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Jour de Galop

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Les noms, une histoire bien aventureuse

Autres informations / 09.10.2015

Les noms, une histoire bien aventureuse

LE MAGAZINE

LES NOMS, UNE HISTOIRE BIEN AVENTUREUSE

Golden Horn est le champion que l'on sait. Mais saviez-vous que le tout récent lauréat du Qatar Prix de l'Arc de Triomphe a un homonyme ? Né comme lui en 2012, mais déclaré en France, d'où son suffixe "FR". En fait, derrière les noms se cachent bien des histoires, dont certaines mériteraient la signalétique " interdit aux 18 ans " !

Étrangement, dans la même génération que le Golden Horn (Cape Cross) que tout le monde connaît, auteur d'une tétralogie d'exception avec le Derby d'Epsom, les Eclipse Stakes, les Irish Champion Stakes et le Qatar Prix de l'Arc de Triomphe (Grs1), existe un autre Golden Horn. Celui-ci possède un suffixe "FR", est entraîné en Allemagne, a couru au Touquet en juillet dernier et propose un bilan ultra-modeste, avec une sixième place au mieux en trois tentatives... Visiblement, la fortune n'a pas eu la grâce de tomber dans le berceau de ce dernier et sa corne d'or (traduction littérale de Golden Horn) n'est sans doute que (très) légèrement plaquée.

L'histoire des noms des galopeurs recèle d'autres pépites, plus troublantes, quelquefois licencieuses ou dérangeantes. Certains noms doivent aussi être contextualisés dans leur époque pour mieux comprendre les enjeux ou l'irrévérence qu'ils portaient. Quant aux règles associées à la dénomination d'un cheval, elles existent. C'est France Galop qui reçoit, traite, contrôle et accrédite dans l'Hexagone les propositions et demandes de noms. Sont précisées dans l'annexe 2 du Code des courses les règles qui encadrent et régissent la dénomination des galopeurs en France.

En voici les principales en termes d'exclusion. Ne peuvent être acceptés :

les noms figurant sur la liste internationale ou sur la liste nationale des noms protégés ; les noms composés de plus de dix-huit lettres, signes ou espaces ; le nom d'une personnalité, sauf autorisation signée par la personne intéressée ou ses descendants ; le nom dont l'orthographe ou la prononciation sont proches d'un nom déjà attribué ; les noms suivis d'initiales ou de numéros ; les noms composés d'initiales ou de chiffres ; les noms dont le sens, la prononciation ou l'orthographe peuvent être considérés comme grossiers ou injurieux ; les noms commerciaux, sauf autorisation signée de la personne habilitée à cet effet.

DES LETTRES ET DES CHIFFRES POUR UN NOM

Il y a d'abord eu l'époque, désormais révolue, où les noms des chevaux pouvaient comporter des initiales ou des chiffres. En fait, l'interdiction remonte aux années 1970 pour les pur-sang, mais est plus récente pour les AQPS par exemple. L'usage est le même aujourd'hui pour tous. Constat troublant,   une   bonne partie du panthéon d'obstacle énumère des noms numérotés : Héros Xii, Hyères iii, al capone ii. À une époque où l'originalité à tout crin n'était sans doute pas une valeur cardinale comme aujourd'hui, la bonne pratique était le conformisme. C'est ainsi qu'au sortir de la Grande Guerre, les équidés baptisés Héros se sont multipliés. Et parmi eux, le numéro douze revêt une importance particulière. Champion d'Auteuil, Héros XII a remporté le Grand Steeple-chase de Paris de 1922 à l'âge de 7ans. Il était donc né en 1915, au cœur du premier conflit mondial.

Les chiffres oubliés

Dans les étoiles hippiques numérotées du plat, il en est plusieurs qui ont perdu leur numéro ; logique dès lors que ces chefs-d'œuvre des pistes ont largement supplanté leurs prédécesseurs. C'est ainsi que sea Bird ii (Dan Cupid), le seul, l'unique, est logiquement devenu Sea Bird. Idem pour nijinsky ii (Northern Dancer), passé au fil du temps sous la simple appellation de Nijinsky. Chez les pur-sang, on connaît néanmoins verso ii (Pinceau), le gagnant de l'édition 1947 du Prix de l'Arc de Triomphe, qui a gardé son numéro pour la postérité et sur les programmes avec le Prix Verso II, une course B disputée à Saint-Cloud.

Le détournement phonétique

Comment rendre hommage à un champion ou à un lieu sans ajout de numéro ? En jouant sur la graphie du nom, tout en cherchant le même rendu phonétique. C'est ainsi qu'un pursang né en 2007 a été baptisé Katkeau (Kotky Bleu). L'arrivée d'une course, cela aurait été quelque chose de mémorable ! Malheureusement, la Société d'encouragement a refusé ce nom. Alors je l'ai appelé Collimateur... "

La référence au triple lauréat du Grand Steeple de Paris katko est évidente. L'héritage était lourd à porter, mais Katkeau y a répondu partiellement en décrochant une Listed race à Cheltenham. Quant à oteuil sF (Djarvis), son entourage a désigné son culte pour le temple de l'obstacle par l'entremise du nom de celui qui deviendra un champion d'Auteuil. Plus près de nous, il y a eu un auteuil (Quart de Vin), né en 1988. Ce dernier n'a jamais foulé l'hippodrome de la butte Mortemart, se contentant d'un modeste succès à Pontchâteau.

PAUL-MARIE GADOT : " LES NOMS NE DOIVENT PAS NOURRIR DE POLÉMIQUE "

Responsable du département livrets et contrôle, Paul-Marie Gadot a en charge le processus de dénomination des galopeurs en France. Il a fait pour nous le point sur le travail de ses services sur le sujet.

" Il y a entre 8.000 et 9.000 noms de chevaux qui passent par nos services chaque année. Nous appliquons des règles décrites dans l'annexe II du Code des courses -, mais nous sommes confrontés, quelquefois, à prendre des décisions subjectives. Il nous faut en effet intervenir en faisant du cas par cas. De manière générale, je dirais qu'on évite les noms, formules et slogans à caractère polémique, ou qui pourraient ouvrir des polémiques. Les noms des chevaux ne sont pas là pour régler des conflits, lancer des messages ou être porteurs d'engagements politiques. Beaucoup de choses sont possibles, notamment la reprise de noms de personnes vivantes ou disparues, dès lors que les demandeurs peuvent fournir les autorisations des personnes concernées un artiste, une célébrité ou ses ayants droit. Jamais, sans doute, n'accepterons-nous Charles de Gaulle pour un cheval, car la famille ne l'a pas autorisé (sauf à prouver le contraire). Quant à des slogans engagés, comme Sarkozy Président, Mitterrand Président ou Nobel pour Untel, cela n'est pas non plus acceptable. "

C'est à la lumière de cet argumentaire qu'il faut lire l'histoire vécue par Claude Lanzman et racontée dans Le grand livre des courses. L'artiste et parolier confie : " J'ai fait naître un poulain que je voulais appeler Vive les Juifs : je crois qu'entendre la foule dans les tribunes crier "Vive les Juifs" à l'ar-

Le changement de nom imposé

L'interprétation des règles de décence et d'engagement et le sens de la polémique (et de l'humour) ne sont pas les mêmes partout. Les décisions peuvent donc varier d'un pays à un autre. France Galop peut, dans ce cas, demander à un entourage de changer le nom de son représentant s'il le juge choquant ou impropre. Retour auprès de Paul-Marie Gadot : " Je me souviens récemment du cas d'un pur-sang arabe baptisé al Qaïda. S'il était venu courir en France ce qui n'a pas été le cas nous aurions demandé à son propriétaire de changer son nom. Ce nom n'est pas acceptable chez nous et aurait fait réagir évidemment beaucoup de gens. S'il avait refusé, le cheval n'aurait pas pu courir. "

L'hommage ou la célébrité en héritage

De nombreux chevaux portent le nom de célébrités disparues ou de personnages historiques. La règle qui compte dans ce cas est d'avoir l'accord de la personne si elle est vivante ou de sa famille, ou de ses ayants droit dans l'autre cas. Les performers contemporains george Washington et Johannes vermeer (tous les deux chez Coolmore, dont la mode actuelle est justement celle-ci) font référence à des personnalités sans descendance. Ce qui autorise de facto l'emploi de leur nom. Le cas george Patton, plus contemporain, mériterait d'être creusé... Certains propriétaires ont leurs habitudes en la matière. Daniel Wildenstein puisait dans le vivier de la peinture et de l'art, un domaine où il était lui-même une sommité. C'est ainsi que Pierre Bonnard (dont Daniel Wildenstein avait acheté les droits de succession pour un million de dollars dans le cadre d'un héritage litigieux), steinlein, Poussin et d'autres ont foulé les hippodromes. Le vivier de l'art, et aujourd'hui du sport, est sans fin.

Selon    Paul-Marie Gadot, " la culture joue un rôle important dans le domaine. Les AngloSaxons trouvent en général élogieux pour la personne le fait de choisir son nom. Les Latins sont plus en retenue en la matière ".

Pour les figures publiques du moment et les noms commerciaux de grandes enseignes internationales, la position de France Galop est, sauf accord explicite avec les parties concernées, le refus. " On a refusé Sarkozy, Mitterrand,  Maktoum, ou  Orangina parmi  les marques. "

Pour l'anecdote, sachez que les descendants de Napoléon Bonaparte ont donné depuis longtemps leur accord pour l'utilisation de leurs noms. Des cas litigieux arrivent régulièrement. Paul-Marie Gadot rappelle ainsi : " Les vignobles de Champagne ont intenté une action contre un propriétaire qui avait appelé son cheval Champagne. Ce nom a été changé. Je me souviens aussi d'une famille russe qui avait réagi après l'usage de son nom de famille célèbre. Le propriétaire avait dû rebaptiser son cheval devant les actions qui pouvaient être lancées. "

Liste internationale des noms protégés

Il existe une liste internationale et publique des noms protégés. C'est-à-dire de noms interdits à l'usage pour les éleveurs. Elle est gérée et éditée par la Fédération internationale des autorités hippiques (FIAH). Cette liste, qui contient plusieurs centaines de noms, inclut ceux des grands étalons du stud-book et des mères les plus influentes.

Depuis 1996, elle est enrichie tous les ans des noms des lauréats de neuf grandes épreuves internationales. En Europe, elles sont trois à figurer dans cette liste : Prix de l'Arc de Triomphe, King George VI and Queen Elizabeth Stakes, Queen Elizabeth II Stakes. Aux États-Unis, il y a les Breeders' Cup Classic et Turf. En 2005, cette liste est passée à onze épreuves internationales. En sus, chaque année, les membres nationaux de la FIAH peuvent proposer trois noms supplémentaires (au maximum). Y figurent par exemple trêve, Frankel, Black caviar, Goldikova, etc., ainsi que, désormais, Hurricane Fly.

La grivoiserie, marqueur de l'époque

Comment ne pas finir sur une note légère et... coquine ? En 1982, un "anglo" de complément est baptisé Queue de Béton. " Cela serait impossible aujourd'hui ", nous commente Paul-Marie Gadot. En revanche, le cas de La Turlutte, également né en 1982 et lauréat du Grand Steeple d'Enghien, est plus ambigu.

" Il y a bien sûr le sens grivois, mais également d'autres sens moins compromettants. Il faudrait en parler à plusieurs pour savoir si on l'accepte. "

Les commissaires en dernier recours

En cas de désaccord entre les demandeurs (comprendre le ou les "dépositeurs" du nom) et le service de Paul-Marie Gadot, la décision finale et arbitrale est prise par le corps des commissaires de France Galop. Voilà un scénario somme toute inhabituel.