Il a changé la face de l’arc

Autres informations / 01.10.2015

Il a changé la face de l’arc

SEA BIRD A

FAIT PLUS QUE GAGNER…

Il y a

cinquante ans, jour pour jour, Sea Bird remportait le Prix de l’Arc de

Triomphe. Pour Franco Raimondi, il ne s’agit pas d’une simple victoire, mais

d’un tournant dans l’histoire de la grande épreuve française qui, grâce au

champion d’Étienne Pollet, est devenue la plus grande course du monde.

 

Cinquante ans déjà. À chaque génération son champion et ses souvenirs – en

noir et blanc, en couleur ou en HD. Ceux qui, comme votre serviteur, balancent

entre deux âges ne sont pas assez vieux quand même pour avoir assisté aux

"Arcs de Triomphe" disputés avant 1975, date du premier Arc

retransmis en couleur à la télévision française.

Alors que dire de l’Arc 1965 de Sea Bird ? Pour nous, cette victoire a

longtemps appartenu au seul monde des comparaisons turfistiques : « Celui-là il avance, mais bon, c’est pas non

plus Sea Bird ! » Heureusement, nous célébrons aujourd’hui le

cinquantième anniversaire de son Arc. Et Jour de Galop m’a fait un

cadeau, en me demandant de redécouvrir ce champion de légende.

Bien sûr, comme tout le monde, j’ai vu et revu les images en noir et blanc

de son Arc. On aperçoit un cheval alezan – donc clair – avec une casaque foncée

qui se détache du peloton pour rallier le poteau avec six longueurs d’avance,

tout en galopant en diagonale. Pardonnez mon insolence, mais en revoyant ces

images fanées pour la énième fois, je me disais « C’est ça le grand Sea Bird ? »

 

En

Technicolor, tout est plus grand !

Et puis… et puis… et puis… voilà que je découvre deux documentaires anglais

signés British Pathé. Le premier, que je vous recommande plus que chaudement,

est consacré au Derby 1965 (https://www.youtube.com/watch?v=1pHi8SZFwzw).

Comme les femmes sont belles et les hommes élégants, sous le soleil d’Epsom en

ce mois de juin, au cœur des sixties ! Mais surtout, je découvre un alezan

brûlé, avec des chaussettes blanches aux postérieurs, et une action… Un dieu

des pistes. Allez-y tout de suite : vous verrez toute la différence entre

un Arc en noir et blanc et un Derby en couleur.

Quelques années plus tard, dans une interview télévisée en couleur, son

entraîneur, Étienne Pollet, parlait de lui en ces mots : « Quand il était yearling, il ne galopait pas

comme les autres… Il avait une facilité. Je ne connaissais pas encore la valeur

de chacun de mes yearlings, mais je me disais toujours : c’est incroyable

de le voir galoper comme ça. Déjà, yearling ! C’était extraordinaire, la

façon dont il galopait. Alors après, je n’ai pas cherché à comprendre et puis

finalement il a été le bon cheval. Mais mon meilleur souvenir, c’était sa façon

de se déplacer, le mouvement qu’il avait quand il était yearling. Je les passe

un par un, les chevaux, peut-être vingt ou vingt-cinq, en suivant, et lui était

beaucoup plus facile. »

 

Pollet, plus

grand acheteur de yearlings de l’histoire

D’après tous les témoins, Étienne Pollet fut le plus grand juge de

yearlings de l’histoire. Gilles Delloye, qui a beaucoup travaillé avec le

Maître, nous a confié : « Il ne

rentrait jamais plus de vingt-cinq yearlings par an. Il se rendait dans les

haras de ses propriétaires, où il ne choisissait que trois ou quatre chevaux

parmi un lot de trente. Et il touchait toujours les bons ! Aux ventes, il

n’achetait pas énormément. Il faisait toujours son choix en gardant le

catalogue dans sa poche. Il regardait les yearlings et savait toujours dénicher

la petite chose qui faisait la différence. Le catalogue ne venait qu’après,

pour contrôler les origines du cheval. »

 

Une jument de

base nommée Couleur

Qui sait ce qu’Étienne Pollet pensa quand il vit Sea Bird chez son

éleveur ? L’a-t-il choisi librement, ou dut-il repartir avec lui sans plus

de conviction ? Le poulain ne venait pas d’un éleveur comme les

autres : Jean Ternynck, grand industriel du textile dans le nord de la

France, était en effet un lointain cousin et le grand ami d’Étienne Pollet.

C’est d’ailleurs son entraîneur d’ami qui lui avait conseillé d’envoyer Sicalade (Sicambre), une pouliche

atteinte de lenteur, à Dan Cupid

(Native Dancer), un très bon cheval – deuxième des Middle Park Stakes à 2ans et

du "Jockey Club" à 3ans – qu’il avait entraîné. Monsieur Ternynck

était un éleveur fort passionné et sa famille avait déjà gagné l’Arc en 1924

avec Massine. Il avait monté son haras à Notre-Dame-de-l’Isle, dans l’Eure,

avec six ou sept poulinières – pas des grandes souches, mais correctes.

Comme beaucoup d’autres, il élevait des chevaux pour le plaisir de les voir

courir et gagner de bonnes courses. Il avait déjà connu la réussite en 1963 –

quand Sea Bird était yearling – avec Sanctus,

gagnant du Prix du Jockey Club et du Grand Prix de Paris. La foudre peut-elle

frapper deux fois au même endroit ? Normalement non, mais pour Jean Ternynck,

il faut croire qu’elle pouvait tomber plusieurs fois...

M. Ternynck avait acheté une poulinière nommée Couleur – comme les images

de la télé anglaise ! – parce qu’elle était pleine de Maurepas, un étalon

stérile ou presque, qu’il aimait beaucoup. La pouliche née de cette rencontre

devenait Camargue, gagnante du "Malleret". C’était déjà très bien.

L’année suivante, et toujours avec le stérile Maurepas, voilà Camarée :

elle va gagner les 1.000 Guinées sous l’entraînement d’Alexandre Lieux. Là,

c’était très, très, très bien. Une nouvelle rencontre engendra Marmelade, qui

sera la grand-mère de Sea Bird. Marmelade avait hérité de sa mère son absence

totale de vitesse ; elle n’aurait pas pu gagner, même en cross. Fort

probablement, M. Ternynck ne l’aurait pas gardée au sein de sa petite

jumenterie sans les succès de ses deux propres sœurs.

Voilà qui nous rappelle beaucoup l’histoire de Signorinetta, la gagnante du Derby et des Oaks à deux jours

d’intervalle en juin 1908, née de l’amour entre Chaleureux et Signorina. La

différence est que Jean Ternynck était un industriel avec la tête sur ses

épaules, alors que l’éleveur-propriétaire-entraîneur de Signorinetta, Il

Cavaliere Edoardo Ginistrelli, était un fou furieux parti de Naples

s’installer à Newmarket pour « apprendre

aux Anglais comme on fait avec les chevaux ». Cela dit, il a réussi à

élever et à entraîner une pouliche capable de faire un rarissime doublé à

Epsom. Et Edoardo Ginistrelli reste, avec Arthur Budgett, le seul homme à avoir

gagné le Derby avec un cheval élevé, possédé et entraîné par le même homme, en

l’occurrence lui-même.

 

À 2ans, « c’était

bien, c’était bien… » (dixit Étienne Pollet)

Bon, on laisse les contes de fées et on en revient à notre Sea Bird. Il fut

un bon 2ans, même si Grey Dawn – un autre "Pollet" – se montra plus

prêt et mieux monté que lui dans le Grand Critérium. Cette course, Sea Bird

aurait dû la gagner. Cela lui aurait permis de rester invaincu durant toute sa

carrière, puisque cette deuxième place est sa seule défaite en huit courses. Ce

jour-là, son jockey n’avait pas mis son réveil à l’heure et, comme Greville

Starkey avec Dancing Brave dans le Derby, il a refait le champ de course pour

échouer à la deuxième place. À 3ans, Sea Bird serait toujours monté par Pat

Glennon… qui était en selle sur Grey Dawn dans le Grand Critérium !

Dans l’interview télévisée déjà citée plus haut, Étienne Pollet se

souvient : « Fantastique !

Dans le tournant, on croirait qu’il n’est nulle part et finalement il est

second. C’était bien, c’était bien… » Plus que bien ! À 3 ans,

après deux victoires dans le "Greffulhe" et le "Lupin" – à

la parade par trois et six longueurs – il devenait évident que Sea Bird était

un poulain hors du commun.

 

Ce qui

s’appelle "gagner le Derby en tirant dessus" !

Au départ du Derby, Sea Bird est parti assez joué, à 7/4. Mais finalement,

pas tant que ça. Il aurait été beaucoup plus joué avec tous les moyens pour

analyser la forme maintenant à notre disposition, avec la masse d’informations,

les images et la connaissance de la forme mondiale. En 1965, Timeform était le

seul moyen pour comparer les chevaux entre eux. Et les Anglais, comme

d’habitude, ont compris avec un peu de retard que les “frogs” avaient

pris quelques longueurs d’avance sur leur élevage après la guerre. En

témoignent les six victoires françaises dans le Derby en dix-huit ans, à partir

de celle de Pearl Diver en 1947.

Le plus souvent, les bookmakers ne vous laissent même pas le fumet de la

soupe ; mais parfois, il vous font des cadeaux, comme le jour où Sea Bird

survola le Derby. D’après le résultat officiel, il laissait son dauphin, Meadow

Court, à deux longueurs. Mais laissons la parole à Étienne Pollet :

« À Epsom, j’avais dit à Pat Glennon

de retenir le cheval, surtout après le poteau d’arrivée, parce qu’il y a la

route et j’avais peur de le faire galoper sur le goudron et qu’il ne se fasse

mal. Quand je lui ai dit que je trouvais qu’il n’avait pas monté très

énergiquement le cheval dans la ligne droite, il m’a répondu : "Vous

m’aviez dit de ne pas galoper sur la route, alors je l’ai monté 'comme ca' et

il a gagné 'comme ca' " » Pour accompagner ce 'comme ca', Étienne

Pollet mime le geste de tirer sur le cheval !

Même les journalistes anglais en furent stupéfaits. Le commentateur de la

BBC dira ainsi : « Après la victoire

de Gladiateur dans le Derby en 1865, jamais Waterloo n’avait aussi brillamment

été vengé que par Sea Bird ! »

 

À quelle

vitesse allait Sea Bird dans le Derby ?

On a vu – également en couleur – d’autres gagnants de Derby impressionnants,

capables de laisser les autres encore plus loin. Mais un cheval capable

d’accélérer comme Sea Bird et de gagner avec un jockey qui lui tire dessus à

cent mètres du poteau reste un spectacle surprenant, même cinquante ans après.

La curiosité nous a poussés à chercher quelque chose en plus. À quelle

vitesse allait Sea Bird dans le Derby ? Les images – après quelque

maquillage éditorial – ne nous donnent pas une mesure fiable à 100 %, mais

avec une petit marge d’erreur, il a parcouru les derniers quatre cents mètres

d’Epsom en 23 secondes malgré son jockey, dont le seul souci était de ne pas

galoper sur la route… D’après les chronos partiels de 2015, Golden Horn a

couvert les derniers quatre cents mètres en 22,38, avec Frankie Dettori qui

poussait quand même… Le passage de Sea Bird le plus impressionnant, mais

impossible à enregistrer (faute de repères, le poteau du dernier furlong étant un peu caché), fut des six

cents mètres aux deux cents derniers mètres. Dans cette portion, il a vraiment

brûlé la piste, disons avec quatre cents mètres en moins de 22 secondes.

 

Endormi le

matin, excité dans le rond de l’Arc

Après Epsom, Sea Bird fit une nouvelle balade dans le Grand Prix de

Saint-Cloud.

Puis vint l’Arc. L’opposition était bonne mais pas si extraordinaire.

Reliance était un bon gagnant du Jockey Club (et de Grand Prix de Paris),

Meadow Court s’était imposé dans l’Irish Derby, mais Sea Bird l’avait

ridiculisé à Epsom. L’américain Tom Rolfe était le gagnant des Preakness Stakes

mais on pouvait douter de lui sur le gazon. Le russe Anilin était bon… mais

russe. C’était un lot assez relevé, mais parier sur Sea Bird à 6/5, c’était

comme piquer son bonbon à un bébé ! Je ne sais pas ce que faisaient les

matelassiers ce jour-là, mais même la place était belle à 1,80.

Pour Étienne Pollet, l’Arc fut la plus belle victoire de Sea Bird :

« Je vois d’abord cet Arc d’un point

de vue professionnel : pour un entraîneur, c’est toujours difficile de

faire la rentrée d’un cheval qui n’a plus été vu en compétition pendant deux

mois et demi. De plus, le cheval ne voulait plus travailler le matin parce

qu’il était devenu intelligent. Il battait difficilement son leader !

Alors son jockey, Pat Glennon, qui le montait aussi le matin, me dit un jour :

"C’est fini pour lui". Pour moi, c’était terrible. Mais quand j’ai vu

le cheval dans le rond avant l’Arc de Triomphe, j’ai su qu’il était très bien,

excité. Alors que le matin, il ne faisait que dormir. Comme beaucoup de bons

chevaux, quand ils ont appris, ils ne s’en font plus… »

 

L’Arc est

devenu un championnat du monde grâce à Sea Bird

Sea Bird a changé l’histoire des courses et celle de l’Arc de Triomphe.

Avant lui, aucun gagnant du Derby d’Epsom n’avait confirmé à Longchamp. Pour

les Anglais, l’Arc n’était pas très intéressant, malgré une allocation au

gagnant (1,4 M€ d’aujourd’hui) qui, en 1965, était presque trois fois plus

riche que celle des Champions Stakes. Sea Bird démontra qu’un 3ans entraîné dur

pour gagner à Epsom début juin pouvait avoir des ressources pour s’imposer dans

l’Arc. 

Sea Bird était le troisième Derbywinner à tenter sa chance dans

l’Arc en fin d’année de 3ans. Après lui, dans le court espace de six ans, trois

autres ont essayé de l’imiter : les champions Sir Ivor (battu par Vaguely

Noble, signé Pollet) et Nijinsky ont terminé deuxièmes, mais Mill Reef a

confirmé en 1971 que le doublé était possible. Dimanche, Golden Horn sera le

vingt-troisième gagnant de Derby au départ de l’Arc dans les cinquante éditions

qui ont suivi Sea Bird. Vous avez saisi la comparaison : trois gagnants de

Derby au départ de l’Arc entre 1920 et 1964 ; vingt-quatre entre 1965 et

2015 !

Outre Sea Bird, les autres chevaux capables de remporter les deux courses

ont été Lammtarra (en 1995, 24 ans après Mill Reef et 30 après Sea Bird),

Sinndar (2000), Sea the Stars (2009) et Workforce (2010).

Plus encore : je pense que Sea Bird a changé à lui tout seul la

hiérarchie invisible des courses, en faisant de l’Arc le vrai championnat

d’Europe ou du monde. Le prestige international, c’est beaucoup à lui qu’on le

doit.

Avant 1965, seuls neuf étrangers s’étaient imposés… dont cinq italiens

(Ribot 1955 et 1956, Molvedo 1951, Crapom 1933, Ortello 1929). Cela ne laisse

que quatre victoires, en plus de quarante éditions, à nos amis anglo-irlandais

(Parth 1923, Kantar 1928, Migoli 1948 et Ballymoss 1958). Après Sea Bird, tout

s’est ouvert et, en quarante-neuf éditions, dix-neuf ont souri aux étrangers.

 

Sea Bird vs Ribot : le match des légendes

Sea Bird était-il meilleur que Ribot ? Oui d’après Timeform, qui lui

donne trois livres d’avance (145 – contre 142). Leurs chemins se sont croisés

un temps, mais pas en piste : c’était à Derby Dan Farm, le haras américain

qui avait loué les deux chevaux pour cinq saisons à un prix similaire

(1,25 M$ pour Ribot, 1,5 M$ pour Sea Bird).

Ribot a été un très bon étalon, même s’il n’a pas pu produire un champion

de son propre niveau (mission impossible…). C’est aussi arrivé à Sea Bird.

Mais, tout comme Ribot a su produire un gagnant d’Arc (et même deux, avec

Molvedo et Prince Royal), Sea Bird a donné une lauréate : l’inoubliable

Allez France. Les autres étalons à avoir réussi cet exploit sont Montjeu

(Hurricane Run), Rainbow Quest (Saumarez), Biribi (Le Pacha) et Djebel

(Coronation).