur-sang anglais est le véritable cheval de course. Mais il arrive souvent que dans une écurie, les pur-sang arabes financent les pur-sang anglais. En effet, en Turquie, les arabes sont souvent plus rentables, et ce d'autant plus qu'ils courent plus longtemps. Il y a une longue tradition d'élevage de chevaux arabes en Turquie. Elle date de l'empire ottoman. La préservation du cheval arabe est l'un des objectifs de l'État et du Jockey Club Turc. Environ 43 % des allocations sont consacrés aux épreuves pour pur-sang arabes. Il y a plus d'allocations pour les pur-sang arabes en Turquie que dans le reste du monde cumulé.

Peut-on espérer revoir des chevaux turcs dans des courses à l'étranger ?

Par le passé, certains sont allés courir à l'étranger, à Dubaï par exemple. Mais ce n'est plus d'actualité. En Turquie, les allocations sont très intéressantes et presque toujours supérieures à celles des autres pays. Les bons chevaux courent donc en priorité dans le pays pour cette raison. Le fait que certains soient battus par des étrangers dans les courses internationales joue également [une course sur dix est ouverte au chevaux nés et élevés hors de Turquie]. De plus, les acteurs locaux n'ont pas l'habitude d'aller hors de nos frontières. Certains le voudraient mais ils ne sont pas

habitués à cela. À titre personnel, je pense que cela serait profitable pour la filière. À terme, on devrait revoir des chevaux turcs à l'étranger mais cela va prendre du temps.

Le Jockey Club Turc est très actif à l'international. dans la plupart des grands événements hippiques internationaux, une délégation turque est présente. en parallèle des partenariats ont été signés avec l'Argentine, la Corée, Singapour, la France, l'Irlande, Chypre et le Maroc. Quels sont les objectifs de ces démarches ?

En observant ce qui fonctionne dans les différentes nations hippiques, nous souhaitons avant tout former les professionnels de la filière turque. Ces déplacements impliquent des industriels, des entraîneurs, des éleveurs, la presse et le personnel  du  Jockey  Club.  Il  est  important d'avoir conscience de la dimension internationale de ce sport. Pour pouvoir évoluer et s'améliorer, il faut comprendre ce qui fonctionne, ou pas, ailleurs. Lorsqu'ils rentrent en Turquie, les membres de ces délégations font circuler le message autour d'eux. En leur faisant découvrir les plus belles réussites du sport hippique à l'international, on fait comprendre aux représentants de la presse que les courses sont beaucoup plus qu'un simple support de paris.

Le gouvernement turc est-il un soutien actif pour la filière locale ?

Nous avons des relations étroites avec le ministère de l'Agriculture, qui a délégué une large partie de ses prérogatives au Jockey Club, mais d'une manière générale, le gouvernement ne nous aide pas particulièrement. Souvent, les élus connaissent peu de choses en ce qui concerne les courses. Peu ont conscience de l'aspect sportif et des retombées en termes d'emplois. Par exemple, les courses turques ont l'un des taux de T.V.A. les plus élevés au monde. Nous essayons de le faire baisser, en faisant valoir que cela permettrait de créer d'autres emplois. Mais nous n'y sommes pas encore arrivés et cela pose des problèmes. Du fait de ce taux élevé, on ne peut pas accepter de paris, venant de France ou d'un autre pays, sur nos courses.

Quelles sont les principales épreuves du programme turc ?

Le Gazi Derby, un Gr1 couru en l'honneur d'Atatürk, est l'épreuve la plus importante de la saison. C'est une épreuve réservée aux chevaux locaux. Elle a lieu le dernier dimanche de juin. Pour les pur-sang arabes, deux Grs1 réservés aux sujets nés en Turquie, le Republic of Turkey Stakes et l'Independance Race, sont les temps forts de l'année. En parallèle du programme dédié aux chevaux turcs, il est important d'avoir des épreuves internationales. C'est l'un des objectifs du Festival international des courses d'Istanbul. Ces compétitions face à des chevaux étrangers sont sources de réflexions. Il y a quelques années, les concurrents turcs gagnaient plus de courses internationales au cours de ce meeting. Il faut donc chercher à comprendre le sens de cette évolution. Une des raisons vient de la densité du programme. Il y a beaucoup de courses attractives tout au long de l'année, et en fin de saison, il est difficile d'avoir tous les meilleurs chevaux en forme ou tout simplement présents.

LEVENT SARIKAYA : " LA QUALITÉ DES PUR-SANG ANGLAIS ÉLEVÉS EN TURQUIE DOIT ENCORE ÉVOLUER "

Levent Sarikaya, le président du Syndicat des éleveurs et des propriétaires de pur-sang anglais turcs, nous a livré ses impressions sur l'évolution de la filière nationale.

Jour de Galop. Quelle est la situation de l'élevage de pur-sang anglais en Turquie ?

Levent Sarikaya. Ces dernières années, l'État, par l'intermédiaire du ministère de l'Agriculture, et le Jockey Club Turc ont acheté beaucoup d'étalons. On peut citer divine Light (Sunday Silence) ou Okawango (Kingmambo) qui viennent de France. Mais la qualité des pur-sang anglais élevés en Turquie doit encore évoluer et plusieurs obstacles freinent cette amélioration. L'un des principaux problèmes est la moindre différence entre les allocations des courses de Groupes et des épreuves de niveau inférieur. Deux victoires dans de bons handicaps permettent de récolter une somme équivalente à l'allocation prévue pour le lauréat d'un Gr3. Cela n'incite pas les gens à investir dans des chevaux de qualité. Par ailleurs, 43 % des allocations sont destinées aux pur-sang arabes. Les cinq chevaux les plus riches de l'histoire des courses turques sont des arabes. L'un d'entre eux a dépassé les quatre millions d'euros de gains. Il est certain que si l'ensemble de l'enveloppe était consacrée aux pur-sang anglais, cela participerait à leur amélioration.

Peut-on espérer voir des propriétaires et éleveurs turcs apparaître dans les programmes à l'étranger ? C'est déjà en partie le cas. J'ai des chevaux en France et il y a des propriétaires turcs qui font courir en Grande-Bretagne. Nous réfléchissons à la création d'une écurie de groupe de propriétaires turcs ayant pour ambition de courir à l'étranger.

LA FILIÈRE HIPPIQUE TURQUE MISE SUR LA FORMATION ET LES MÉDIAS

Jean-Pierre Deroubaix, consultant pour le Jockey Club Turc, nous a détaillé la liste des projets de la filière hippique en Turquie en ce qui concerne la formation et les médias.

Un plan de formation ambitieux

" En parallèle, le développement hippique de la Turquie passe par la formation des jeunes et des professionnels de la filière. Chaque année, une centaine de jeunes intègrent l'école des courses. Ils sont orientés vers un métier de la filière hippique en fonction de leur profil et de leurs aptitudes. Cette formation a aussi un objectif scolaire classique et elle se déroule en partenariat avec les écoles des courses de Newmarket, mais également avec l'Irlande et l'Australie. Les dix meilleurs jeunes de chaque promotion sont récompensés en allant de trois à six mois à l'étranger chez de grands professionnels. Il faut souligner l'effort d'ouverture des professionnels et officiels turcs. Ils ont pris conscience de l'intérêt d'observer ce qui se passe à l'étranger et ils voyagent beaucoup."

Deux chaînes de télévision dédiées au cheval

" En ce moment même, Equidia chapote la formation des techniciens des deux chaînes de télévision turques dédiées aux course. Une première chaîne, diffusée sur internet, permet de voir toutes les courses. Une deuxième traite du monde du cheval d'une manière plus générale, en accompagnant le sport hippique de reportages et de sports équestres. Des techniciens turcs sont par ailleurs venus se former pendant le meeting de Deauville aux côtés des équipes d'Equidia. " Il faut également souligner la grande qualité du site internet du Jockey Club Turc, qui propose de visionner gratuitement les courses quinze minutes après chaque arrivée. On peut également y consulter, gratuitement, les données issues du système Trakus (temps très détaillés, distance exacte parcourue par chaque cheval, vues aérienne, vues arrières...).

LA FILIÈRE TURQUE EN CHIFFRES

En 2014, les courses hippiques turques ont été le support de 1,6 milliard d'euros d'enjeux, dont 89 millions d'euros en ligne. Les hippodromes du pays accueillent 726 journées de courses en 2015 (dont 125 à Istanbul). Cette année, 2.203 courses sont réservées aux pur-sang arabes et 2.679 aux pur-sang anglais. Les allocations et primes aux éleveurs à distribuer en 2015 représentent 113 millions d'euros.

TABLEAU.