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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Le tour du monde des outsiders de l’impossible

Autres informations / 07.01.2016

Le tour du monde des outsiders de l’impossible

RAIMONDISSIMO !

LE TOUR DU MONDE DES OUTSIDERS DE L’IMPOSSIBLE

Encadré (avec photo)

Italien et citoyen du monde, Franco Raimondi est l’un des plus célèbres journalistes hippiques en activité. Grand voyageur et curieux de tout, il offre à plusieurs gazettes de renom international ses connaissances encyclopédiques et ses analyses décalées. Il vous donne rendez-vous chaque semaine dans Jour de Galop.

Fin encadré

 

Photo 1 : Les autorités hippiques de Hongkong tentent d’atténuer l’impact des chevaux inutiles sur les jeux

 

Les chevaux peuvent être bons ou mauvais. Mais parfois ils deviennent inutiles, et cela, sans rapport avec leur valeur intrinsèque. Ils s’alignent au départ de courses sans aucune espèce de chance et parfois ce n’est pas entièrement de leur faute…

 

Jet Set Dragon, le tocard de Hongkong

Cette idée m’est venue en regardant les résultats de la dernière réunion de la saison 2015 à Sha Tin. Au paradis des jeux, le Hong Kong Jockey Club prend soin du plus modeste des parieurs et de sa mise à dix centimes de dollars. Ce soir-là, onze courses étaient au programme, d’où 148 partants. Quarante-sept d’entre eux – soit 31,75 % – étaient proposés à plus de 50 contre 1. Trente-deux concurrents se présentaient avec une cote à plus de 99 contre 1. Un seul de ces "tocards" est entré dans la combinaison gagnante. Ce Jet Set Dragon (Chinese Dragon), un 5ans, s’est classé quatrième à 62 contre 1, se glissant ainsi dans que le "quarté" de la première épreuve. Le joueur inspiré touchait alors 377.280 dollars pour une mise de base de 10 dollars. Avant cette place, Jet Set Dragon avait couru sept fois sans jamais décrocher une place dans les quatre premiers, affichant deux fois une cote minimale de 28, et une de 50 contre 1 à une reprise. Le handicapeur le crédite d’une valeur de 39 à Hongkong, soit plus ou moins 26,5 en France. Théoriquement, le système de Hongkong doit lui permettre de gagner tôt ou tard sa course. Mais ce n’est pas évident car les vieux chevaux, même dans les petites catégories, croisent souvent le chemin d’un bon cheval en devenir.

 

Photo 2 : Jet Set Dragon notre "tocard" exotique

 

Un circuit à deux vitesses au Japon

Dimanche 27 décembre à Nakayama – au cours de la réunion de l’Arima Kinen – les turfistes japonais ont joué l’équivalent de 419 millions d’euros. Les onze courses du programme proposaient 172 chevaux. Cinquante se sont élancés à plus de 50 contre 1 et 35 à plus de 99 contre 1, soit respectivement 38,37 % et 20,34 %. Deux d’entre eux ont terminé quatrièmes, une place inutile au Japon car le quarté n’existe pas dans ce pays. Les "outsiders de l’impossible" sont plus fréquents dans les maidens que dans les courses à condition. Dans le second cas, il est en effet plus évident de trouver quelques éclaircissements dans les performances des concurrents.

Outre l’absence de quarté, le Japon se distingue par d’autres exotismes hippiques. La Japan Racing Association – qui est l’équivalent local de France Galop – ne permet pas de revoir à la baisse les ambitions d’un cheval. S’il n’est pas assez bon pour gagner son maiden, un galopeur est "condamné" à courir les épreuves de la NRA – c’est-à-dire les épreuves de province – où les allocations sont ridicules.

Vous voulez un exemple ? Prenons le cas de New Kingdom (Mr Greeley), le frère utérin d’Animal Kingdom (Leroidesanimaux). Après sept sorties dans des maidens du circuit de la JRA, sa musique sonnait en mode mineur : 5 - 2 - 4 - 4 - 9 - 3 - 9… Ses 5,5 millions de yens en poche – soit environ 43.000 euros – il a été relégué au circuit NRA, où il a décroché deux victoires et huit places en dix-huit sorties pour un total de 630.500 yens de gains, soit approximativement 4.900 euros. Lors de ses deux victoires, son proprietaire a été gratifié de 250.000 et 300.000 yens, soit 1.900 et 2.284 euros.

 

Photo 3 : L’arrivée des Daytona Stakes

 

Les gros outsiders autour du monde

Le 26 décembre, l’hippodrome de Santa Anita organisait son traditionnel opening day. On a vu passer huit chevaux à plus de 50 contre 1 dans les neuf épreuves du programme. Coastline (Speightstown), un des gros outsiders, a arraché une deuxième place à 52 contre 1 dans les Daytona Stakes (Gr3). Mais il faut garder à l’esprit que les lots du jour étaient plutôt maigres…

La dernière réunion dominicale que Deauville a accueillie nous a offert 134 partants dont 30 à plus de 50 contre 1 et 14 au delà de 99 contre 1. Parmi les "presque impossible", l’allemande Bavarian Dream (Sinndar) a pris la deuxième place à 49,6 contre 1 dans le Prix des Dames (G).

En cumulant Hongkong, Deauville, Santa Anita et Nakayama, on arrive à 81 chevaux avec une cote supérieure à 99 contre 1 et cette horde d’outsiders a aligné des pages de zéros...  Il a fallu 70 concurrents à plus de 50 contre 1 pour décrocher deux places dans les trois premiers et une dans les quatre. Ces 151 "tocards" cumulent donc trois places au cours des quatre réunions concernées, dont seulement trois étaient profitables pour les parieurs. Leur taux de réussite est donc de 2,09 %.

 

Entre inutilité et contre-publicité

Au final, on peut dire qu’un quart des chevaux qui ont pris part aux réunions évoquées ont couru de manière inutile. Mais pourquoi suis-je aussi dur avec ces honnêtes serviteurs de la cause hippique ? C’est très simple. Avez-vous déjà vécu ce sentiment délicieux qui vous submerge lorsqu’un outsider de l’impossible vient torpiller un bon trio, en battant d’un nez votre cheval de base ? Un tel retournement de situation vous enlève le plaisir et l’envie de jouer. Même le plus courageux d’entre nous ne met pas une pièce sur un cheval à 124 contre 1. En outre, les rapports extrêmes ne sont pas une bonne publicité pour le jeu mutuel car ils glissent beaucoup d’argent dans très peu de poches et vident toutes les autres…

 

L’année où les trois premiers de l’"Arc" étaient des outsiders

Les très gros outsiders peuvent gagner les grandes courses. Le Prix de l’Arc de Triomphe 1975 nous offre un bel exemple, avec 24 partants mais 20 chances car il y avait quatre écuries. Star Appeal (Appiani) s’imposait en affichant une cote record de 119,70 contre 1. Il devancait On my Way (Laugh Aloud) à 79/1 et Comtesse de Loir (Val de Loir) à 21/1). Les favoris Allez France (Sea Bird), Green Dancer (Nijinsky), Ivanjica (Sir Ivor), Nobiliary (Vaguely Noble) et Dahlia (Vaguely Noble) finissaient non placés.

Cette arrivée fut une surprise, assurément, mais Star Appeal n’était pas mauvais au point de mériter une cote de 119 contre 1. Il avait gagné un Gran Premio di Milano (Gr1) de haut vol, déjà face à Dahlia, et s’était également imposé dans les Eclipse Stakes (Gr1), avant de terminer troisième à York dans l’épreuve qui est depuis devenue les Juddmonte International Stakes (Gr1). Ce pensionnaire de Theo Grieper était peu soutenu car le galop allemand était encore perçu comme une filière de seconde zone. Le fait qu’il ait beaucoup couru pendant la saison a également pesé.

Il faut également tenir compte du contexte de l’information de l’époque. Les journalistes et les parieurs des années 1970 ne disposaient que de peu d’informations pour juger les chevaux étrangers. Internet a beaucoup fait évoluer les connaissances du monde du galop à l’international. Désormais on connaît par cœur la forme et les aptitudes des bons chevaux, du Japon à l’Amérique du Sud.

 

Photo 4 : Solemia a gagné le Prix de l’Arc de Triomphe à 41,50 contre 1

 

Deux des cinq derniers gagnants de l’Arc à plus de 20/1

Deux des cinq derniers gagnants du Prix de l’Arc de Triomphe affichent une cote supérieure à 20 contre 1 : Danedream (Lomitas) était à 27,80 contre 1 et Solemia (Poliglote) à 41,50. En faisant abstraction des écuries, sur la même période, 28 des 88 partants de la grande épreuve française étaient à plus de 50 contre 1. Certains n’étaient que des leaders. Mais on notera le fait que trois "super outsiders" se sont glissés dans la combinaison gagnante du Quinté : Shareta (Sinndar), deuxième à 71 contre 1, Haya Landa (Lando), quatrième à 133 contre 1 en 2012 et Penglai Pavillon (Monsun), cinquième à 54 contre 1 en 2013. Sans avoir la prétention d’apprendre aux Français la bonne manière de jouer au Quinté, j’aurai mis un seul de ces trois chevaux dans mon ticket, en fin de combinaison. Shareta s’était en effet classée troisième du Prix Vermeille (Gr1) en terrain lourd et le bon terrain du Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1) lui convenait beaucoup mieux.

 

La douloureuse découverte d’André Fabre par les parieurs américains

Remontons encore un peu plus loin dans l’histoire de notre sport. En 1993, aux États-Unis, des parieurs professionnels ou semi-professionnels, disons des amateurs de très haut niveau, investissaient beaucoup d’argent et de temps dans les courses. Ces derniers ont pris au fil du temps une importance grandissante. Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, et à cette époque les Américains n’étaient pas encore très familiers avec le nom noté à coté d’Arcangues (Sagace) sur le programme du jour. Pour eux, tout ce qui court à l’est de Long Island n’existe pas. Grosse erreur. Ils ont vite appris à connaître le nom d’André Fabre : un génie de l’entraînement. Arcangues, monté par Jerry Bailey, a trouvé un minuscule passage au cœur du peloton, bondissant vers la victoire dans le Breeders’ Cup Classic (Gr1) à 133 contre 1. Ce record de cote n’a pas été remis en cause depuis 22 ans.

D’autres outsiders ont remporté de grandes épreuves outre-Atlantique. Mine that Bird (Birdstone), lauréat du Kentucky Derby (Gr1), a inspiré un film dont le titre fait référence à sa cote de 50/1. Giacomo (Holy Bull) s’était lui aussi imposé à cette cote, quatre ans auparavant.

Mais il est de plus en plus difficile de trouver ce genre de rapports.

 

Photo 5 : L’affiche du film 50/1, inspiré de la victoire de Mine that Bird dans le Kentucky Derby

 

Le pays des tuyaux

L’Angleterre, c’est un autre monde. Il y a là-bas des professionnels du jeu, mais ils fonctionnent plus au tuyau qu’à l’analyse des courses. Les vrais "pro" sont de l’autre côté de la barrière, chez les bookmakers, et les "semi-pro" surfent sur Betfair.

En juin dernier, Qualify (Fastnet Rock) a remporté les Oaks à 50 contre 1 – elle fut un moment proposée à 66/1. Il faut remonter à 1975, avec Snow Knight (Firestreak), pour trouver un lauréat de Derby aussi cher payé. Même dans les gros handicaps, le Royal Hunt sur 1.600m en ligne droite ou l’Ebor Handicap de York, il est difficile de toucher un tel rapport. On trouve néanmoins un Pontenuovo (Kafu) à 50 contre 1 en 1990, à Royal Ascot, et un Mudawin (Inthikab) à 100 contre 1 à York, en 2006. Les bookmakers ne sont pas là pour faire des cadeaux et comme le disait le célèbre William Hill : « Il n’y a pas de bonne raison pour payer à 50/1 quand on a des clients à 33/1. »

 

Photo 6 : Qualify a remporté les Oaks à 50 contre 1

 

Un sujet à ne pas prendre à la légère

Le problème des "chevaux inutiles" est bien plus sérieux qu’il n’y paraît. Jeudi à Pau, dans la dernière course de plat de 2015, 9 des 18 partants étaient à plus de 50/1 et 6 à plus de 100/1. L’un d’entre eux – Lady Ionela (Turtle Bowl) à 101,2/1 – s’est glissé entre deux favoris qui étaient montés par Christophe Soumillon et Pierre-Charles Boudot. Lady Ionela était le douzième choix des parieurs. Ses preneurs ont été payés à 11,20/1 la place. Le couplé gagnant a rapporté 131,50/1 dans le désordre et 134,10/1 dans l’ordre. Le trio était à 85/1 et le Multi affichait 1.291,50/1 en quatre chevaux et 36,90 en sept chevaux. En tant que parieur, je serais déçu de ces rapports, après avoir découvert un cheval à 101,2/1 capable de terminer deuxième.

La culture des enjeux au PMU en France a ses piliers, dont le principal est celui d’avoir des lots fournis pour les paris à combinaison. Jusqu’à présent cela a toujours bien fonctionné, mais cela risque de devenir anachronique face à des parieurs qui disposent de moyens de plus en plus efficaces pour décortiquer une course. C’est l’une des explications de la multiplication des chevaux à 100 contre 1. Les amateurs de Tiercé des années 1970 ne pouvaient compter que sur le coup d’œil, sur les "itals" des journaux hippiques et les photos fléchées des arrivées. On dirait presque la préhistoire ! Actuellement, même au PMU de Cro-Magnon (en Dordogne), un turfiste est capable de faire la différence entre un outsider valable et un partant inutile. Mécaniquement, le bon outsider trouve plus de preneurs et l’autre est abandonné.

 

Quand Hongkong tente de réduire l’impact des "chevaux inutiles"

Ramener les turfistes "dans les cavernes" peut devenir une solution, mais ce n’est fort probablement pas la bonne... La multiplication des courses non plus, car pour avoir des lots touffus, il faut baisser la qualité. Or plus on baisse dans les valeurs, plus les "lignes" deviennent volatiles. Le jeu devient alors de moins en moins fiable pour des parieurs "solides".

Chaque pays a sa façon de jouer aux courses. La France est la patrie du jeu horizontal. Les anglo-saxons jouent de manière verticale (les reports). Mais là, nous utilisons un vocabulaire "à l’ancienne". À Hongkong, de nouvelles formes de paris simples se développent, en parallèle des jeux à combinaison comme le célèbre et impossible Triple Trio. On peut miser sur le top-jockey de la journée, mais aussi sur des entraîneurs, groupés en trois ou quatre écuries. On peut aussi préférer un 3Pick1 où les partants sont répartis en trois sélections : deux favoris, trois chances intermédiaires et les autres. Le Jour de l’An, à Sha Tin, les favoris ont gagné quatre courses, les chances intermédiaires, cinq, et les "tocards réunis", deux épreuves, avec des rapports de 3,3/1 et 4/1. L’objectif est de conquérir une clientèle plus jeune, et dans le même temps de réduire l’effet des chevaux inutiles. Un pur-sang a le droit de ne pas être suffisamment rapide pour gagner une course et même de ne pas être fait en athlète. C’est alors à l’homme de lui trouver un usage adapté, sans le transformer en "cheval inutile" et dommageable pour son propriétaire.